L'inscription simple et noble qui la décore[83] serait en parfaite
harmonie avec le monument si, malgré notre avis réitéré et à notre bien
vif regret, on eût consenti à l'écrire en français et non en latin,
langue inconnue à l'immense majorité des sourds-muets du globe.
L'œuvre en elle-même fait le plus grand honneur aux artistes
distingués qui ont concouru à son érection. M. Lassus, architecte, et M.
Auguste Préault ont compris qu'il devait être d'une conception simple et
grave, comme le génie de l'homme à la mémoire duquel il est consacré. Le
buste et les figures sont exécutés, d'ailleurs, avec une grâce et une
délicatesse qui révèlent une face toute nouvelle dans le talent si
neuf, si hardi, si original de M. Préault.
* * * * *
Quatre ans plus tard, par l'intermédiaire de M. Eugène Garay de Monglave
et de l'auteur de ce mémoire, à côté du monument fut attachée une
couronne de lauriers, en bronze, due au même statuaire, avec
l'inscription suivante: _A l'abbé de l'Épée, les sourds-muets suédois._
C'était la réalisation d'un vœu, exprimé par M. O.-E. Borg, directeur
de l'Institution des sourds-muets et des aveugles de Stockholm. Il
n'était arrivé à Paris, avec le montant de la souscription de ses
élèves, qu'en 1845, longtemps après que le monument de Saint-Roch était
terminé.
Presque dans le même temps, c'est-à-dire en 1844, sur la façade
monumentale de l'hôtel de ville de Paris, l'administration municipale
faisait poser la statue, de grandeur naturelle, de l'abbé de l'Épée, due
également au ciseau de M. Préault, entre celles des grands hommes qui
sont nés dans la capitale, ou qui l'ont illustrée par leurs travaux et
leurs écrits. Elles sont placées dans des niches pratiquées au premier
étage et dans les entre-colonnements des deux ailes de cet édifice.
Dans ce dernier travail, M. Préault a trouvé, on nous l'assure du moins,
la stricte rémunération de ses peines. Malheureusement nous avons tout
lieu de croire qu'il n'en a pas été de même pour le monument de
Saint-Roch, et qu'outre son inspiration, sa main d'œuvre et son
temps, l'honorable statuaire a dû parfaire de sa bourse la somme assez
élevée qui était nécessaire à la rémunération complète des ouvriers et
des fournisseurs avec lesquels il avait traité, la souscription n'ayant
pas produit suffisamment pour faire face à toutes les dépenses, ou la
dispersion subite des membres de la Commission avant l'achèvement des
travaux ayant jeté le désordre dans la rentrée régulière des fonds
recueillis en divers lieux et par diverses mains.
C'est toujours un spectacle douloureux que celui d'un artiste victime de
son dévouement à la gloire et à l'humanité. Si ce qu'on nous rapporte
est vrai, M. Préault serait, du reste, à cet égard, coutumier du fait,
et sa belle statue du général républicain Marceau, que tout Paris a
admirée, et qui décore aujourd'hui une des principales places publiques
de Chartres, ville natale du célèbre guerrier, aurait été, de sa part,
l'occasion d'un nouveau sacrifice obligé à l'art qu'il professe avec
tant d'éclat, et à une des gloires de la France, dont personne n'est
plus enthousiaste que lui. _Macte animo, generose puer!_
* * * * *
En avril 1840, le neveu du sculpteur sourd-muet, Amédée Durand, avec un
tact qui l'honore, avait bien voulu offrir à l'Institution nationale
des sourds-muets de Paris le buste original de son illustre fondateur,
terminé, à son insu, par son oncle, trois ans avant la mort du célèbre
instituteur, c'est-à-dire à la date de 1786, buste d'après lequel ont
été exécutés ceux qu'on a vus circuler dans le public sur une échelle
réduite. Cet artiste était aussi l'auteur d'un second buste dont il
avait changé les proportions. Ainsi se trouva dûment constatée l'origine
de ces copies, jusque-là inconnue.
