XXVI

Rapport de M. Nestor d'Andert sur les projets soumis à la

commission.--Préférence acquise à celui de M. Préault.--Les

ministres invités à compléter la somme nécessaire à l'érection du

monument.--Celui de l'Intérieur, M. de Montalivet, souscrit pour

3,000 fr.--Devis à forfait de M. Préault--La commission l'accepte,

à condition que l'artiste ne pourra exiger les sommes à recevoir

qu'à mesure des rentrées, et que le monument sera prêt en février

1841.--Nouvelle circulaire, nouvelles démarches auprès des grands

corps de l'État.--Appel à Louis-Philippe et à sa famille.--On en

ignore le résultat.--L'ancien curé de Saint-Roch, devenu évêque

d'Évreux, regrette de ne pouvoir prêcher le jour de l'inauguration

du monument.--On s'adresse à l'abbé Cœur, qui ne peut, à cause

de ses nombreux travaux, accepter cette honorable

mission.--Fixation ultérieure du jour de la cérémonie.

M. Nestor d'Andert fait un rapport sur le résultat de l'examen des

divers projets de monuments dont la sous-commission a été chargée.

«Messieurs, dit-il, la sous-commission, réunie, le jeudi 27

février, chez son président M. Dupin, s'est occupée attentivement

des divers projets de monuments à élever à la mémoire de l'abbé de

l'Épée.

«Deux concurrents se sont présentés.

«Quatre dessins ont été soumis.

«Trois portent la signature de M. Lelong, architecte.

«La sous-commission a été frappée du manque absolu d'expression

dans les trois premiers projets, qui lui ont paru n'offrir aucun

trait caractéristique du génie, des travaux et de la gloire de

l'abbé de l'Épée.

«Elle a remarqué surtout que la sculpture, d'où devait jaillir la

pensée fondatrice du monument, sa signification prompte, facile,

intelligible, était trop sacrifiée à la partie architecturale,

toujours destinée, dans de pareils ouvrages, à accompagner plutôt

qu'à prévaloir, à subir plutôt qu'à dominer.

«L'architecture est le cadre, la statue est le tableau, vous le

savez, Messieurs.

«En outre, elle a paru craindre l'abus trop prolongé de la

décoration dans ces trois monuments, une ornementation banale,

exagérée, et conséquemment d'un luxe usé, mesquin, plus théâtral

que vrai.

«Enfin, la sous-commission a pensé que cette exagération, que cette

profusion d'ornements pourraient entraîner, malgré l'autorité des

chiffres posés par l'auteur, dans des dépenses considérables et

sans compensation avantageuse.

«Il restait à la sous-commission à examiner le quatrième projet

présenté par MM. Auguste Préault et Lassus. Et d'abord, la

sous-commission a été saisie de l'harmonie élevée et de l'heureuse

ordonnance du monument. La réputation et le talent incisif du

sculpteur étaient déjà une garantie de la perfection de l'œuvre,

tandis que le plan de M. Lelong, pour y revenir dans un

rapprochement nécessaire entre des artistes de mérite, n'indique

aucunement quel serait le sculpteur chargé du soin des bas-reliefs

et rondes bosses.

«Le projet de MM. Auguste Préault et Lassus semble donc réunir

toutes les conditions désirables sous le triple rapport de

l'expression dans la sculpture, de l'art répandu dans l'ensemble et

de l'économie dans les dépenses, ce qui a engagé la sous-commission

à désigner ce dernier plan à vos lumières comme étant le plus

convenable à tous les titres.»

A l'issue de la séance, on écrivait aux ministres:

«Les restes de l'illustre abbé de l'Épée ont été retrouvés, par les

soins et la piété de quelques-uns de ses enfants adoptifs, dans

l'un des caveaux de l'église Saint-Roch, lieu de sa sépulture.

«Des preuves authentiques ont été recueillies, et une commission

s'est formée spontanément pour honorer la mémoire de ce bienfaiteur

de l'humanité, en lui élevant un monument funéraire.

«La souscription, ouverte depuis bientôt deux ans, marche

lentement; toutefois, nous avons déjà une certaine somme à notre

disposition.

«Le ministre de l'intérieur[80], un grand nombre de membres des

deux Chambres, les diverses écoles de sourds-muets, toutes les

personnes, enfin, auxquelles nous nous sommes adressées, ont bien

voulu concourir à cette œuvre de gratitude et de respect.

«Deux artistes, MM. Lassus et Préault, ont déclaré ne demander que

le remboursement de leurs déboursés, dans le cas où ils seraient

chargés du monument. Ils proposent même de le prendre à leurs

risques et périls. Ils se contenteraient de 6 à 7,000 francs pour

l'exécuter.

«La commission, reconnaissante de leurs offres, est disposée à les

accepter. Son but sera ainsi tout à fait rempli. En effet, elle n'a

pas prétendu élever un monument somptueux, tout de luxe, à un homme

d'une modestie proverbiale. Il aurait formé un contraste trop

évident avec son caractère et sa vie.

«Une simple manifestation, un souvenir, acquitteront notre dette.

«Nous évaluons à 3,000 francs environ les sommes qui sont ou seront

versées dans la caisse de la souscription.

«Une autre somme de 4,000 francs est donc indispensable pour former

le complément de celle qui est demandée pour le monument.

