XXXVII

Inauguration de la statue de l'abbé de l'Épée à Versailles, sa

ville natale.--Autorités, garde nationale, les sourds-muets de

Paris et d'Orléans.--Désintéressement du chemin de fer.--Absence

regrettable du clergé.--Nombreuse affluence de

spectateurs.--Discours du préfet, au nom de la commission des

souscripteurs. Réponse du maire.--Notice sur la vie et les travaux

de l'abbé de l'Épée, par M. de Sainte-James, secrétaire de la

commission du monument.--Mon allocution mimique.--Salves

d'artillerie.--Absence du vénérable Paulmier.--Discours qu'il

devait prononcer.

[Illustration: Statue de l'abbé de l'Épée, à Versailles.

=Par M. MICHAUT (Des Monnoies)=.]

Le dimanche 3 septembre 1843, à midi et demi, au point de jonction des

rues Royale et d'Anjou, la statue de l'abbé de l'Épée s'élevait sur un

piédestal, couverte d'un voile. Une enceinte avait été réservée tout

autour, par les soins de l'administration municipale; des piquets de

garde nationale formaient la haie; aux deux côtés du monument se

tenaient des sourds-muets de tout âge, de tout sexe, de toute

condition, les élèves de l'Institution de Paris, parmi lesquels on

remarquait leurs jeunes frères d'Orléans, que l'administration du chemin

de fer s'était empressée de faire transporter gratuitement, sous la

conduite de leur respectable aumônier, M. l'abbé Bouchet. A une heure,

la commission, précédée de son président d'honneur, M. Aubernon, pair de

France et préfet de Seine-et-Oise, prit place sur la face principale du

monument, ainsi que le corps municipal, en présence des autorités (moins

le clergé[101]), des souscripteurs, et d'une immense affluence; là, aux

applaudissements répétés de tous les spectateurs, M. le préfet, ayant

donné l'ordre d'enlever le voile qui couvrait la statue, l'offrit à la

ville dans les termes suivants:

«MONSIEUR LE MAIRE,

«La statue de l'abbé de l'Épée s'offre aux regards de la foule qui

nous environne, et je suis chargé, par la commission de

souscription, d'en faire hommage à la ville de Versailles,

représentée par son corps municipal.

«Le zèle des souscripteurs, dans cette œuvre de reconnaissance,

a été soutenu par l'appui du roi, par le concours du corps

municipal lui-même, par l'honorable désintéressement de l'artiste,

par l'assentiment de la ville entière où l'abbé de l'Épée a reçu le

jour.

«Versailles doit, en effet, ressentir un juste orgueil d'avoir vu

naître le premier instituteur des sourds-muets, le prêtre vénérable

qui, animé par la piété et la charité, a su trouver, dans les

inspirations de son génie bienfaisant, le secret de leur rendre la

parole et l'ouïe, de les initier aux vérités de la religion et de

toutes les connaissances humaines, et de leur donner, pour ainsi

dire, une seconde vie, la vie véritable, celle de la foi, de la

morale, de l'intelligence et de la raison.

«Cette belle cité, si remplie de mémorables monuments et de grands

souvenirs, sera satisfaite de voir élever la statue de l'abbé de

l'Épée non loin de celle qu'elle a dédiée au général Hoche; elle

s'associera aux sentiments qui nous animent, et elle pensera, comme

nous, que la gloire et la reconnaissance qui perpétuent le souvenir

du guerrier défenseur de la patrie, doivent être aussi le partage

du bienfaiteur du pauvre et de l'humanité.»

M. Remilly, maire de Versailles, membre de la Chambre des députés, a

répondu ainsi:

«Oui, Monsieur le préfet, Versailles doit ressentir un juste

orgueil.

«Un homme d'un sublime et, cependant, modeste génie, un homme dans

l'âme duquel Dieu plaça ce foyer d'ardente charité dont il anime

ceux qui sont destinés par lui à soulager l'humanité souffrante,

naquit dans cette ville. La sollicitude divine qui, à côté des plus

grands maux, place toujours quelque heureux allégement, confia une

auguste mission à notre concitoyen: il devait créer la vie

intellectuelle et morale chez une partie de ses semblables qui en

était déshéritée.--Ses veilles laborieuses, toute sa vie furent

consacrées à cette grande entreprise, et il put, enfin, suppléer

aux organes de ces malheureux, privés des moyens de communiquer

leurs pensées au moyen des mots, et, par suite, privés, en quelque

sorte, de toutes pensées. Son intelligence supérieure et

observatrice, scrutant, approfondissant la pensée, l'intelligence

humaine, rendit, sous une autre forme, à des frères infortunés, la

faculté qui leur avait été refusée; et en leur donnant la langue

intelligente des signes, l'usage de ce langage expressif et fécond,

il fit participer ces pauvres parias de la nature aux bienfaits de

l'éducation, les aida à cultiver leur intelligence, éveilla dans

leurs âmes les idées endormies, étouffées sous une infirmité

horrible: noble tâche! dont le but fut atteint par cet homme, à

l'âme haute et sainte, à laquelle le bien accompli semblait si

naturel, qu'il ne croyait pas qu'on dût jamais lui en tenir compte.

