XXIX

Toast porté en langue mimique à la gloire des sourds-muets par leur

ami Eugène Garay de Monglave.--Revue des célébrités de cette nation

exceptionnelle.--Professeurs, lauréats, jurisconsultes, prosateurs

et poëtes, bacheliers, mathématiciens, chimistes, physiciens,

inventeurs, peintres (histoire, sujets religieux, portraits,

marines, pastel, daguerréotype et lithographie), statuaire,

graveurs, mécaniciens, horlogers, imprimeurs, ouvriers en tout

genre, militaires.--Trait héroïque de dévouement et de courage d'un

sourd-muet de douze ans.--Le gouvernement lui décerne une marins et

médaille.--Ses condisciples se cotisent pour lui fournir le moyen

d'assister à notre banquet.--Mon toast à M. Bouilly et la réponse

de ce doyen de nos auteurs dramatiques.

Dans ce banquet des sourds-muets, comme dans tous ceux qui l'avaient

précédé et dans tous ceux qui le suivirent, on vit, immédiatement après

le président, se succéder à la tribune plusieurs orateurs[86], faisant

assaut de sentiments, de verve, d'éloquence, dans ce concert unanime

d'actions de grâces. Au nombre des rares parlants, devenant alors

sourds-muets, afin d'apporter leur fraternel concours à cette

solennité, M. Eugène Garay de Monglave se fit remarquer par la chaleur

expansive qu'il mit, selon sa coutume, à défendre les intérêts d'une

classe nombreuse de citoyens, trop peu comprise encore de nos jours.

C'est pour acquitter, en partie du moins, à son égard, une dette sacrée

de reconnaissance, que nous croyons devoir assigner ici une place

spéciale au toast brillant de cet ami dévoué de nos frères d'infortune.

«A la gloire des sourds-muets:!

«Ils ont déjà leur jurisconsulte: . . . . . .

...(1)[87], qui recherche leurs titres enfouis, correspond avec le

_Droit_, avec la _Gazette des Tribunaux_, et adresse, pour ses frères

méconnus, des pétitions aux assemblées législatives, qui les renvoient

aux Ministres;

«Des prosateurs: ce même...........(2), au style incisif et harmonieux,

auteur de divers ouvrages remarquables, et couronné par une académie;

Claudius Forestier, directeur de l'École des sourds-muets de Lyon, qui

aspire à devenir le Rollin de ses frères d'infortune, et prépare, pour

eux, un cours complet d'éducation; puis, le fils du général Gazan, leur

La Bruyère, à la pensée originale et hardie; puis, leurs professeurs et

écrivains distingués, Lenoir, Allibert, Richardin, Chambellan, Imbert et

d'autres encore;

«Des poëtes: Pélissier, que Lamartine a chanté, et chez qui la plus

suave harmonie arrive, non par l'oreille, mais par le cœur;

Pélissier, dont les délicieuses mélodies sont, en ce moment, sous

presse[88]; et son émule, son rival peut-être un jour, Châtelain, qui

s'est formé, comme lui, à l'École des sourds-muets de Toulouse;

«Un bachelier qui a subi ses examens avec succès: E. Laurent de Blois;

un mathématicien, un physicien de mérite, à qui l'on doit de curieuses

découvertes, et dont l'Académie des sciences a mentionné les précieux

travaux: Paul de Vigan;

«Plusieurs peintres dont les tableaux figurent aux expositions et au

Musée de Versailles: Mlle Fanny Robert, la gracieuse élève de

Girodot, dont le pinceau a tant de délicatesse et d'abandon; Peyson,

l'Apelle méridional, qui a retracé _les derniers moments de l'abbé de

l'Épée_; Loustau, à qui le gouvernement commande des sujets religieux;

de Widerkehr, qui excelle dans les marines; Gouin, surnommé, à juste

titre, le Dubufe de la daguerréotypie[89], qui a inventé, de concert

avec un autre sourd-muet, Richardin, frère du professeur, une machine à

polir les plaques daguerriennes; Armand Godard, Levassor, Duneuf,

l'Américain du Nord John Carlin; le Péruvien Varela; l'excellent Octave

Bézu, qui s'est fait un nom dans le pastel, et qui, de simple ouvrier,

est devenu, à force de labeur et de persévérance, un artiste de mérite;

