OEUVRES COMPLÈTES
DE
FRÉDÉRIC BASTIAT
LA MÊME ÉDITION
EST PUBLIÉE EN SEPT BEAUX VOLUMES IN-8º
Prix des 7 volumes: 35 fr.
CORBEIL, TYP. ET STÉR. DE CRÉTÉ.
OEUVRES COMPLÈTES
DE
FRÉDÉRIC BASTIAT
MISES EN ORDRE
REVUES ET ANNOTÉES D'APRÈS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR
TOME SIXIÈME
HARMONIES ÉCONOMIQUES
CINQUIÈME ÉDITION
PARIS
GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES
Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des principaux
Économistes, du Dictionnaire de l'Économie politique, du Dictionnaire
universel du Commerce et de la Navigation, etc.
14, RUE RICHELIEU
1864
À LA JEUNESSE FRANÇAISE
Amour de l'étude, besoin de croyances, esprit dégagé de préventions
invétérées, coeur libre de haine, zèle de propagande, ardentes
sympathies, désintéressement, dévouement, bonne foi, enthousiasme de
tout ce qui est bon, beau, simple, grand, honnête, religieux, tels
sont les précieux attributs de la jeunesse. C'est pourquoi je lui
dédie ce livre. C'est une semence qui n'a pas en elle le principe de
vie, si elle ne germe pas sur le sol généreux auquel je la confie.
J'aurais voulu vous offrir un tableau, je ne vous livre qu'une
ébauche; pardonnez-moi: qui peut achever une oeuvre de quelque
importance en ce temps-ci? Voici l'esquisse. En la voyant, puisse
l'un d'entre vous s'écrier comme le grand artiste: _Anch' io son
pittore_! et, saisissant le pinceau, jeter sur cette toile informe la
couleur et la chair, l'ombre et la lumière, le sentiment et la vie.
Jeunes gens, vous trouverez le titre de ce livre bien ambitieux:
HARMONIES ÉCONOMIQUES! Aurais-je eu la prétention de révéler le plan
de la Providence dans l'ordre social, et le mécanisme de toutes les
forces dont elle a pourvu l'humanité pour la réalisation du progrès?
Non certes; mais je voudrais vous mettre sur la voie de cette
vérité: _Tous les intérêts légitimes sont harmoniques_. C'est l'idée
dominante de cet écrit, et il est impossible d'en méconnaître
l'importance.
Il a pu être de mode, pendant un temps, de rire de ce qu'on
appelle le _problème social_; et, il faut le dire, quelques-unes
des solutions proposées ne justifiaient que trop cette hilarité
railleuse. Mais, quant au problème lui-même, il n'a certes rien de
risible; c'est l'ombre de Banquo au banquet de Macbeth, seulement ce
n'est pas une ombre muette, et, d'une voix formidable, elle crie à la
société épouvantée: Une solution ou la mort!
Or cette solution, vous le comprendrez aisément, doit être toute
différente selon que les intérêts sont naturellement harmoniques ou
antagoniques.
Dans le premier cas, il faut la demander à la Liberté; dans le
second, à la Contrainte. Dans l'un, il suffit de ne pas contrarier;
dans l'autre, il faut nécessairement contrarier.
Mais la Liberté n'a qu'une forme. Quand on est bien convaincu que
chacune des molécules qui composent un liquide porte en elle-même la
force d'où résulte le niveau général, on en conclut qu'il n'y a pas
de moyen plus simple et plus sûr pour obtenir ce niveau que de ne pas
s'en mêler. Tous ceux donc qui adopteront ce point de départ: _Les
intérêts sont harmoniques_, seront aussi d'accord sur la solution
pratique du problème social: s'abstenir de contrarier et de déplacer
les intérêts.
La Contrainte peut se manifester, au contraire, par des formes et
selon des vues en nombre infini. Les écoles qui partent de cette
donnée: _Les intérêts sont antagoniques_, n'ont donc encore rien
fait pour la solution du problème, si ce n'est qu'elles ont exclu la
Liberté. Il leur reste encore à chercher, parmi les formes infinies
de la Contrainte, quelle est la bonne, si tant est qu'une le soit.
Et puis, pour dernière difficulté, il leur restera à faire accepter
universellement par des hommes, par des agents libres, cette forme
préférée de la Contrainte.
Mais, dans cette hypothèse, si les intérêts humains sont poussés par
leur nature vers un choc fatal, si ce choc ne peut être évité que
par l'invention contingente d'un ordre social artificiel, le sort de
l'humanité est bien chanceux, et l'on se demande avec effroi:
1º Se rencontrera-t-il un homme qui trouve une forme satisfaisante de
la Contrainte?
2º Cet homme ramènera-t-il à son idée les écoles innombrables qui
auront conçu des formes différentes?
3º L'humanité se laissera-t-elle plier à cette forme, laquelle, selon
l'hypothèse, contrariera tous les intérêts individuels?
4º En admettant que l'humanité se laisse affubler de ce vêtement,
qu'arrivera-t-il, si un nouvel inventeur se présente avec un vêtement
plus perfectionné? Devra-t-elle persévérer dans une mauvaise
organisation, la sachant mauvaise; ou se résoudre à changer tous les
matins d'organisation, selon les caprices de la mode et la fécondité
des inventeurs?
5º Tous les inventeurs, dont le plan aura été rejeté, ne
s'uniront-ils pas contre le plan préféré, avec d'autant plus de
chances de troubler la société que ce plan, par sa nature et son but,
froisse tous les intérêts?
6º Et, en définitive, y a-t-il une force humaine capable de vaincre
un antagonisme qu'on suppose être l'essence même des forces humaines?
Je pourrais multiplier indéfiniment ces questions et proposer, par
exemple, cette difficulté:
Si l'intérêt individuel est opposé à l'intérêt général, où
placerez-vous le principe d'action de la Contrainte? où sera le
point d'appui? Sera-ce en dehors de l'humanité? Il le faudrait
pour échapper aux conséquences de votre loi. Car, si vous confiez
l'arbitraire à des hommes, prouvez donc que ces hommes sont pétris
d'un autre limon que nous; qu'ils ne seront pas mus aussi par le
fatal principe de l'intérêt, et que, placés dans une situation qui
exclut l'idée de tout frein, de toute résistance efficace, leur
esprit sera exempt d'erreurs, leurs mains de rapacité et leur coeur
de convoitise.