«Oui, Monsieur le préfet, heureuse et fière de l'avoir vu naître

dans son sein, la ville de Versailles, par l'intermédiaire de son

corps municipal, accepte la statue de l'un de ses plus illustres

enfants, de l'un des plus sublimes bienfaiteurs de l'humanité, de

l'abbé de l'Épée!

«Honneur à ceux qui ont voulu cette exaltation publique, si

justement méritée! qui ont provoqué avec une louable persévérance

la sympathie des nobles cœurs pour un génie vertueux et modeste!

Honneur à l'artiste désintéressé qui a su le faire revivre parmi

nous, qui a voulu faire descendre dans son œuvre, dans ce

bronze, la bienfaisante et grande pensée qui animait ce génie

durant sa vie de vertu et d'abnégation!

«Je suis heureux, Monsieur le préfet, d'être l'interprète des

sentiments de gratitude de la ville envers tous ceux qui ont voulu

exposer à la vénération publique l'image du vertueux abbé de

l'Épée, en rappelant le souvenir de ses utiles travaux, de son

dévouement sans bornes à l'humanité, que cette image inspire à

d'autres, en même temps que le noble désir de s'élever comme lui,

la volonté de faire servir leur génie au bonheur de leurs

semblables, à l'exemple des nobles et saints travaux qui

immortalisent notre grand concitoyen.»

M. de Sainte-James Gaucourt, secrétaire de la commission, lut une notice

biographique sur l'abbé de l'Épée.

Je vins, à mon tour, payer un tribut de reconnaissance à la mémoire de

l'illustre instituteur de mes frères, et je mimai le discours suivant:

«FRÈRES ET SŒURS!

«Dans une circonstance solennelle, qui rappelle tant de souvenirs

glorieux, il était naturel que l'éloge du grand homme que nous célébrons

sortît, d'abord, de la bouche éloquente d'un de ses concitoyens, d'un

habitant respectable de cette ville, qui a le droit d'être fière de

l'avoir vu naître. A la mimique maintenant son tour! Place à cet

admirable langage qu'il nous a révélé! D'autres ont charmé les oreilles

attentives; qu'il nous soit permis de nous faire entendre aussi des yeux

impatients!

«O image si justement vénérée de notre père spirituel, souris à la naïve

énergie de nos sentiments exprimés dans une langue qui est notre

patrimoine à nous, que Dieu, à l'heure de la création, dispensa

également à tous les hommes; que, le premier après Dieu, tu soumis au

frein de l'intelligence humaine, et qui, plus tard, s'est posée en

égale, au moins, de la parole dans tous les genres, secouant les vieux

oripeaux dont l'avait affublée l'ignorance, et reprenant sa robe blanche

de néophyte pour saluer ton ombre en ce jour solennel.

«Mais quel spectacle a frappé mes regards étonnés, attendris? D'où

viennent les flots d'admiration qui se pressent autour de vous, pauvres

enfants que la nature a traités en marâtre? Pourquoi tous ces rangs

divers, confondus en un seul et même sentiment sur cette place publique

de la cité royale? Ah! je le vois, mes frères, mes sœurs en Dieu,

vous venez expier ici, à la face du Très-Haut, de funestes erreurs qui

ont trop longtemps voilé la terre. Vous venez, vous, les heureux de la

création, proclamer, dans cette enceinte, trop souvent souillée par la

flatterie, que tous les hommes sont vos frères, sont vos égaux, et que,

quelles que soient les épreuves que le ciel leur envoie, ils n'en sont

pas moins les fils du même Dieu. Reportons toute la gloire de ces aveux

publics à l'objet si cher de nos hommages! Oh! comme nous le contemplons

religieusement! Quel langage parlent à nos regards ce geste expressif,

cette attitude pleine de majesté, ce front large et haut, tout sillonné

par l'étude. Allez, nous dit notre Rédempteur, allez, mes disciples

bien-aimés, par toute la terre» instruire vos frères et vos sœurs

d'infortune, les éclairer, comme je vous ai éclairés, et féconder dans

leurs cœurs, dans leurs esprits, les heureuses semences que j'ai fait

fructifier dans les vôtres. Allez! ne redoutez pas la fatigue et les

ronces du chemin, et que Dieu vous conduise!

«Frères et sœurs! non, certainement, vous ne faillirez pas à cette

mission sainte. Vous l'avez promis, promettez-le encore devant ce

bronze, pour nous si palpitant de souvenirs!

