Ces hommages, rendus, de toutes parts, à la mémoire de l'abbé de
l'Épée, avaient été devancés, dès 1835, dans un banquet
commémoratif de sa naissance, par une proposition que je fis aux
sourds-muets et à leurs amis d'acquérir un buste en bronze du
célèbre instituteur.--Empressement unanime de tous les
convives.--Le buste est commandé au sculpteur Parfait Merlieux, et
inauguré sur la fin du banquet de l'année suivante.--Transports
d'allégresse de tous les assistants.--Mon allocution.--Bienfaits de
la Société centrale des sourds-muets.--Projet de cours publics et
gratuits en faveur des ouvriers atteints de cette infirmité.
Ces divers tributs d'admiration, payés à la mémoire de l'abbé de l'Épée,
avaient été devancés par l'appel qu'au second banquet[85] du 123e
anniversaire de sa naissance (6 décembre 1835), j'avais fait, comme
président, au concours sympathique de mes frères, tant sourds-muets que
parlants, dans la vue d'acquérir un buste en bronze de ce bienfaiteur de
l'humanité, ce _palladium_, ce drapeau de notre association commune, qui
devait être désormais arboré au milieu de nous, à chaque anniversaire de
ce bienheureux événement. Tous répondirent, comme un seul homme, à cet
appel. Aussi, dès le 4 décembre de l'année suivante, l'œuvre du
sculpteur Parfait Merlieux fut-elle, sur la fin du repas, découverte et
saluée d'unanimes applaudissements. Ces applaudissements redoublèrent
quand on vit une couronne d'immortelles descendre sur la tête vénérée du
premier apôtre des sourds-muets. Je me levai alors pour adresser aux
convives l'allocution mimique suivante:
«Frères, la voilà, s'offrant enfin à vos joies et à vos bénédictions,
cette image chérie qui, à notre grand regret, manquait toujours à notre
fête annuelle! Le voilà ce visage de notre saint Vincent de Paule, qu'a
su reproduire, avec tant de fidélité, un artiste de mérite, Parfait
Merlieux, que vous voyez assis ici à mes côtés. Contemplez avec moi ces
traits de l'abbé de l'Épée, brillants de toute la puissance du génie, de
tout l'éclat des plus rares vertus! Contemplez cette auréole qui annonce
un envoyé de Dieu, ce front majestueux d'où jaillit, comme une flamme
céleste, cette admirable conception qui nous a placés au niveau des
hommes privilégiés, qui nous a élevés jusqu'à lui, jusqu'à la divinité!
«Notre âme, alors que pas la plus légère clarté n'y pénétrait encore,
n'était-elle pas emprisonnée dans le monde matériel? Aujourd'hui,
rompant ses fers et secouant son engourdissement, elle prend un rapide
essor vers le monde de l'intelligence.
«Nous étions esclaves de nos sens, de nos passions. Maintenant, nous
sommes maîtres de notre conduite; la raison est notre flambeau, notre
reine!
«D'autre part, et tout le monde le reconnaît, depuis l'institution de
cette fête et de notre comité, le cercle de nos idées s'est
prodigieusement agrandi.
«N'est-ce pas à l'heureux contact de tous ceux qui ont bien voulu
s'associer à nos efforts, qu'est dû cet étonnant progrès de notre
civilisation? Nous ne sommes plus en dehors du grand travail des
intelligences humaines: nous gravitons avec elles vers le pôle de la
perfectibilité; et, pourtant, je vous vois murmurer contre d'injustes
préventions. Rassurez-vous, frères, rassurez-vous et espérez! L'évidence
est notre arme à nous. Le temps n'est peut-être pas éloigné où elle
détruira toutes ces préventions, comme l'art créateur de l'abbé de
l'Épée, après avoir soulevé, à sa naissance, les attaques de
l'ignorance, en sortit triomphant à la fin.
«Elles sont présentes, frères, à votre mémoire ces paroles simples qu'un
respectable ecclésiastique adressa à notre _sauveur_ en venant
d'assister à un de ses exercices: «Je vous plaignais avant de vous avoir
vu, je ne vous plains plus maintenant; vous rendez à la société et à la
religion des êtres qui étaient étrangers à l'une et à l'autre.»
«Au milieu des témoignages d'intérêt et de bienveillance qui nous
environnent, qu'il me soit permis de signaler à votre reconnaissance la
constante sollicitude du gouvernement en faveur des sourds-muets moins
heureux que nous. Il vient d'ordonner un recensement général de cette
population à part; et je crois savoir qu'il s'occupe de multiplier,
autant qu'il est en son pouvoir, les écoles consacrées à l'éducation de
ces infortunés.
«Si le sort des jeunes sourds-muets excite l'intérêt public, celui des
pauvres ouvriers sourds-muets qui languissent dans une complète
ignorance des droits et des devoirs du citoyen, et qui, pour mieux
gagner leur pain, ont besoin de savoir appliquer la chimie à
l'industrie, n'a-t-il pas autant de droits à notre bienveillance à tous?
Pourquoi ne prendrions-nous donc pas la liberté de supplier le
gouvernement de nous autoriser à créer des cours publics et gratuits
dont il apprécierait certainement l'importance? Ce serait nous aider à
ouvrir une école aux mœurs et au respect des lois. Plusieurs hommes
de mérite ont bien voulu nous promettre de nous seconder dans
l'accomplissement de cette grande œuvre de l'émancipation des
sourds-muets.
«Tel était, frères, l'esprit de charité qui animait l'apôtre dont nous
sommes heureux de fêter, en ce moment, l'anniversaire.
«Imitons-le! C'est le meilleur moyen de reconnaître ce qu'il a fait pour
nous.
«J'ai abusé, sans doute, de votre attention; et, cependant, j'en ai
encore besoin pour quelques secondes: je n'ai pas fini.
«Agréez l'expression de ma vive et profonde reconnaissance pour
l'éclatant honneur que j'ai reçu de vous et qui m'impose de nouveaux
efforts pour justifier votre choix!
«C'est dans vos encouragements et dans votre approbation que je puiserai
cette constance nécessaire pour surmonter les obstacles et pour arriver
au but de nos vœux. Je termine, mes frères, en vous proposant un
toast cher à nos cœurs:
«A L'IMMORTEL ABBÉ DE L'ÉPÉE!»