Ce qui sépare radicalement les diverses écoles socialistes (j'entends
ici celles qui cherchent dans une organisation artificielle la
solution du problème social) de l'École économiste, ce n'est
pas telle ou telle vue de détail, telle ou telle combinaison
gouvernementale; c'est le point de départ, c'est cette question
préliminaire et dominante: Les intérêts humains, laissés à eux-mêmes,
sont-ils harmoniques ou antagoniques?
Il est clair que les socialistes n'ont pu se mettre en quête d'une
organisation artificielle que parce qu'ils ont jugé l'organisation
naturelle mauvaise ou insuffisante; et ils n'ont jugé celle-ci
insuffisante et mauvaise que parce qu'ils ont cru voir dans les
intérêts un antagonisme radical, car sans cela ils n'auraient pas eu
recours à la Contrainte. Il n'est pas nécessaire de contraindre à
l'harmonie ce qui est harmonique de soi.
Aussi ils ont vu l'antagonisme partout:
Entre le propriétaire et le prolétaire,
Entre le capital et le travail,
Entre le peuple et la bourgeoisie,
Entre l'agriculture et la fabrique,
Entre le campagnard et le citadin,
Entre le regnicole et l'étranger,
Entre le producteur et le consommateur,
Entre la civilisation et l'organisation,
Et, pour tout dire en un mot:
Entre la Liberté et l'Harmonie.
Et ceci explique comment il se fait qu'encore qu'une sorte de
philanthropie sentimentaliste habite leur coeur, la haine découle de
leurs lèvres. Chacun d'eux réserve tout son amour pour la société
qu'il a rêvée; mais, quant à celle où il nous a été donné de vivre,
elle ne saurait s'écrouler trop tôt à leur gré, afin que sur ses
débris s'élève la Jérusalem nouvelle.
J'ai dit que l'_École économiste_, partant de la naturelle harmonie
des intérêts, concluait à la Liberté.
Cependant, je dois en convenir, si les économistes, en général,
concluent à la Liberté, il n'est malheureusement pas aussi vrai que
leurs principes établissent solidement le point de départ: l'harmonie
des intérêts.
Avant d'aller plus loin, et afin de vous prémunir contre les
inductions qu'on ne manquera pas de tirer de cet aveu, je dois dire
un mot de la situation respective du Socialisme et de l'Économie
politique.
Il serait insensé à moi de dire que le Socialisme n'a jamais
rencontré une vérité, que l'Économie politique n'est jamais tombée
dans une erreur.
Ce qui sépare profondément les deux écoles, c'est la différence des
méthodes. L'une, comme l'astrologie et l'alchimie, procède par
l'Imagination; l'autre, comme l'astronomie et la chimie, procède par
l'observation.
Deux astronomes, observant le même fait, peuvent ne pas arriver au
même résultat.
Malgré cette dissidence passagère, ils se sentent liés par le procédé
commun qui tôt ou tard la fera cesser. Ils se reconnaissent de la
même communion. Mais, entre l'astronome qui observe et l'astrologue
qui imagine, l'abîme est infranchissable, encore que, par hasard, ils
se puissent quelquefois rencontrer.
Il en est ainsi de l'Économie politique et du Socialisme.
Les Économistes observent l'homme, les lois de son organisation et
les rapports sociaux qui résultent de ces lois. Les Socialistes
imaginent une société de fantaisie et ensuite un coeur humain assorti
à cette société.
Or, si la science ne se trompe pas, les savants se trompent. Je
ne nie donc pas que les Économistes ne puissent faire de fausses
observations, et j'ajoute même qu'ils ont nécessairement dû commencer
par là.
Mais voici ce qui arrive. Si les intérêts sont harmoniques, il
s'ensuit que toute observation mal faite conduit logiquement à
l'antagonisme. Quelle est donc la tactique des Socialistes? C'est de
ramasser dans les écrits des Économistes quelques observations mal
faites, d'en exprimer toutes les conséquences et de montrer qu'elles
sont désastreuses. Jusque-là ils sont dans leur droit. Ensuite
ils s'élèvent contre l'observateur qui s'appellera, je suppose,
Malthus ou Ricardo. Ils sont dans leur droit encore. Mais ils ne
s'en tiennent pas là. Ils se tournent contre la science, l'accusant
d'être impitoyable et de vouloir le mal. En ceci ils heurtent la
raison et la justice; car la science n'est pas responsable d'une
observation mal faite. Enfin, ils vont bien plus loin encore. Ils
s'en prennent à la société elle-même, ils menacent de la détruire
pour la refaire,--et pourquoi? Parce que, disent-ils, il est prouvé
par la science que la société actuelle est poussée vers un abîme. En
cela ils choquent le bon sens: car, ou la science ne se trompe pas;
et alors pourquoi l'attaquent-ils? ou elle se trompe; et, en ce cas,
qu'ils laissent la société en repos, puisqu'elle n'est pas menacée.
Mais cette tactique, tout illogique qu'elle est, n'en est pas moins
funeste à la science économique, surtout si ceux qui la cultivent
avaient la malheureuse pensée, par une bienveillance très-naturelle,
de se rendre solidaires les uns des autres et de leurs devanciers.
La science est une reine dont les allures doivent être franches et
libres. L'atmosphère de la coterie la tue.
Je l'ai déjà dit: il n'est pas possible, en économie politique,
que l'antagonisme ne soit au bout de toute proposition erronée.
D'un autre côté, il n'est pas possible que les nombreux écrits
des économistes, même les plus éminents, ne renferment quelque
proposition fausse.--C'est à nous à les signaler et à les rectifier
dans l'intérêt de la science et de la société. Nous obstiner à les
soutenir, pour l'honneur du corps, ce serait non-seulement nous
exposer, ce qui est peu de chose, mais exposer la vérité même, ce qui
est plus grave, aux coups du socialisme.
Je reprends donc et je dis: La conclusion des économistes est la
liberté. Mais, pour que cette conclusion obtienne l'assentiment des
intelligences et attire à elle les coeurs, il faut qu'elle soit
solidement fondée sur cette prémisse: Les intérêts, abandonnés à
eux-mêmes, tendent à des combinaisons harmoniques, à la prépondérance
progressive du bien général.
