Toast porté en langue mimique à la gloire des sourds-muets par leur
ami Eugène Garay de Monglave.--Revue des célébrités de cette nation
exceptionnelle.--Professeurs, lauréats, jurisconsultes, prosateurs
et poëtes, bacheliers, mathématiciens, chimistes, physiciens,
inventeurs, peintres (histoire, sujets religieux, portraits,
marines, pastel, daguerréotype et lithographie), statuaire,
graveurs, mécaniciens, horlogers, imprimeurs, ouvriers en tout
genre, militaires.--Trait héroïque de dévouement et de courage d'un
sourd-muet de douze ans.--Le gouvernement lui décerne une marins et
médaille.--Ses condisciples se cotisent pour lui fournir le moyen
d'assister à notre banquet.--Mon toast à M. Bouilly et la réponse
de ce doyen de nos auteurs dramatiques.
Dans ce banquet des sourds-muets, comme dans tous ceux qui l'avaient
précédé et dans tous ceux qui le suivirent, on vit, immédiatement après
le président, se succéder à la tribune plusieurs orateurs[86], faisant
assaut de sentiments, de verve, d'éloquence, dans ce concert unanime
d'actions de grâces. Au nombre des rares parlants, devenant alors
sourds-muets, afin d'apporter leur fraternel concours à cette
solennité, M. Eugène Garay de Monglave se fit remarquer par la chaleur
expansive qu'il mit, selon sa coutume, à défendre les intérêts d'une
classe nombreuse de citoyens, trop peu comprise encore de nos jours.
C'est pour acquitter, en partie du moins, à son égard, une dette sacrée
de reconnaissance, que nous croyons devoir assigner ici une place
spéciale au toast brillant de cet ami dévoué de nos frères d'infortune.
«A la gloire des sourds-muets:!
«Ils ont déjà leur jurisconsulte: . . . . . .
...(1)[87], qui recherche leurs titres enfouis, correspond avec le
_Droit_, avec la _Gazette des Tribunaux_, et adresse, pour ses frères
méconnus, des pétitions aux assemblées législatives, qui les renvoient
aux Ministres;
«Des prosateurs: ce même...........(2), au style incisif et harmonieux,
auteur de divers ouvrages remarquables, et couronné par une académie;
Claudius Forestier, directeur de l'École des sourds-muets de Lyon, qui
aspire à devenir le Rollin de ses frères d'infortune, et prépare, pour
eux, un cours complet d'éducation; puis, le fils du général Gazan, leur
La Bruyère, à la pensée originale et hardie; puis, leurs professeurs et
écrivains distingués, Lenoir, Allibert, Richardin, Chambellan, Imbert et
d'autres encore;
«Des poëtes: Pélissier, que Lamartine a chanté, et chez qui la plus
suave harmonie arrive, non par l'oreille, mais par le cœur;
Pélissier, dont les délicieuses mélodies sont, en ce moment, sous
presse[88]; et son émule, son rival peut-être un jour, Châtelain, qui
s'est formé, comme lui, à l'École des sourds-muets de Toulouse;
«Un bachelier qui a subi ses examens avec succès: E. Laurent de Blois;
un mathématicien, un physicien de mérite, à qui l'on doit de curieuses
découvertes, et dont l'Académie des sciences a mentionné les précieux
travaux: Paul de Vigan;
«Plusieurs peintres dont les tableaux figurent aux expositions et au
Musée de Versailles: Mlle Fanny Robert, la gracieuse élève de
Girodot, dont le pinceau a tant de délicatesse et d'abandon; Peyson,
l'Apelle méridional, qui a retracé _les derniers moments de l'abbé de
l'Épée_; Loustau, à qui le gouvernement commande des sujets religieux;
de Widerkehr, qui excelle dans les marines; Gouin, surnommé, à juste
titre, le Dubufe de la daguerréotypie[89], qui a inventé, de concert
avec un autre sourd-muet, Richardin, frère du professeur, une machine à