«Des lithographes: Bézu encore, Widerkehr, Ed. Robert, le frère de cette

personne si habile dans la peinture, dont je viens de vous parler;

«Un statuaire de talent: Cary;

«Des graveurs: Boclet, attaché au dépôt de la guerre; Gamble et Mlle

Alavoine;

«Des mécaniciens, à la tête desquels Maloisel[90], Leclerc[91], Haacke

réclament une place;

«Des horlogers distingués: Barbat et Alavoine, le frère de la

sourde-muette qui excelle dans la gravure;

«Des imprimeurs: Boulard, Doumic, Romiguières; d'autres encore qui ont

fait leurs preuves à l'Imprimerie nationale, chez Didot et ailleurs;

«Tout un peuple d'ouvriers laborieux et patients qui se font remarquer

dans tous les arts manuels, et dont les noms seuls dépasseraient, de

beaucoup, les bornes de cette allocution rapide;

«Des marins même: l'un d'eux, nègre robuste, au service des États-Unis

(dont le nom m'échappe), estimé de ses chefs, aimé de ses camarades,

vint, il y a quelques années, visiter ses frères blancs de l'école de

Paris, et s'entretenir avec eux dans cette langue si pleine d'images que

leur a donnée, à tous, la nature compatissante;

«Des militaires enfin: l'un d'eux, Lamazure, garde national, a fait

bravement la guerre de la Vendée; un autre, Deydier, a longtemps servi

dans l'artillerie, et s'est vu, avec douleur, mis à la retraite après de

brillants exploits, dans la force de l'âge, parce qu'il était

sourd-muet; un troisième, le comte de Solar, noble fils d'une noble

maison, jeté sur la voie publique par ses nobles parents, recueilli,

adopté par l'abbé de l'Épée, ballotté par les tribunaux, joué sur la

scène française, devint dragon dans les armées de la République, et

tomba sous les coups d'une nuée d'Autrichiens, parce que, seul, il

n'avait pas entendu le signal de la retraite.

«Vous le voyez bien! aucune gloire ne manque à ceux qui nous entourent.

A la gloire donc des sourds-muets, à leur bonheur, à leur avenir!

«Après avoir gravé sur la colonne immortelle de cette gloire silencieuse

des noms de professeurs et d'hommes de lettres, de bacheliers et de

poëtes, de mathématiciens, de chimistes, de peintres, de lithographes,

de statuaire, de graveurs, de mécaniciens, d'imprimeurs, d'ouvriers en

tout genre, de marins même et de soldats intrépides, qu'il me soit

permis d'y inscrire un nouveau nom!

«Dernièrement, un petit sourd-muet de douze ans se présente à notre

école, où il est admis par le Gouvernement. Une somme de cinquante

francs lui a été donnée par le Ministre de l'intérieur, autant par le

ministre de la marine, et à sa boutonnière brille une médaille[92],

prix de son courage et de son dévouement.

«Les sourds-muets sont fiers de compter dans leurs rangs ce nouveau

camarade décoré. Ils le montrent avec orgueil et racontent avec bonheur

son histoire.

«C'était le 14 juin dernier, sur la côte du Havre: quatre enfants ont

aperçu sur le sable une chaloupe abandonnée; ils s'en emparent, y

montent, rament et s'y balancent, ignorant, pauvres petits, le danger

qu'ils courent; mais l'un d'eux est entraîné par son aviron trop pesant,

il tombe dans l'eau, il s'y débat; ses camarades poussent des cris

déchirants, tous les spectateurs frémissent, l'enfant va périr....