Or plusieurs d'entre eux, parmi ceux qui font autorité, ont émis
des propositions qui, de conséquence en conséquence, conduisent
logiquement au _mal absolu_, à l'injustice nécessaire,--à l'inégalité
fatale et progressive,--au paupérisme inévitable, etc.
Ainsi il en est bien peu, à ma connaissance, qui n'aient attribué de
la _valeur_ aux agents naturels, aux dons que Dieu avait prodigués
_gratuitement_ à sa créature. Le mot _valeur_ implique que ce qui
en est pourvu, nous ne le cédons que moyennant rémunération. Voilà
donc des hommes, et en particulier les propriétaires du sol, vendant
contre du travail effectif les bienfaits de Dieu, et recevant une
récompense pour des utilités auxquelles leur travail est resté
étranger.--Injustice évidente, mais nécessaire, disent ces écrivains.
Vient ensuite la célèbre théorie de Ricardo. Elle se résume ainsi:
Le prix des subsistances s'établit sur le travail que demande pour
les produire le plus pauvre des sols cultivés. Or l'accroissement de
la population oblige de recourir à des sols de plus en plus ingrats.
Donc l'humanité tout entière (moins les propriétaires) est forcée
de donner une somme de travail toujours croissante contre une égale
quantité de subsistances; ou, ce qui revient au même, de recevoir une
quantité toujours décroissante de subsistances contre une somme égale
de travail; tandis que les possesseurs du soi voient grossir leurs
rentes chaque fois qu'on attaque une terre de qualité inférieure.
Conclusion:--Opulence progressive des hommes de loisir; misère
progressive des hommes de travail,--soit: Inégalité fatale.
Apparaît enfin la théorie plus célèbre encore de Malthus. La
population tend à s'accroître plus rapidement que les subsistances,
et cela, à chaque moment donné de la vie de l'humanité. Or les hommes
ne peuvent être heureux et vivre en paix, s'ils n'ont pas de quoi se
nourrir. Il n'y a que deux obstacles à cet excédant toujours menaçant
de population: la diminution des naissances, ou l'accroissement de
la mortalité, dans toutes les horribles formes qui l'accompagnent
et la réalisent. La contrainte morale, pour être efficace, devrait
être universelle, et nul n'y compte. Il ne reste donc que l'obstacle
répressif, le vice, la misère, la guerre, la peste, la famine et la
mortalité, soit: Paupérisme inévitable.
Je ne mentionnerai pas d'autres systèmes d'une portée moins générale
et qui aboutissent aussi à une désespérante impasse. Par exemple,
M. de Tocqueville et beaucoup d'autres comme lui disent: Si l'on
admet le droit de primogéniture, on arrive à l'aristocratie la plus
concentrée; si l'on ne l'admet pas, on arrive à la pulvérisation et à
l'improductivité du territoire.
Et ce qu'il y a de remarquable, c'est que ces quatre désolants
systèmes ne se heurtent nullement. S'ils se heurtaient, nous
pourrions nous consoler en pensant qu'ils sont tous faux, puisqu'ils
se détruisent l'un par l'autre. Mais non, ils concordent, ils font
partie d'une même théorie générale, laquelle, appuyée de faits
nombreux et spécieux, paraissant expliquer l'état convulsif de la
société moderne et forte de l'assentiment de plusieurs maîtres de
la science, se présente à l'esprit découragé et confondu, avec une
autorité effrayante.
Il reste à comprendre comment les révélateurs de cette triste théorie
ont pu poser comme principe l'_harmonie des intérêts_, et comme
conclusion la Liberté.
Car certes, si l'humanité est fatalement poussée par les lois
de la Valeur vers l'Injustice,--par les lois de la Rente vers
l'Inégalité,--par les lois de la Population vers la Misère,--et par
les lois de l'Hérédité vers la Stérilisation,--il ne faut pas dire
que Dieu a fait du monde social, comme du monde matériel, une oeuvre
harmonique; il faut avouer, en courbant la tête, qu'il s'est plu à le
fonder sur une dissonnance révoltante et irrémédiable.
Il ne faut pas croire, jeunes gens, que les socialistes aient réfuté
et rejeté ce que j'appellerai, pour ne blesser personne, la théorie
des dissonnances. Non, quoi qu'ils en disent, ils l'ont tenue pour
vraie; et c'est justement parce qu'ils la tiennent pour vraie qu'ils
proposent de substituer la Contrainte à la Liberté, l'organisation
artificielle à l'organisation naturelle, l'oeuvre de leur invention
à l'oeuvre de Dieu. Ils disent à leurs adversaires (et en cela je
ne sais s'ils ne sont pas plus conséquents qu'eux): Si, comme vous
l'aviez annoncé, les intérêts humains laissés à eux-mêmes tendaient
à se combiner harmonieusement, nous n'aurions rien de mieux à faire
qu'à accueillir et glorifier, comme vous, la Liberté. Mais vous
avez démontré d'une manière invincible que les intérêts, si on les
laisse se développer librement, poussent l'humanité vers l'injustice,
l'inégalité, le paupérisme et la stérilité. Eh bien! nous réagissons
contre votre théorie précisément parce qu'elle est vraie; nous
voulons briser la société actuelle précisément parce qu'elle obéit
aux lois fatales que vous avez décrites; nous voulons essayer de
notre puissance, puisque la puissance de Dieu a échoué.
Ainsi on s'accorde sur le point de départ, on ne se sépare que sur
la conclusion.
Les Économistes auxquels j'ai fait allusion disent: _Les grandes lois
providentielles précipitent la société vers le mal_; mais il faut
se garder de troubler leur action, parce qu'elle est heureusement
contrariée par d'autres lois secondaires qui retardent la catastrophe
finale, et toute intervention arbitraire ne ferait qu'affaiblir la
digue sans arrêter l'élévation fatale du flot.
Les Socialistes disent: _Les grandes lois providentielles précipitent
la société vers le mal_; il faut les abolir et en choisir d'autres
dans notre inépuisable arsenal.
Les catholiques disent: _Les grandes lois providentielles précipitent
la société vers le mal_; il faut leur échapper en renonçant aux
intérêts humains, en se réfugiant dans l'abnégation, le sacrifice,
l'ascétisme et la résignation.
