Inauguration de la statue de l'abbé de l'Épée à Versailles, sa
ville natale.--Autorités, garde nationale, les sourds-muets de
Paris et d'Orléans.--Désintéressement du chemin de fer.--Absence
regrettable du clergé.--Nombreuse affluence de
spectateurs.--Discours du préfet, au nom de la commission des
souscripteurs. Réponse du maire.--Notice sur la vie et les travaux
de l'abbé de l'Épée, par M. de Sainte-James, secrétaire de la
commission du monument.--Mon allocution mimique.--Salves
d'artillerie.--Absence du vénérable Paulmier.--Discours qu'il
devait prononcer.
[Illustration: Statue de l'abbé de l'Épée, à Versailles.
=Par M. MICHAUT (Des Monnoies)=.]
Le dimanche 3 septembre 1843, à midi et demi, au point de jonction des
rues Royale et d'Anjou, la statue de l'abbé de l'Épée s'élevait sur un
piédestal, couverte d'un voile. Une enceinte avait été réservée tout
autour, par les soins de l'administration municipale; des piquets de
garde nationale formaient la haie; aux deux côtés du monument se
tenaient des sourds-muets de tout âge, de tout sexe, de toute
condition, les élèves de l'Institution de Paris, parmi lesquels on
remarquait leurs jeunes frères d'Orléans, que l'administration du chemin
de fer s'était empressée de faire transporter gratuitement, sous la
conduite de leur respectable aumônier, M. l'abbé Bouchet. A une heure,
la commission, précédée de son président d'honneur, M. Aubernon, pair de
France et préfet de Seine-et-Oise, prit place sur la face principale du
monument, ainsi que le corps municipal, en présence des autorités (moins
le clergé[101]), des souscripteurs, et d'une immense affluence; là, aux
applaudissements répétés de tous les spectateurs, M. le préfet, ayant
donné l'ordre d'enlever le voile qui couvrait la statue, l'offrit à la
ville dans les termes suivants:
«MONSIEUR LE MAIRE,
«La statue de l'abbé de l'Épée s'offre aux regards de la foule qui
nous environne, et je suis chargé, par la commission de
souscription, d'en faire hommage à la ville de Versailles,
représentée par son corps municipal.
«Le zèle des souscripteurs, dans cette œuvre de reconnaissance,
a été soutenu par l'appui du roi, par le concours du corps
municipal lui-même, par l'honorable désintéressement de l'artiste,
par l'assentiment de la ville entière où l'abbé de l'Épée a reçu le
jour.
«Versailles doit, en effet, ressentir un juste orgueil d'avoir vu
naître le premier instituteur des sourds-muets, le prêtre vénérable
qui, animé par la piété et la charité, a su trouver, dans les
inspirations de son génie bienfaisant, le secret de leur rendre la
parole et l'ouïe, de les initier aux vérités de la religion et de
toutes les connaissances humaines, et de leur donner, pour ainsi
dire, une seconde vie, la vie véritable, celle de la foi, de la
morale, de l'intelligence et de la raison.
«Cette belle cité, si remplie de mémorables monuments et de grands
souvenirs, sera satisfaite de voir élever la statue de l'abbé de
l'Épée non loin de celle qu'elle a dédiée au général Hoche; elle
s'associera aux sentiments qui nous animent, et elle pensera, comme
nous, que la gloire et la reconnaissance qui perpétuent le souvenir
du guerrier défenseur de la patrie, doivent être aussi le partage
du bienfaiteur du pauvre et de l'humanité.»
M. Remilly, maire de Versailles, membre de la Chambre des députés, a
répondu ainsi:
«Oui, Monsieur le préfet, Versailles doit ressentir un juste
orgueil.
«Un homme d'un sublime et, cependant, modeste génie, un homme dans
l'âme duquel Dieu plaça ce foyer d'ardente charité dont il anime
ceux qui sont destinés par lui à soulager l'humanité souffrante,
naquit dans cette ville. La sollicitude divine qui, à côté des plus
grands maux, place toujours quelque heureux allégement, confia une
auguste mission à notre concitoyen: il devait créer la vie
intellectuelle et morale chez une partie de ses semblables qui en
était déshéritée.--Ses veilles laborieuses, toute sa vie furent
consacrées à cette grande entreprise, et il put, enfin, suppléer
aux organes de ces malheureux, privés des moyens de communiquer
leurs pensées au moyen des mots, et, par suite, privés, en quelque
sorte, de toutes pensées. Son intelligence supérieure et
observatrice, scrutant, approfondissant la pensée, l'intelligence
humaine, rendit, sous une autre forme, à des frères infortunés, la
faculté qui leur avait été refusée; et en leur donnant la langue
intelligente des signes, l'usage de ce langage expressif et fécond,
il fit participer ces pauvres parias de la nature aux bienfaits de
l'éducation, les aida à cultiver leur intelligence, éveilla dans
leurs âmes les idées endormies, étouffées sous une infirmité
horrible: noble tâche! dont le but fut atteint par cet homme, à
l'âme haute et sainte, à laquelle le bien accompli semblait si
naturel, qu'il ne croyait pas qu'on dût jamais lui en tenir compte.