«Heureusement les deux frères Hurtrelle (Alexandre et

Léopold-Hippolyte), âgés, le premier, de quatorze ans, le second, qui

est sourd-muet, de douze, se trouvaient aussi sur la plage. L'un a

entendu, l'autre a vu; ils démarrent la petite barque des bains, ils s'y

précipitent, ils font force de rames, ils sont bientôt près de l'enfant

qui disparaît. Le sourd-muet se jette dans l'eau, il nage, il atteint

l'enfant; mais comment réussir à le faire entrer avec lui dans

l'embarcation? Ses forces et celles de son frère s'y refusent. Tout à

coup, une idée s'offre à l'esprit du petit sourd-muet; il saisit le

jeune imprudent par la tête, la soutient hors de l'eau, fait signe à son

frère de ramer, et tous trois arrivent sur la grève, aux acclamations de

la ville entière, témoin de cet acte d'héroïsme.

«Léopold, entré dans notre école, se montre, au milieu de ses frères

sourds-muets, aussi modeste qu'il a été courageux au moment du danger;

il ne comprend rien aux félicitations qu'on lui adresse, il ne comprend

pas qu'il ait fait autre chose que son devoir.

«Ses camarades avaient décidé qu'il assisterait à ce banquet; mais, pour

y être admis, il faut payer sept francs, somme énorme pour notre héros,

qui ne possède que trois sous. Qu'importe! Ses camarades se cotiseront,

ils feront, entre eux, une quête; celui-ci donnera un sou, celui là,

deux sous, cet autre, plus favorisé de la fortune, trois sous au plus;

et tous ces modestes sous, qu'ils destinaient à leurs plaisirs, étant

réunis, formeront les sept francs exigés. Ils en feront hommage à leur

nouveau condisciple, que, grâce à ces offrandes fraternelles, nous

sommes heureux de voir aujourd'hui au milieu de nous.

«Eh bien! Messieurs, qu'en pensez-vous? N'avais-je pas raison de vous

dire qu'un nouveau nom restait à graver sur la colonne de votre gloire?

«Un toast donc encore à l'élève Hurtrelle! un toast à la gloire des

sourds-muets!»

Il est superflu, sans doute, de dire que M. de Monglave, en descendant

de la tribune, s'est vu entouré, aussitôt, de flots de sourds-muets, qui

lui serraient la main avec effusion. La reconnaissance d'Hurtrelle,

surtout, ne saurait se décrire.

Pour clore cet hymne à la louange de la quasi-divinité, objet de nos

hommages, on ne trouvera pas peut-être déplacé ici le toast qu'en

pareille circonstance je portai à M. Bouilly, et la réponse dont il fut

l'objet de la part de ce respectable doyen de nos auteurs dramatiques.

Voici l'un et l'autre:

_Mon toast:_

«A la santé de M. Bouilly, qui, sur la scène française, a fait revivre

l'abbé de l'Épée et son cher _Théodore_, connu sous le nom de _comte de

Solar_, au milieu d'un attendrissement général, mêlé de la plus vive

admiration! Son nom restera gravé dans nos cœurs comme celui d'un

ardent défenseur de la cause de l'humanité, d'un éloquent interprète des

sourds-muets.»

_Réponse de M. Bouilly:_

«Messieurs, je n'ai pas moins éprouvé que vous l'influence bienfaisante

de l'homme célèbre dont vous honorez si dignement la mémoire. J'obtins,

sous l'auréole de son nom, mon plus beau laurier dramatique: l'ouvrage

que m'inspira un des plus beaux traits de l'humanité et du génie

français, excita l'intérêt public, non-seulement sur tous les théâtres

de France, mais sur ceux des grandes cités de l'Europe entière.