Et au milieu de ce tumulte, de ces cris d'angoisse et de détresse, de
ces appels à la subversion ou au désespoir résigné, j'essaye de faire
entendre cette parole devant laquelle, si elle est justifiée, toute
dissidence doit s'effacer: _Il n'est pas vrai que les grandes lois
providentielles précipitent la société vers le mal_.
Ainsi toutes les écoles se divisent et combattent à propos des
conclusions qu'il faut tirer de leur commune prémisse. Je nie la
prémisse. N'est-ce pas le moyen de faire cesser la division et le
combat?
L'idée dominante de cet écrit, l'harmonie des intérêts, est _simple_.
La simplicité n'est-elle pas la pierre de touche de la vérité? Les
lois de la lumière, du son, du mouvement nous semblent d'autant plus
vraies qu'elles sont plus simples; pourquoi n'en serait-il pas de
même de la loi des intérêts?
Elle est _conciliante_. Quoi de plus conciliant que ce qui montre
l'accord des industries, des classes, des nations et même des
doctrines?
Elle est _consolante_, puisqu'elle signale ce qu'il y a de faux dans
les systèmes qui ont pour conclusion le mal progressif.
Elle est _religieuse_, car elle nous dit que ce n'est pas seulement
la mécanique céleste, mais aussi la mécanique sociale qui révèle la
sagesse de Dieu et raconte sa gloire.
Elle est _pratique_, et l'on ne peut certes rien concevoir de plus
aisément pratique que ceci: Laissons les hommes travailler, échanger,
apprendre, s'associer, agir et réagir les uns sur les autres, puisque
aussi bien, d'après les décrets providentiels, il ne peut jaillir de
leur spontanéité intelligente qu'ordre, harmonie, progrès, le bien,
le mieux, le mieux encore, le mieux à l'infini.
--Voilà bien, direz-vous, l'optimisme des économistes! Ils sont
tellement esclaves de leurs propres systèmes, qu'ils ferment les
yeux aux faits de peur de les voir. En face de toutes les misères,
de toutes les injustices, de toutes les oppressions qui désolent
l'humanité, ils nient imperturbablement le mal. L'odeur de la poudre
des insurrections n'atteint pas leurs sens blasés; les pavés des
barricades n'ont pas pour eux de langage; et la société s'écroulera
qu'ils répéteront encore: «Tout est pour le mieux dans le meilleur
des mondes.»
Non certes, nous ne pensons pas que tout soit pour le mieux.
J'ai une foi entière dans la sagesse des lois providentielles, et,
par ce motif, j'ai foi dans la Liberté.
La question est de savoir si nous avons la Liberté.
La question est de savoir, si ces lois agissent dans leur plénitude,
si leur action n'est pas profondément troublée par l'action opposée
des institutions humaines.
Nier le Mal! nier la douleur! qui le pourrait? Il faudrait oublier
qu'on parle de l'homme. Il faudrait oublier qu'on est homme soi-même.
Pour que les lois providentielles soient tenues pour _harmoniques_,
il n'est pas nécessaire qu'elles excluent le mal. Il suffit qu'il ait
son explication et sa mission, qu'il se serve de limite à lui-même,
qu'il se détruise par sa propre action, et que chaque douleur
prévienne une douleur plus grande en réprimant sa propre cause.
La société a pour élément l'homme qui est une force _libre_. Puisque
l'homme est libre, il peut choisir; puisqu'il peut choisir, il peut
se tromper; puisqu'il peut se tromper, il peut souffrir.
Je dis plus: il doit se tromper et souffrir; car son point de départ
est l'ignorance, et devant l'ignorance s'ouvrent des routes infinies
et inconnues, qui toutes, hors une, mènent à l'erreur.
Or toute Erreur engendre souffrance. Ou la souffrance retombe sur
celui qui s'est égaré, et alors elle met en oeuvre la Responsabilité.
Ou elle va frapper des êtres innocents de la faute et, en ce cas,
elle fait vibrer le merveilleux appareil réactif de la Solidarité.
L'action de ces lois, combinée avec le don qui nous a été fait de
lier les effets aux causes, doit nous ramener, par la douleur même,
dans la voie du bien et de la vérité.
Ainsi non-seulement nous ne nions pas le Mal, mais nous lui
reconnaissons une mission, dans l'ordre social comme dans l'ordre
matériel.
Mais, pour qu'il la remplisse cette mission, il ne faut pas
étendre artificiellement la Solidarité de manière à détruire la
Responsabilité; en d'autres termes, il faut respecter la Liberté.
Que si les institutions humaines viennent contrarier en cela les
lois divines, le Mal n'en suit pas moins l'erreur, seulement il se
déplace. Il frappe qui il ne devait pas frapper; il n'avertit plus,
il n'est plus un enseignement; il ne tend plus à se limiter et à se
détruire par sa propre action; il persiste, il s'aggrave, comme il
arriverait dans l'ordre physiologique, si les imprudences et les
excès commis par les hommes d'un hémisphère ne faisaient ressentir
leurs tristes effets que sur les hommes de l'hémisphère opposé.
Or c'est précisément là la tendance non-seulement de la plupart de
nos institutions gouvernementales, mais encore et surtout de celles
qu'on cherche à faire prévaloir comme remèdes aux maux qui nous
affligent. Sous le philanthropique prétexte de développer entre les
hommes une Solidarité factice, on rend la Responsabilité de plus en
plus inerte et inefficace. On altère, par une intervention abusive
de la force publique, le rapport du travail à sa récompense, on
trouble les lois de l'industrie et de l'échange, on violente le
développement naturel de l'instruction, on dévoie les capitaux et
les bras, on fausse les idées, on enflamme les prétentions absurdes,
on fait briller aux yeux des espérances chimériques, on occasionne
une déperdition inouïe de forces humaines, on déplace les centres
de population, on frappe d'inefficacité l'expérience même, bref on
donne à tous les intérêts des bases factices, on les met aux prises,
et puis on s'écrie: Voyez, les intérêts sont antagoniques. C'est la
Liberté qui fait tout le mal. Maudissons et étouffons la Liberté.