«Oui, Monsieur le préfet, heureuse et fière de l'avoir vu naître
dans son sein, la ville de Versailles, par l'intermédiaire de son
corps municipal, accepte la statue de l'un de ses plus illustres
enfants, de l'un des plus sublimes bienfaiteurs de l'humanité, de
l'abbé de l'Épée!
«Honneur à ceux qui ont voulu cette exaltation publique, si
justement méritée! qui ont provoqué avec une louable persévérance
la sympathie des nobles cœurs pour un génie vertueux et modeste!
Honneur à l'artiste désintéressé qui a su le faire revivre parmi
nous, qui a voulu faire descendre dans son œuvre, dans ce
bronze, la bienfaisante et grande pensée qui animait ce génie
durant sa vie de vertu et d'abnégation!
«Je suis heureux, Monsieur le préfet, d'être l'interprète des
sentiments de gratitude de la ville envers tous ceux qui ont voulu
exposer à la vénération publique l'image du vertueux abbé de
l'Épée, en rappelant le souvenir de ses utiles travaux, de son
dévouement sans bornes à l'humanité, que cette image inspire à
d'autres, en même temps que le noble désir de s'élever comme lui,
la volonté de faire servir leur génie au bonheur de leurs
semblables, à l'exemple des nobles et saints travaux qui
immortalisent notre grand concitoyen.»
M. de Sainte-James Gaucourt, secrétaire de la commission, lut une notice
biographique sur l'abbé de l'Épée.
Je vins, à mon tour, payer un tribut de reconnaissance à la mémoire de
l'illustre instituteur de mes frères, et je mimai le discours suivant:
«FRÈRES ET SŒURS!
«Dans une circonstance solennelle, qui rappelle tant de souvenirs
glorieux, il était naturel que l'éloge du grand homme que nous célébrons
sortît, d'abord, de la bouche éloquente d'un de ses concitoyens, d'un
habitant respectable de cette ville, qui a le droit d'être fière de
l'avoir vu naître. A la mimique maintenant son tour! Place à cet
admirable langage qu'il nous a révélé! D'autres ont charmé les oreilles
attentives; qu'il nous soit permis de nous faire entendre aussi des yeux
impatients!
«O image si justement vénérée de notre père spirituel, souris à la naïve
énergie de nos sentiments exprimés dans une langue qui est notre
patrimoine à nous, que Dieu, à l'heure de la création, dispensa
également à tous les hommes; que, le premier après Dieu, tu soumis au
frein de l'intelligence humaine, et qui, plus tard, s'est posée en
égale, au moins, de la parole dans tous les genres, secouant les vieux
oripeaux dont l'avait affublée l'ignorance, et reprenant sa robe blanche
de néophyte pour saluer ton ombre en ce jour solennel.
«Mais quel spectacle a frappé mes regards étonnés, attendris? D'où
viennent les flots d'admiration qui se pressent autour de vous, pauvres
enfants que la nature a traités en marâtre? Pourquoi tous ces rangs
divers, confondus en un seul et même sentiment sur cette place publique
de la cité royale? Ah! je le vois, mes frères, mes sœurs en Dieu,
vous venez expier ici, à la face du Très-Haut, de funestes erreurs qui
ont trop longtemps voilé la terre. Vous venez, vous, les heureux de la
création, proclamer, dans cette enceinte, trop souvent souillée par la
flatterie, que tous les hommes sont vos frères, sont vos égaux, et que,
quelles que soient les épreuves que le ciel leur envoie, ils n'en sont
pas moins les fils du même Dieu. Reportons toute la gloire de ces aveux
publics à l'objet si cher de nos hommages! Oh! comme nous le contemplons
religieusement! Quel langage parlent à nos regards ce geste expressif,
cette attitude pleine de majesté, ce front large et haut, tout sillonné
par l'étude. Allez, nous dit notre Rédempteur, allez, mes disciples
bien-aimés, par toute la terre» instruire vos frères et vos sœurs
d'infortune, les éclairer, comme je vous ai éclairés, et féconder dans
leurs cœurs, dans leurs esprits, les heureuses semences que j'ai fait
fructifier dans les vôtres. Allez! ne redoutez pas la fatigue et les
ronces du chemin, et que Dieu vous conduise!
«Frères et sœurs! non, certainement, vous ne faillirez pas à cette
mission sainte. Vous l'avez promis, promettez-le encore devant ce
bronze, pour nous si palpitant de souvenirs!