«Il ne faut que jeter un regard sur cette figure, où l'empreinte de la

bonté semble voiler le feu sacré du génie, pour être convaincu que

l'abbé de l'Épée ne fut inspiré dans ses travaux, ni par une vaine

ambition de fortune, ni même par l'insatiable désir de la célébrité. Il

obéissait ingénument à la piété la plus pure et à l'amour de ses

semblables. Aussi, jamais on ne le vit briguer les faveurs ni la

protection des puissants du jour. Il employa un capital de 15,000 liv.

de rente, c'est-à-dire plus de 100,000 écus, à soutenir l'admirable

institution dont il était le fondateur. Il s'imposait même, à cet effet,

les plus dures privations. On le vit, pendant un hiver rigoureux,

quoique atteint des infirmités de la vieillesse, se refuser du bois pour

son modeste foyer; et, lorsque ses élèves, instruits de cette touchante

économie, le forçaient à se garantir des rigueurs de la saison, afin

qu'il se conservât pour eux, il disait, de ce ton paternel et pénétrant

qui le caractérisait: _Vous l'avez voulu, mes enfants, je vous ai fait

tort de 300 livres._

«En 1780, l'ambassadeur de Russie vint lui offrir un présent

considérable de la part de l'impératrice Catherine; il le refusa en

disant: _Veuillez dire à Sa Majesté que tout ce que j'ose attendre

d'elle, c'est de m'envoyer un sourd-muet de naissance._

«Paroles admirables! noble fierté d'un philanthrope français, qui aimait

mieux dissiper son patrimoine que de recevoir d'une main étrangère ce

qu'aurait dû lui offrir celle qui portait le sceptre de la France!......

Mais alors, comme aujourd'hui, le choc des partis défigurait tout et

méconnaissait jusqu'à la vertu même.

«Oh! s'il est vrai qu'une émanation secrète, invisible, s'échappant de

la tombe d'un homme de bien, lui apporte la récompense de ce qu'il a

fait sur la terre, quelle gloire, quelle jouissance doit éprouver

l'ombre de l'abbé de l'Épée en voyant son buste chéri, couronné de

fleurs, entouré de ceux qu'il vengea d'un oubli de la nature, en

comptant, parmi eux, des littérateurs profonds, des peintres célèbres,

des mécaniciens renommés, des imprimeurs habiles, des hommes enfin

honorables, placés dans tous les rangs de l'ordre social!....

«On vante, et avec justice, les hauts faits d'un héros, les grandes

découvertes d'un savant, l'immuable intégrité d'un magistrat, les

immortelles productions d'un artiste...... Mais quels droits n'a pas,

comme eux, à la vénération et à la reconnaissance nationales le

philanthrope simple et modeste, s'occupant, sans relâche, à recréer des

âmes, à les doter de toute l'intelligence qui leur est nécessaire pour

sentir la dignité de leur être et connaître tous les bienfaits du

Créateur!

«Enlacez-vous donc, heureux sourds-muets, devenus citoyens, hommes

distingués dans tous les genres; enlacez-vous autour de l'image révérée

de votre bienfaiteur! Que la vive expression de vos regards et de vos

gestes parlants lui prouve combien l'institution qu'il a créée devient

féconde, et comme elle se propage dans les deux hémisphères, grâce au

développement que lui donnent, chaque jour, ses dignes successeurs!

Jurez-vous, de nouveau, de vous porter estime, amitié, secours mutuel,

consolation dans les peines, part active dans les succès, en un mot,

cette inaltérable fraternité d'êtres régénérés, ne formant plus qu'une

même famille!

«Alors le vieux littérateur, qui osa retracer un des plus beaux traits

de votre second père, se confondant parmi vous, ajoutera ces mots que

daignera vous faire comprendre M. Berthier, votre cher instituteur:

«Homme à jamais célèbre! génie modeste, mais immortel! je te dus, à la

fleur de l'âge, ma plus belle couronne; elle ne s'est pas fanée sur ma

tête septuagénaire; et je te dois, en ce moment encore, un des plus

beaux jours de ma vie.»

L'Abbé de l'Épée: sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès · 第 42 / 141 题