Et cependant, comme ce mot sacré a encore la puissance de faire
palpiter les coeurs, on dépouille la Liberté de son prestige en lui
arrachant son nom; et c'est sous le nom de _concurrence_ que la
triste victime est conduite à l'autel, aux applaudissements de la
foule tendant ses bras aux liens de la servitude.
Il ne suffisait donc pas d'exposer, dans leur majestueuse harmonie,
les lois naturelles de l'ordre social, il fallait encore montrer les
causes perturbatrices qui en paralysent l'action. C'est ce que j'ai
essayé de faire dans la seconde partie de ce livre.
Je me suis efforcé d'éviter la controverse. C'était perdre, sans
doute, l'occasion de donner aux principes que je voulais faire
prévaloir cette stabilité qui résulte d'une discussion approfondie.
Mais l'attention attirée sur les digressions n'aurait-elle pas été
détournée de l'ensemble? Si je montre l'édifice tel qu'il est,
qu'importe comment d'autres l'ont vu, alors même qu'ils m'auraient
appris à le voir?
Et maintenant je fais appel, avec confiance, aux hommes de toutes les
écoles qui mettent la justice, le bien général et la vérité au-dessus
de leurs systèmes.
Économistes, comme vous, je conclus à la LIBERTÉ; et si j'ébranle
quelques-unes de ces prémisses qui attristent vos coeurs généreux,
peut-être y verrez-vous un motif de plus pour aimer et servir notre
sainte cause.
Socialistes, vous avez foi dans l'ASSOCIATION. Je vous adjure de
dire, après avoir lu cet écrit, si la société actuelle, moins ses
abus et ses entraves, c'est-à-dire sous la condition de la Liberté,
n'est pas la plus belle, la plus complète, la plus durable, la plus
universelle, la plus équitable de toutes les Associations.
Égalitaires, vous n'admettez qu'un principe, la MUTUALITÉ DES
SERVICES. Que les transactions humaines soient libres, et je dis
qu'elles ne sont et ne peuvent être autre chose qu'un échange
réciproque de _services_ toujours décroissants en _valeur_, toujours
croissants en _utilité_.
Communistes, vous voulez que les hommes, devenus frères, jouissent
en commun des biens que la Providence leur a prodigués. Je prétends
démontrer que la société actuelle n'a qu'à conquérir la Liberté pour
réaliser et dépasser vos voeux et vos espérances: car tout y est
commun à tous, à la seule condition que chacun se donne la peine de
recueillir les dons de Dieu, ce qui est bien naturel; ou restitue
librement cette peine à ceux qui la prennent pour lui, ce qui est
bien juste.
Chrétiens de toutes les communions, à moins que vous ne soyez les
seuls qui mettiez en doute la sagesse divine, manifestée dans la
plus magnifique de celle de ses oeuvres qu'il nous soit donné de
connaître, vous ne trouverez pas une expression dans cet écrit qui
heurte votre morale la plus sévère ou vos dogmes les plus mystérieux.
Propriétaires, quelle que soit l'étendue de vos possessions, si je
prouve que le droit qui vous est aujourd'hui contesté se borne, comme
celui du plus simple manoeuvre, à recevoir des services contre des
services réels par vous ou vos pères positivement rendus, ce droit
reposera désormais sur une base inébranlable.
Prolétaires, je me fais fort de démontrer que vous obtenez les
fruits du champ que vous ne possédez pas, avec moins d'efforts et
de peine que si vous étiez obligés de les faire croître par votre
travail direct; que si on vous donnait ce champ à son état primitif
et tel qu'il était avant d'avoir été préparé, par le travail, à la
production.
Capitalistes et ouvriers, je me crois en mesure d'établir cette loi:
«À mesure que les capitaux s'accumulent, le prélèvement _absolu_ du
capital dans le résultat total de la production augmente, et son
prélèvement _proportionnel_ diminue; le travail voit augmenter sa
part _relative_ et à plus forte raison sa part _absolue_. L'effet
inverse se produit quand les capitaux se dissipent[1].»--Si cette loi
est établie, il en résulte clairement l'harmonie des intérêts entre
les travailleurs et ceux qui les emploient.
[Note 1: Je rendrai cette loi sensible par des chiffres. Soient
trois époques pendant lesquelles le capital s'est accru, le travail
restant le même. Soit la production totale aux trois époques, comme:
80--100--120. Le partage se fera ainsi:
Part du capital. Part du travail. Total.
Première époque: 45 35 80
Deuxième époque: 50 50 100
Troisième époque: 55 65 120
Bien entendu, ces proportions n'ont d'autre but que d'élucider la
pensée.]
Disciples de Malthus, philanthropes sincères et calomniés, dont
le seul tort est de prémunir l'humanité contre une loi fatale,
la croyant fatale, j'aurai à vous soumettre une autre loi plus
consolante: «Toutes choses égales d'ailleurs, la densité croissante
de population équivaut à une facilité croissante de production.»--Et
s'il en est ainsi, certes, ce ne sera pas vous qui vous affligerez de
voir tomber du front de notre science chérie sa couronne d'épines.
Hommes de spoliation, vous qui, de force ou de ruse, au mépris des
lois ou par l'intermédiaire des lois, vous engraissez de la substance
des peuples; vous qui vivez des erreurs que vous répandez, de
l'ignorance que vous entretenez, des guerres que vous allumez, des
entraves que vous imposez aux transactions; vous qui taxez le travail
après l'avoir stérilisé, et lui faites perdre plus de gerbes que
vous ne lui arrachez d'épis; vous qui vous faites payer pour créer
des obstacles, afin d'avoir ensuite l'occasion de vous faire payer
pour en lever une partie; manifestations vivantes de l'égoïsme dans
son mauvais sens, excroissances parasites de la fausse politique,
préparez l'encre corrosive de votre critique: à vous seuls je ne puis
faire appel, car ce livre a pour but de vous sacrifier, ou plutôt de
sacrifier vos prétentions injustes. On a beau aimer la conciliation,
il est deux principes qu'on ne saurait concilier: la Liberté et la
Contrainte.
Si les lois providentielles sont harmoniques, c'est quand elles
agissent librement, sans quoi elles ne seraient pas harmoniques par
elles-mêmes. Lors donc que nous remarquons un défaut d'harmonie
dans le monde, il ne peut correspondre qu'à un défaut de liberté, à
une justice absente. Oppresseurs, spoliateurs, contempteurs de la
justice, vous ne pouvez donc entrer dans l'harmonie universelle,
puisque c'est vous qui la troublez.