polir les plaques daguerriennes; Armand Godard, Levassor, Duneuf,
l'Américain du Nord John Carlin; le Péruvien Varela; l'excellent Octave
Bézu, qui s'est fait un nom dans le pastel, et qui, de simple ouvrier,
est devenu, à force de labeur et de persévérance, un artiste de mérite;
«Des lithographes: Bézu encore, Widerkehr, Ed. Robert, le frère de cette
personne si habile dans la peinture, dont je viens de vous parler;
«Un statuaire de talent: Cary;
«Des graveurs: Boclet, attaché au dépôt de la guerre; Gamble et Mlle
Alavoine;
«Des mécaniciens, à la tête desquels Maloisel[90], Leclerc[91], Haacke
réclament une place;
«Des horlogers distingués: Barbat et Alavoine, le frère de la
sourde-muette qui excelle dans la gravure;
«Des imprimeurs: Boulard, Doumic, Romiguières; d'autres encore qui ont
fait leurs preuves à l'Imprimerie nationale, chez Didot et ailleurs;
«Tout un peuple d'ouvriers laborieux et patients qui se font remarquer
dans tous les arts manuels, et dont les noms seuls dépasseraient, de
beaucoup, les bornes de cette allocution rapide;
«Des marins même: l'un d'eux, nègre robuste, au service des États-Unis
(dont le nom m'échappe), estimé de ses chefs, aimé de ses camarades,
vint, il y a quelques années, visiter ses frères blancs de l'école de
Paris, et s'entretenir avec eux dans cette langue si pleine d'images que
leur a donnée, à tous, la nature compatissante;
«Des militaires enfin: l'un d'eux, Lamazure, garde national, a fait
bravement la guerre de la Vendée; un autre, Deydier, a longtemps servi
dans l'artillerie, et s'est vu, avec douleur, mis à la retraite après de
brillants exploits, dans la force de l'âge, parce qu'il était
sourd-muet; un troisième, le comte de Solar, noble fils d'une noble
maison, jeté sur la voie publique par ses nobles parents, recueilli,
adopté par l'abbé de l'Épée, ballotté par les tribunaux, joué sur la
scène française, devint dragon dans les armées de la République, et
tomba sous les coups d'une nuée d'Autrichiens, parce que, seul, il
n'avait pas entendu le signal de la retraite.
«Vous le voyez bien! aucune gloire ne manque à ceux qui nous entourent.
A la gloire donc des sourds-muets, à leur bonheur, à leur avenir!
«Après avoir gravé sur la colonne immortelle de cette gloire silencieuse
des noms de professeurs et d'hommes de lettres, de bacheliers et de
poëtes, de mathématiciens, de chimistes, de peintres, de lithographes,
de statuaire, de graveurs, de mécaniciens, d'imprimeurs, d'ouvriers en
tout genre, de marins même et de soldats intrépides, qu'il me soit
permis d'y inscrire un nouveau nom!
«Dernièrement, un petit sourd-muet de douze ans se présente à notre
école, où il est admis par le Gouvernement. Une somme de cinquante
francs lui a été donnée par le Ministre de l'intérieur, autant par le
ministre de la marine, et à sa boutonnière brille une médaille[92],
prix de son courage et de son dévouement.
«Les sourds-muets sont fiers de compter dans leurs rangs ce nouveau
camarade décoré. Ils le montrent avec orgueil et racontent avec bonheur
son histoire.
«C'était le 14 juin dernier, sur la côte du Havre: quatre enfants ont
aperçu sur le sable une chaloupe abandonnée; ils s'en emparent, y
montent, rament et s'y balancent, ignorant, pauvres petits, le danger
qu'ils courent; mais l'un d'eux est entraîné par son aviron trop pesant,
il tombe dans l'eau, il s'y débat; ses camarades poussent des cris
déchirants, tous les spectateurs frémissent, l'enfant va périr....