«Avec moi, remerciez aussi l'artiste, si bien inspiré, qui a rendu notre
Messie à notre adoration, qui a buriné la pensée dont il était animé, en
caractères ineffaçables!
«Grâces aussi, grâces, mille fois, à la commission, si digne de mener à
bonne fin cette œuvre de réparation qu'attendait la mémoire d'un des
plus grands hommes de notre belle France, si féconde en grands hommes,
qu'attendait Versailles, fière, dans la postérité la plus reculée, de
l'avoir vu naître dans ses murs!»
M. Eugène Garay de Monglave, ancien membre de la commission consultative
de l'Institution des sourds-muets de Paris, traduisit aussitôt
verbalement mon discours avec une grande énergie et une vive
sensibilité.
* * * * *
M. le président annonça, à une heure trois quarts, la fin de la
cérémonie, pendant que des salves d'artillerie apprenaient au monde que
la ville de Versailles venait de consacrer un monument digne de ses
immortels travaux à l'impérissable mémoire de l'un de ses plus illustres
enfants.
* * * * *
Lors de l'érection de la statue de l'abbé de l'Épée, l'absence du
vénérable Paulmier, professeur émérite parlant de l'Institution des
sourds-muets de Paris, avait été remarquée; cette absence avait pour
cause une indisposition grave qui le retenait à l'École. On n'avait eu
garde de l'oublier dans les invitations faites pour cette cérémonie, où
sa place était marquée en sa qualité de vétéran de la science mimique.
Une lettre particulière lui avait été exactement adressée par le
président et le secrétaire de la commission.
Voici le discours que l'honorable instituteur devait prononcer au pied
de la statue:
«Nul n'est plus digne d'aussi solennels hommages que l'immortel abbé de
l'Épée: autant l'âme est au-dessus du corps, autant son œuvre est
au-dessus des jeux de l'esprit et de toutes les imitations et fictions
des arts. O belle et sublime conception que celle qui crée, pour ainsi
dire, l'âme d'un sourd-muet! Le statuaire, avec son ciseau, travaille la
pierre, et parvient, à force de tourmenter un bloc de marbre, à faire,
en quelque sorte, mouvoir la matière; l'instituteur éveille l'âme,
développe l'entendement, rend la parole à un muet, fait jaillir la
pensée de son cerveau presque inanimé, et lui apprend à s'exprimer avec
autant de pureté, d'élégance et de force, que l'écrivain le plus
éloquent.
«Qu'on ne croie pas que cette noble et singulière occupation soit
bornée; elle tient aux beaux-arts et à la pantomime de la scène par le
langage d'action. La logique et la grammaire, qui sont les yeux du
discours, comme la géographie et la chronologie sont ceux de l'histoire,
introduisent le sourd-muet dans le sanctuaire des sciences; les mots
appelés _pronoms_ par les grammairiens désignent les relations
personnelles, découvrent le principe du drame, et conduisent
naturellement aux premiers éléments de l'ordre social.
«Si l'on parcourt, d'un coup d'œil, le siècle qui vient de s'écouler,
on ne trouve pas d'invention plus utile à l'humanité. Sans doute,
durant cette période de gloire, plusieurs beaux génies ont jeté un vif
éclat sur la philosophie et les lettres: l'un surprend, éclaire, éblouit
par la variété et la prodigieuse fécondité de son rare talent[102];
l'autre, doué de la plus profonde sensibilité[103] et d'une éloquence
mâle et persuasive, défend victorieusement la liberté de l'homme et des
peuples, en même temps qu'il trace les devoirs des mères, des
précepteurs de l'enfance et de la jeunesse; celui-ci, chargé d'une haute
magistrature, occupé par état de faire exécuter les lois, médite toute
sa vie sur l'objet de ses devoirs, et lègue aux hommes, comme fruit de
ses veilles, l'_Esprit des lois_[104]: toutefois, aucun de ces grands
hommes, par le noble cachet de son invention, ne s'est placé au-dessus
du fondateur de l'Institution des sourds-muets de naissance, dont le
génie, par sa douce influence, semble un astre nouveau, se levant pour
féconder, éclairer une tête qui paraissait frappée de stérilité et
abandonnée de la nature entière: c'est plus que l'humanité, c'est une
inspiration divine qui lui fit concevoir la première idée de cette
céleste invention; c'est le désir de faire naître Jésus-Christ dans le
cœur de tant d'infortunés, et de les initier aux mystères de cette
religion sainte, qui embrasa le cœur de l'abbé de l'Épée et de son
digne continuateur, l'abbé Sicard, dont, jusqu'à mon dernier soupir, je
m'honorerai d'avoir été l'humble élève.»