Est-ce à dire que ce livre pourra avoir pour effet d'affaiblir le
pouvoir, d'ébranler sa stabilité, de diminuer son autorité? J'ai en
vue le but directement contraire. Mais entendons-nous.
La science politique consiste à discerner ce qui doit être ou ce qui
ne doit pas être dans les attributions de l'État; et, pour faire ce
grand départ, il ne faut pas perdre de vue que l'État agit toujours
par l'intermédiaire de la Force. Il impose tout à la fois et les
services qu'il rend et les services qu'il se fait payer en retour
sous le nom de contributions.
La question revient donc à ceci: Quelles sont les choses que les
hommes ont le droit de s'imposer les uns aux autres _par la force_?
Or je n'en sais qu'une dans ce cas, c'est la _justice_. Je n'ai pas
le droit de _forcer_ qui que ce soit à être religieux, charitable,
instruit, laborieux; mais j'ai le droit de le _forcer_ à être
_juste_; c'est le cas de légitime défense.
Or il ne peut exister, dans la collection des individus, aucun droit
qui ne préexiste dans les individus eux-mêmes. Si donc l'emploi de
la force individuelle n'est justifié que par la légitime défense,
il suffit de reconnaître que l'action gouvernementale se manifeste
toujours par la Force pour en conclure qu'elle est essentiellement
bornée à faire régner l'ordre, la sécurité, la justice.
Toute action gouvernementale en dehors de cette limite est une
usurpation de la conscience, de l'intelligence, du travail, en un mot
de la Liberté humaine.
Cela posé, nous devons nous appliquer sans relâche et sans pitié à
dégager des empiétements du pouvoir le domaine entier de l'activité
privée; c'est à cette condition seulement que nous aurons conquis la
liberté ou le libre jeu des lois harmoniques, que Dieu a préparées
pour le développement et le progrès de l'humanité.
Le Pouvoir sera-t-il pour cela affaibli? Perdra-t-il de sa stabilité,
parce qu'il aura perdu de son étendue? Aura-t-il moins d'autorité,
parce qu'il aura moins d'attributions? S'attirera-t-il moins de
respect, parce qu'il s'attirera moins de plaintes? Sera-t-il
davantage le jouet des factions, quand on aura diminué ces budgets
énormes et cette influence si convoitée, qui sont l'appât des
factions? Courra-t-il plus de dangers, quand il aura moins de
responsabilité?
Il me semble évident, au contraire, que renfermer la force publique
dans sa mission unique, mais essentielle, incontestée, bienfaisante,
désirée, acceptée de tous, c'est lui concilier le respect et le
concours universel. Je ne vois plus alors d'où pourraient venir
les oppositions systématiques, les luttes parlementaires, les
insurrections des rues, les révolutions, les péripéties, les
factions, les illusions, les prétentions de tous à gouverner
sous toutes les formes, les systèmes aussi dangereux qu'absurdes
qui enseignent au peuple à tout attendre du gouvernement, cette
diplomatie compromettante, ces guerres toujours en perspective ou
ces paix armées presque aussi funestes, ces taxes écrasantes et
impossibles à répartir équitablement, cette immixtion absorbante
et si peu naturelle de la politique en toutes choses, ces grands
déplacements factices de capital et de travail, source de frottements
inutiles, de fluctuations, de crises et de dommages. Toutes ces
causes et mille autres de troubles, d'irritation, de désaffection,
de convoitise et de désordre n'auraient plus de raison d'être; et
les dépositaires du pouvoir, au lieu de la troubler, concourraient
à l'universelle harmonie. Harmonie qui n'exclut pas le mal, mais
ne lui laisse que la place de plus en plus restreinte que lui font
l'ignorance et la perversité de notre faible nature, que sa mission
est de prévenir ou de châtier.
Jeunes gens, dans ce temps où un douloureux Scepticisme semble être
l'effet et le châtiment de l'anarchie des idées, je m'estimerais
heureux si la lecture de ce livre faisait arriver sur vos lèvres,
dans l'ordre des idées qu'il agite, ce mot si consolant, ce mot d'une
saveur si parfumée, ce mot qui n'est pas seulement un refuge, mais
une force, puisqu'on a pu dire de lui qu'il remue les montagnes, ce
mot qui ouvre le symbole des chrétiens: Je crois.--«Je crois, non
d'une foi soumise et aveugle, car il ne s'agit pas du mystérieux
domaine de la révélation; mais d'une foi scientifique et raisonnée,
comme il convient à propos des choses laissées aux investigations
de l'homme.--Je crois que celui qui a arrangé le monde matériel n'a
pas voulu rester étranger aux arrangements du monde social.--Je
crois qu'il a su combiner et faire mouvoir harmonieusement des
agents libres aussi bien que des molécules inertes.--Je crois que sa
providence éclate au moins autant, si ce n'est plus, dans les lois
auxquelles il a soumis les intérêts et les volontés que dans celles
qu'il a imposées aux pesanteurs et aux vitesses.--Je crois que tout
dans la société est cause de perfectionnement et de progrès, même ce
qui la blesse.--Je crois que le Mal aboutit au Bien et le provoque,
tandis que le Bien ne peut aboutir au Mal, d'où il suit que le Bien
doit finir par dominer.--Je crois que l'invincible tendance sociale
est une approximation constante des hommes vers un commun niveau
physique, intellectuel et moral, en même temps qu'une élévation
progressive et indéfinie de ce niveau.--Je crois qu'il suffit au
développement graduel et paisible de l'humanité que ses tendances ne
soient pas troublées et qu'elles reconquièrent la liberté de leurs
mouvements.--Je crois ces choses, non parce que je les désire et
qu'elles satisfont mon coeur, mais parce que mon intelligence leur
donne un assentiment réfléchi.»
Ah! si jamais vous prononcez cette parole: JE CROIS, vous serez
ardents à la propager, et le problème social sera bientôt résolu,
car il est, quoi qu'on en dise, facile à résoudre.--Les intérêts
sont harmoniques,--donc la solution est tout entière dans ce mot:
LIBERTÉ.
HARMONIES ÉCONOMIQUES
I
ORGANISATION NATURELLE
ORGANISATION ARTIFICIELLE[2].