«Heureusement les deux frères Hurtrelle (Alexandre et
Léopold-Hippolyte), âgés, le premier, de quatorze ans, le second, qui
est sourd-muet, de douze, se trouvaient aussi sur la plage. L'un a
entendu, l'autre a vu; ils démarrent la petite barque des bains, ils s'y
précipitent, ils font force de rames, ils sont bientôt près de l'enfant
qui disparaît. Le sourd-muet se jette dans l'eau, il nage, il atteint
l'enfant; mais comment réussir à le faire entrer avec lui dans
l'embarcation? Ses forces et celles de son frère s'y refusent. Tout à
coup, une idée s'offre à l'esprit du petit sourd-muet; il saisit le
jeune imprudent par la tête, la soutient hors de l'eau, fait signe à son
frère de ramer, et tous trois arrivent sur la grève, aux acclamations de
la ville entière, témoin de cet acte d'héroïsme.
«Léopold, entré dans notre école, se montre, au milieu de ses frères
sourds-muets, aussi modeste qu'il a été courageux au moment du danger;
il ne comprend rien aux félicitations qu'on lui adresse, il ne comprend
pas qu'il ait fait autre chose que son devoir.
«Ses camarades avaient décidé qu'il assisterait à ce banquet; mais, pour
y être admis, il faut payer sept francs, somme énorme pour notre héros,
qui ne possède que trois sous. Qu'importe! Ses camarades se cotiseront,
ils feront, entre eux, une quête; celui-ci donnera un sou, celui là,
deux sous, cet autre, plus favorisé de la fortune, trois sous au plus;
et tous ces modestes sous, qu'ils destinaient à leurs plaisirs, étant
réunis, formeront les sept francs exigés. Ils en feront hommage à leur
nouveau condisciple, que, grâce à ces offrandes fraternelles, nous
sommes heureux de voir aujourd'hui au milieu de nous.
«Eh bien! Messieurs, qu'en pensez-vous? N'avais-je pas raison de vous
dire qu'un nouveau nom restait à graver sur la colonne de votre gloire?
«Un toast donc encore à l'élève Hurtrelle! un toast à la gloire des
sourds-muets!»
Il est superflu, sans doute, de dire que M. de Monglave, en descendant
de la tribune, s'est vu entouré, aussitôt, de flots de sourds-muets, qui
lui serraient la main avec effusion. La reconnaissance d'Hurtrelle,
surtout, ne saurait se décrire.
Pour clore cet hymne à la louange de la quasi-divinité, objet de nos
hommages, on ne trouvera pas peut-être déplacé ici le toast qu'en
pareille circonstance je portai à M. Bouilly, et la réponse dont il fut
l'objet de la part de ce respectable doyen de nos auteurs dramatiques.
Voici l'un et l'autre:
_Mon toast:_
«A la santé de M. Bouilly, qui, sur la scène française, a fait revivre
l'abbé de l'Épée et son cher _Théodore_, connu sous le nom de _comte de
Solar_, au milieu d'un attendrissement général, mêlé de la plus vive
admiration! Son nom restera gravé dans nos cœurs comme celui d'un
ardent défenseur de la cause de l'humanité, d'un éloquent interprète des
sourds-muets.»
_Réponse de M. Bouilly:_
«Messieurs, je n'ai pas moins éprouvé que vous l'influence bienfaisante
de l'homme célèbre dont vous honorez si dignement la mémoire. J'obtins,
sous l'auréole de son nom, mon plus beau laurier dramatique: l'ouvrage
que m'inspira un des plus beaux traits de l'humanité et du génie
français, excita l'intérêt public, non-seulement sur tous les théâtres
de France, mais sur ceux des grandes cités de l'Europe entière.