Le don de M. Amédée Durand, accepté par l'ancienne administration de
l'Institution, avec tout l'empressement qu'il méritait, fut inauguré, le
11 mai 1840, dans la salle des séances publiques.
Ce jour-là, à une heure de l'après-midi, quatre élèves sourds-muets,
signalés les premiers par ordre de mérite, ont été introduits dans la
salle du conseil d'administration, pour y recevoir le buste. Ils l'ont
transporté dans celle des exercices publics, précédés de quatre élèves
sourdes-muettes, désignées également par rang de mérite, chargées de
couronnes d'immortelles, de lauriers et de guirlandes de fleurs. Les
membres des anciens conseils d'administration et de perfectionnement[84]
venaient à la suite.
Le buste de l'abbé de l'Épée a été placé sur un piédestal, au haut de
l'estrade; les quatre élèves sourds-muets rangés à droite, les quatre
sourdes-muettes, à gauche, figuraient la famille des sourds-muets réunis
autour de leur père.
Les dames du comité, M. Amédée Durand, les élèves de l'un et l'autre
sexe étaient assis dans la salle, en face du buste; les fonctionnaires
des deux maisons occupaient les deux parties latérales.
M. le baron de Gérando, président et doyen à la fois du conseil
d'administration, s'est avancé et a adressé aux fonctionnaires et aux
élèves des deux maisons une allocution analogue à la circonstance.
A la suite de ce discours, aussi profondément senti que fortement
exprimé, les couronnes ont été déposées sur le buste par deux élèves (un
sourd-muet et une sourde-muette); le piédestal a été entouré de
guirlandes par les autres, aux applaudissements réitérés de l'assemblée.
Ensuite, M. le président a procédé à une distribution de livrets de la
caisse d'épargne, provenant d'un premier fonds de 200 fr., de ses
deniers, placé par M. Désiré Ordinaire, alors directeur de l'École des
sourds-muets de Paris, pour former le noyau d'une masse commune, somme
que d'autres dons étaient venus accroître successivement. Avec
l'approbation de M. le Ministre de l'intérieur, le conseil
d'administration avait statué que le dépôt, s'élevant à un total de 664
fr., serait réparti, proportionnellement à leur mérite, entre les élèves
des deux maisons qui, d'après les notes comparées des divers
fonctionnaires, se seraient le plus distingués par leur conduite, leur
travail et leurs progrès.
Le président faisait observer qu'en distribuant ces livrets en pareille
circonstance, l'administration s'était proposé, non-seulement de
décerner un témoignage de satisfaction aux élèves les plus méritants,
mais aussi d'offrir à tous un sujet utile de réflexion, une instruction
sensible, qui leur fît apprécier, de bonne heure, les avantages de
l'ordre et de l'économie dans toutes les conditions sociales.
Alors, les élèves des deux maisons sont venus successivement défiler
devant le buste de l'abbé de l'Épée, et l'ont salué; ceux d'entre eux
auxquels les livrets étaient destinés les ont reçus des mains du
président, et leurs noms ont été en même temps proclamés.
Le président, au moment de lever la séance, a fait connaître à
l'assemblée que la ville de Versailles, qui s'honore d'avoir vu naître
l'abbé de l'Épée, venait d'ouvrir une souscription pour ériger un
monument à ce bienfaiteur de l'humanité; que le conseil
d'administration, désirant s'associer à l'hommage public rendu par sa
ville natale à la mémoire de l'immortel fondateur de l'Institution
nationale, avait arrêté qu'un registre de souscription, sur lequel ses
membres s'inscriraient individuellement, serait ouvert par les soins et
dans les mains de l'agent comptable, et qu'il en serait donné avis au
Maire de Versailles.
A deux heures et demie, l'assemblée se retirait, visiblement émue.