[Note 2: Ce chapitre fut publié pour la première fois dans le
_Journal des Économistes_, numéro de janvier 1848.
(_Note de l'Éditeur._)]
Est-il bien certain que le mécanisme social, comme le mécanisme
céleste, comme le mécanisme du corps humain, obéisse à des
lois générales? Est-il bien certain que ce soit un ensemble
harmonieusement _organisé_? Ce qui s'y fait remarquer surtout,
n'est-ce pas l'absence de toute _organisation_? N'est-ce pas
précisément une _organisation_ que recherchent aujourd'hui tous les
hommes de coeur et d'avenir, tous les publicistes avancés, tous les
pionniers de la pensée? Ne sommes-nous pas une pure juxtaposition
d'individus agissant en dehors de tout concert, livrés aux mouvements
d'une liberté anarchique? Nos masses innombrables, après avoir
recouvré péniblement et l'une après l'autre toutes les libertés,
n'attendent-elles pas qu'un grand génie les coordonne dans un
ensemble harmonieux? Après avoir détruit, ne faut-il pas fonder?
Si ces questions n'avaient d'autre portée que celle-ci: La société
peut-elle se passer de lois écrites, de règles, de mesures
répressives? Chaque homme peut-il faire un usage illimité de ses
facultés, alors même qu'il porterait atteinte aux libertés d'autrui,
ou qu'il infligerait un dommage à la communauté tout entière? En un
mot, faut-il voir dans cette maxime: _Laissez faire, laissez passer_,
la formule absolue de l'économie politique? Si, dis-je, c'était là
la question, la solution ne pourrait être douteuse pour personne.
Les économistes ne disent pas qu'un homme peut tuer, saccager,
incendier, que la société n'a qu'à le _laisser faire_; ils disent
que la résistance sociale à de tels actes se manifesterait de fait,
même en l'absence de tout code; que, par conséquent, cette résistance
est une loi générale de l'humanité; ils disent que les lois
civiles ou pénales doivent régulariser et non contrarier l'action
de ces lois générales _qu'elles supposent_. Il y a loin d'une
organisation sociale fondée sur les lois générales de l'humanité à
une organisation artificielle, imaginée, inventée, qui ne tient aucun
compte de ces lois, les nie ou les dédaigne, telle enfin que semblent
vouloir l'imposer plusieurs écoles modernes.
Car, s'il y a des lois générales qui agissent indépendamment des
lois écrites et dont celles-ci ne doivent que régulariser l'action,
il faut étudier ces _lois générales_; elles peuvent être l'objet
d'une science, et l'économie politique existe. Si, au contraire, la
société est une invention humaine, si les hommes ne sont que de la
matière inerte, auxquels un grand génie, comme dit Rousseau, doit
donner le sentiment et la volonté, le mouvement et la vie, alors
il n'y a pas d'économie politique; il n'y a qu'un nombre indéfini
d'arrangements possibles et contingents, et le sort des nations
dépend du _fondateur_ auquel le hasard aura confié leurs destinées.
Pour prouver que la société est soumise à des lois générales, je ne
me livrerai pas à de longues dissertations. Je me bornerai à signaler
quelques faits qui, pour être un peu vulgaires, n'en sont pas moins
importants.
Rousseau a dit: «Il faut beaucoup de philosophie pour observer les
faits qui sont trop près de nous.»
Tels sont les phénomènes sociaux au milieu desquels nous vivons et
nous nous mouvons. L'habitude nous a tellement familiarisés avec ces
phénomènes, que nous n'y faisons plus attention, pour ainsi dire, à
moins qu'ils n'aient quelque chose de brusque et d'anormal qui les
impose à notre observation.
Prenons un homme appartenant à une classe modeste de la société, un
menuisier de village, par exemple, et observons tous les services
qu'il rend à la société et tous ceux qu'il en reçoit; nous ne
tarderons pas à être frappés de l'énorme disproportion apparente.
Cet homme passe sa journée à raboter des planches, à fabriquer des
tables et des armoires, il se plaint de sa condition, et cependant
que reçoit-il en réalité de cette société en échange de son travail?
D'abord, tous les jours, en se levant il s'habille, et il n'a
personnellement fait aucune des nombreuses pièces de son vêtement.
Or, pour que ces vêtements, tout simples qu'ils sont, soient à sa
disposition, il faut qu'une énorme quantité de travail, d'industrie,
de transports, d'inventions ingénieuses, ait été accomplie. Il faut
que des Américains aient produit du coton, des Indiens de l'indigo,
des Français de la laine et du lin, des Brésiliens du cuir; que tous
ces matériaux aient été transportés en des villes diverses, qu'ils y
aient été ouvrés, filés, tissés, teints, etc.
Ensuite il déjeune. Pour que le pain qu'il mange lui arrive tous
les matins, il faut que des terres aient été défrichées, closes,
labourées, fumées, ensemencées; il faut que les récoltes aient été
préservées avec soin du pillage; il faut qu'une certaine sécurité
ait régné au milieu d'une innombrable multitude; il faut que le
froment ait été récolté, broyé, pétri et préparé; il faut que le fer,
l'acier, le bois, la pierre aient été convertis par le travail en
instruments de travail; que certains hommes se soient emparés de la
force des animaux, d'autres du poids d'une chute d'eau, etc.; toutes
choses dont chacune, prise isolément, suppose une masse incalculable
de travail mise en jeu, non-seulement dans l'espace, mais dans le
temps.
Cet homme ne passera pas sa journée sans employer un peu de sucre, un
peu d'huile, sans se servir de quelques ustensiles.
Il enverra son fils à l'école, pour y recevoir une instruction qui,
quoique bornée, n'en suppose pas moins des recherches, des études
antérieures, des connaissances dont l'imagination est effrayée.
Il sort: il trouve une rue pavée et éclairée.
On lui conteste une propriété: il trouvera des avocats pour défendre
ses droits, des juges pour l'y maintenir, des officiers de justice
pour faire exécuter la sentence; toutes choses qui supposent encore
des connaissances acquises, par conséquent des lumières et des moyens
d'existence.