«Il ne faut que jeter un regard sur cette figure, où l'empreinte de la
bonté semble voiler le feu sacré du génie, pour être convaincu que
l'abbé de l'Épée ne fut inspiré dans ses travaux, ni par une vaine
ambition de fortune, ni même par l'insatiable désir de la célébrité. Il
obéissait ingénument à la piété la plus pure et à l'amour de ses
semblables. Aussi, jamais on ne le vit briguer les faveurs ni la
protection des puissants du jour. Il employa un capital de 15,000 liv.
de rente, c'est-à-dire plus de 100,000 écus, à soutenir l'admirable
institution dont il était le fondateur. Il s'imposait même, à cet effet,
les plus dures privations. On le vit, pendant un hiver rigoureux,
quoique atteint des infirmités de la vieillesse, se refuser du bois pour
son modeste foyer; et, lorsque ses élèves, instruits de cette touchante
économie, le forçaient à se garantir des rigueurs de la saison, afin
qu'il se conservât pour eux, il disait, de ce ton paternel et pénétrant
qui le caractérisait: _Vous l'avez voulu, mes enfants, je vous ai fait
tort de 300 livres._
«En 1780, l'ambassadeur de Russie vint lui offrir un présent
considérable de la part de l'impératrice Catherine; il le refusa en
disant: _Veuillez dire à Sa Majesté que tout ce que j'ose attendre
d'elle, c'est de m'envoyer un sourd-muet de naissance._
«Paroles admirables! noble fierté d'un philanthrope français, qui aimait
mieux dissiper son patrimoine que de recevoir d'une main étrangère ce
qu'aurait dû lui offrir celle qui portait le sceptre de la France!......
Mais alors, comme aujourd'hui, le choc des partis défigurait tout et
méconnaissait jusqu'à la vertu même.
«Oh! s'il est vrai qu'une émanation secrète, invisible, s'échappant de
la tombe d'un homme de bien, lui apporte la récompense de ce qu'il a
fait sur la terre, quelle gloire, quelle jouissance doit éprouver
l'ombre de l'abbé de l'Épée en voyant son buste chéri, couronné de
fleurs, entouré de ceux qu'il vengea d'un oubli de la nature, en
comptant, parmi eux, des littérateurs profonds, des peintres célèbres,
des mécaniciens renommés, des imprimeurs habiles, des hommes enfin
honorables, placés dans tous les rangs de l'ordre social!....
«On vante, et avec justice, les hauts faits d'un héros, les grandes
découvertes d'un savant, l'immuable intégrité d'un magistrat, les
immortelles productions d'un artiste...... Mais quels droits n'a pas,
comme eux, à la vénération et à la reconnaissance nationales le
philanthrope simple et modeste, s'occupant, sans relâche, à recréer des
âmes, à les doter de toute l'intelligence qui leur est nécessaire pour
sentir la dignité de leur être et connaître tous les bienfaits du
Créateur!
«Enlacez-vous donc, heureux sourds-muets, devenus citoyens, hommes
distingués dans tous les genres; enlacez-vous autour de l'image révérée
de votre bienfaiteur! Que la vive expression de vos regards et de vos
gestes parlants lui prouve combien l'institution qu'il a créée devient
féconde, et comme elle se propage dans les deux hémisphères, grâce au
développement que lui donnent, chaque jour, ses dignes successeurs!
Jurez-vous, de nouveau, de vous porter estime, amitié, secours mutuel,
consolation dans les peines, part active dans les succès, en un mot,
cette inaltérable fraternité d'êtres régénérés, ne formant plus qu'une
même famille!
«Alors le vieux littérateur, qui osa retracer un des plus beaux traits
de votre second père, se confondant parmi vous, ajoutera ces mots que
daignera vous faire comprendre M. Berthier, votre cher instituteur:
«Homme à jamais célèbre! génie modeste, mais immortel! je te dus, à la
fleur de l'âge, ma plus belle couronne; elle ne s'est pas fanée sur ma
tête septuagénaire; et je te dois, en ce moment encore, un des plus
beaux jours de ma vie.»