«Avec moi, remerciez aussi l'artiste, si bien inspiré, qui a rendu notre

Messie à notre adoration, qui a buriné la pensée dont il était animé, en

caractères ineffaçables!

«Grâces aussi, grâces, mille fois, à la commission, si digne de mener à

bonne fin cette œuvre de réparation qu'attendait la mémoire d'un des

plus grands hommes de notre belle France, si féconde en grands hommes,

qu'attendait Versailles, fière, dans la postérité la plus reculée, de

l'avoir vu naître dans ses murs!»

M. Eugène Garay de Monglave, ancien membre de la commission consultative

de l'Institution des sourds-muets de Paris, traduisit aussitôt

verbalement mon discours avec une grande énergie et une vive

sensibilité.

* * * * *

M. le président annonça, à une heure trois quarts, la fin de la

cérémonie, pendant que des salves d'artillerie apprenaient au monde que

la ville de Versailles venait de consacrer un monument digne de ses

immortels travaux à l'impérissable mémoire de l'un de ses plus illustres

enfants.

* * * * *

Lors de l'érection de la statue de l'abbé de l'Épée, l'absence du

vénérable Paulmier, professeur émérite parlant de l'Institution des

sourds-muets de Paris, avait été remarquée; cette absence avait pour

cause une indisposition grave qui le retenait à l'École. On n'avait eu

garde de l'oublier dans les invitations faites pour cette cérémonie, où

sa place était marquée en sa qualité de vétéran de la science mimique.

Une lettre particulière lui avait été exactement adressée par le

président et le secrétaire de la commission.

Voici le discours que l'honorable instituteur devait prononcer au pied

de la statue:

«Nul n'est plus digne d'aussi solennels hommages que l'immortel abbé de

l'Épée: autant l'âme est au-dessus du corps, autant son œuvre est

au-dessus des jeux de l'esprit et de toutes les imitations et fictions

des arts. O belle et sublime conception que celle qui crée, pour ainsi

dire, l'âme d'un sourd-muet! Le statuaire, avec son ciseau, travaille la

pierre, et parvient, à force de tourmenter un bloc de marbre, à faire,

en quelque sorte, mouvoir la matière; l'instituteur éveille l'âme,

développe l'entendement, rend la parole à un muet, fait jaillir la

pensée de son cerveau presque inanimé, et lui apprend à s'exprimer avec

autant de pureté, d'élégance et de force, que l'écrivain le plus

éloquent.

«Qu'on ne croie pas que cette noble et singulière occupation soit

bornée; elle tient aux beaux-arts et à la pantomime de la scène par le

langage d'action. La logique et la grammaire, qui sont les yeux du

discours, comme la géographie et la chronologie sont ceux de l'histoire,

introduisent le sourd-muet dans le sanctuaire des sciences; les mots

appelés _pronoms_ par les grammairiens désignent les relations

personnelles, découvrent le principe du drame, et conduisent

naturellement aux premiers éléments de l'ordre social.

«Si l'on parcourt, d'un coup d'œil, le siècle qui vient de s'écouler,

on ne trouve pas d'invention plus utile à l'humanité. Sans doute,

durant cette période de gloire, plusieurs beaux génies ont jeté un vif

éclat sur la philosophie et les lettres: l'un surprend, éclaire, éblouit

par la variété et la prodigieuse fécondité de son rare talent[102];

l'autre, doué de la plus profonde sensibilité[103] et d'une éloquence

mâle et persuasive, défend victorieusement la liberté de l'homme et des

peuples, en même temps qu'il trace les devoirs des mères, des

précepteurs de l'enfance et de la jeunesse; celui-ci, chargé d'une haute

magistrature, occupé par état de faire exécuter les lois, médite toute

sa vie sur l'objet de ses devoirs, et lègue aux hommes, comme fruit de

ses veilles, l'_Esprit des lois_[104]: toutefois, aucun de ces grands

hommes, par le noble cachet de son invention, ne s'est placé au-dessus

du fondateur de l'Institution des sourds-muets de naissance, dont le

génie, par sa douce influence, semble un astre nouveau, se levant pour

féconder, éclairer une tête qui paraissait frappée de stérilité et

abandonnée de la nature entière: c'est plus que l'humanité, c'est une

inspiration divine qui lui fit concevoir la première idée de cette

céleste invention; c'est le désir de faire naître Jésus-Christ dans le

cœur de tant d'infortunés, et de les initier aux mystères de cette

religion sainte, qui embrasa le cœur de l'abbé de l'Épée et de son

digne continuateur, l'abbé Sicard, dont, jusqu'à mon dernier soupir, je

m'honorerai d'avoir été l'humble élève.»

L'Abbé de l'Épée: sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès · 第 62 / 141 题