Il va à l'église: elle est un monument prodigieux, et le livre
qu'il y porte est un monument peut-être plus prodigieux encore
de l'intelligence humaine. On lui enseigne la morale, on éclaire
son esprit, on élève son âme; et, pour que tout cela se fasse, il
faut qu'un autre homme ait pu fréquenter les bibliothèques, les
séminaires, puiser à toutes les sources de la tradition humaine,
qu'il ait pu vivre sans s'occuper directement des besoins de son
corps.
Si notre artisan entreprend un voyage, il trouve que, pour lui
épargner du temps et diminuer sa peine, d'autres hommes ont aplani,
nivelé le sol, comblé des vallées, abaissé des montagnes, joint les
rives des fleuves, amoindri tous les frottements, placé des véhicules
à roues sur des blocs de grès ou des bandes de fer, dompté les
chevaux ou la vapeur, etc.
Il est impossible de ne pas être frappé de la disproportion,
véritablement incommensurable, qui existe entre les satisfactions que
cet homme puise dans la société et celles qu'il pourrait se donner,
s'il était réduit à ses propres forces. J'ose dire que, dans une
seule journée, il consomme des choses qu'il ne pourrait produire
lui-même en dix siècles.
Ce qui rend le phénomène plus étrange encore, c'est que tous les
autres hommes sont dans le même cas que lui. Chacun de ceux qui
composent la société a absorbé des millions de fois plus qu'il
n'aurait pu produire; et cependant ils ne se sont rien dérobé
mutuellement. Et si l'on regarde les choses de près, on s'aperçoit
que ce menuisier a payé en services tous les services qui lui ont été
rendus. S'il tenait ses comptes avec une rigoureuse exactitude, on se
convaincrait qu'il n'a rien reçu sans le payer au moyen de sa modeste
industrie; que quiconque a été employé à son service, dans le temps
ou dans l'espace, a reçu ou recevra sa rémunération.
Il faut donc que le mécanisme social soit bien ingénieux, bien
puissant, puisqu'il conduit à ce singulier résultat, que chaque
homme, même celui que le sort a placé dans la condition la plus
humble, a plus de satisfactions en un jour qu'il n'en pourrait
produire en plusieurs siècles.
Ce n'est pas tout, et ce mécanisme social paraîtra bien plus
ingénieux encore, si le lecteur veut bien tourner ses regards sur
lui-même.
Je le suppose simple étudiant. Que fait-il à Paris? Comment y
vit-il? On ne peut nier que la société ne mette à sa disposition des
aliments, des vêtements, un logement, des diversions, des livres,
des moyens d'instruction, une multitude de choses enfin, dont
la production, seulement pour être expliquée, exigerait un temps
considérable, à plus forte raison pour être exécutée. Et, en retour
de toutes ces choses, qui ont demandé tant de travail, de sueurs,
de fatigues, d'efforts physiques ou intellectuels, de transports,
d'inventions, de transactions, quels services cet étudiant rend-il à
la société? Aucun; seulement il se prépare à lui en rendre. Comment
donc ces millions d'hommes qui se sont livrés à un travail positif,
effectif et productif, lui en ont-ils abandonné les fruits? Voici
l'explication: c'est que le père de cet étudiant, qui était avocat,
médecin ou négociant, avait rendu autrefois des services,--peut-être
à la société chinoise,--et en avait retiré, non des services
immédiats, mais des _droits_ à des services qu'il pourrait réclamer
dans le temps, dans le lieu et sous la forme qu'il lui conviendrait.
C'est de ces services lointains et passés que la société s'acquitte
aujourd'hui; et, chose étonnante! si l'on suivait par la pensée la
marche des transactions infinies qui ont dû avoir lieu pour atteindre
le résultat, on verrait que chacun a été payé de sa peine; que ces
droits ont passé de main en main, tantôt se fractionnant, tantôt se
groupant jusqu'à ce que, par la consommation de cet étudiant, tout
ait été balancé. N'est-ce pas là un phénomène bien étrange?
On fermerait les yeux à la lumière, si l'on refusait de reconnaître
que la société ne peut présenter des combinaisons si compliquées,
dans lesquelles les lois civiles et pénales prennent si peu de part,
sans obéir à un mécanisme prodigieusement ingénieux. Ce mécanisme est
l'objet qu'étudie l'_Économie politique_.
Une chose encore digne de remarque, c'est que dans ce nombre,
vraiment incalculable, de transactions qui ont abouti à faire vivre
pendant un jour un étudiant, il n'y en a peut-être pas la millionième
partie qui se soit faite directement. Les choses dont il a joui
aujourd'hui, et qui sont innombrables, sont l'oeuvre d'hommes dont
un grand nombre ont disparu depuis longtemps de la surface de la
terre. Et pourtant ils ont été rémunérés comme ils l'entendaient,
bien que celui qui profite aujourd'hui du produit de leur travail
n'ait rien fait pour eux. Il ne les a pas connus, il ne les connaîtra
jamais. Celui qui lit cette page, au moment même où il la lit, a là
puissance, quoiqu'il n'en ait peut-être pas conscience, de mettre
en mouvement des hommes de tous les pays, de toutes les races, et
je dirai presque de tous les temps, des blancs, des noirs, des
rouges, des jaunes; il fait concourir à ses satisfactions actuelles
des générations éteintes, des générations qui ne sont pas nées;
et cette puissance extraordinaire, il la doit à ce que son père a
rendu autrefois des services à d'autres hommes qui, en apparence,
n'ont rien de commun avec ceux dont le travail est mis en oeuvre
aujourd'hui. Cependant il s'est opéré une telle balance, dans le
temps et dans l'espace, que chacun a été rétribué et a reçu ce qu'il
avait calculé devoir recevoir.
En vérité, tout cela a-t-il pu se faire, des phénomènes aussi
extraordinaires ont-ils pu s'accomplir sans qu'il y eût, dans la
société, une naturelle et savante _organisation_ qui agit pour ainsi
dire à notre insu?
On parle beaucoup de nos jours d'inventer une nouvelle
_organisation_. Est-il bien certain qu'aucun penseur, quelque génie
qu'on lui suppose, quelque autorité qu'on lui donne, puisse imaginer
et faire prévaloir une organisation supérieure à celle dont je viens
d'esquisser quelques résultats?
Que serait-ce, si j'en décrivais aussi les rouages, les ressorts et
les mobiles?