«Nous espérons, Monsieur le ministre, que vous voudrez bien vous

associer à notre œuvre, et faire contribuer l'État à cet acte de

justice et de gratitude.

«Veuillez agréer, etc.»

La commission s'est réunie le 13 juin 1840.

M. le président annonce à la commission que M. le ministre de

l'intérieur souscrit pour une somme de 3,000 francs, ainsi qu'il résulte

d'une lettre de M. Cavé, directeur des Beaux-Arts, en date du 9 de ce

mois, ainsi conçue:

«Monsieur le président, je m'empresse d'avoir l'honneur de vous

informer que M. le ministre de l'intérieur a alloué, selon votre

désir, une somme de 3,000 francs pour le monument de l'abbé de

l'Épée dans l'église Saint-Roch. Vous recevrez incessamment avis

officiel de cette décision.

«Agréez, etc.»

M. Dupin aîné donne ensuite lecture d'un devis fourni par MM. Préault et

Lassus. Ce devis[81] est suivi d'un engagement formel, pris par M.

Préault, d'exécuter à forfait et de livrer, pour le prix de 7,000

francs, le monument dont le modèle en relief et au lavis se trouve sous

les yeux de la commission. M. Préault déclare que, dans le cas où le

chiffre de la souscription ne s'élèverait pas à 7,000 francs, il

n'aurait aucun recours à exercer contre la commission et se contenterait

des 3,000 francs du ministre de l'intérieur, et des autres sommes qui

résulteraient des diverses souscriptions.

Le plan, le devis et l'engagement de M. Préault demeurent annexés au

procès-verbal.

M. le président propose à la commission d'accepter les offres de MM.

Lassus et Préault, aux conditions précitées, contenues dans le dossier

et dans l'engagement mentionné ci-dessus.

Après en avoir délibéré, la commission arrête que les offres de MM.

Préault et Lassus sont acceptées telles qu'elles se trouvent contenues

dans leurs devis et leurs déclarations; toutefois, elle prie M. le

président de mettre à cette acceptation deux nouvelles conditions: la

première, c'est que les paiements ne pourront être demandés qu'aux

époques de rentrée des sommes provenant de la souscription; la seconde,

c'est que le monument sera entièrement achevé et posé d'ici au mois de

février 1841.

MM. le président et le secrétaire de la commission sont autorisés à

signer le présent marché avec MM. Lassus et Préault.

En juillet 1841 parut une circulaire du président de la commission,

contresignée par le secrétaire, dont voici la teneur:

«MONSIEUR,

«Les restes de l'illustre abbé de l'Épée, le père des pauvres

enfants que vous initiez à la vie en pratiquant sa méthode, ont été

retrouvés dans l'église de Saint-Roch, à Paris.

«Cette sépulture devait être honorée. Une commission s'est formée,

une souscription a été ouverte; le gouvernement français s'est

associé à cette œuvre de respect et de gratitude.

«Un artiste, M. Préault, n'a pas voulu attendre que la souscription

eût produit tout son effet; il a demandé et obtenu l'entreprise du

monument.

«Il l'achève en ce moment, et, cependant, nos fonds sont loin de

pouvoir couvrir tous les frais. Nous avons recours à vous,

Monsieur, à tous les sourds-muets du pays que vous habitez, à

leurs familles, à leurs amis, à tous les amis de l'humanité.

«Nous vous prions d'ouvrir une souscription pour le monument de

l'abbé de l'Épée et de vous unir à nous pour honorer la mémoire de

cet homme de bien.

«Votre réponse devra être adressée à M. Dupin, procureur général à

la Cour de cassation et président de la commission, sous le couvert

de M. le président de la Chambre des députés.

«Nous avons l'honneur de vous offrir, Monsieur, l'assurance de nos

sentiments distingués.»

Le jeudi 24 février 1842, se réunirent, au domicile de M. Dupin, les

membres de la commission, MM. Chapuys-Montlaville, Nestor d'Andert,

Monglave, Ferdinand Berthier et Alphonse Lenoir. Le président était si

pressé d'expédier les affaires urgentes de la Chambre, qu'à peine

avait-il le loisir d'examiner celles du monument. Cependant, M.

Chapuys-Montlaville, après avoir donné lecture d'une réclamation de M.

Auguste Préault, fut autorisé par le président: 1º à envoyer un garçon

de la Chambre des députés, en uniforme, aux ministres, aux pairs de

France, aux députés, aux banquiers, à l'archevêque de Paris, etc.; 2º à

écrire au roi pour en solliciter une souscription au monument; 3º enfin

à supplier l'évêque d'Évreux[82] de vouloir bien prêcher dans l'église

Saint-Roch le jour de l'inauguration.

On devait fixer ultérieurement l'époque de la cérémonie.

Voici la demande de la commission au roi Louis-Philippe, datée de mars

1842:

«SIRE,

«Nous allons élever un modeste monument à l'abbé de l'Épée dans l'église

Saint-Roch, à Paris, à l'endroit où ses restes profanés ont été

retrouvés et où il avait été enseveli primitivement.

«Confiants dans les sentiments élevés et généreux de Votre Majesté, nous

osons espérer qu'Elle voudra bien contribuer avec nous à rendre un pieux

et solennel hommage à l'un des plus grands bienfaiteurs de l'humanité.

«Nous sommes, avec le plus profond respect, etc.»

Nous ignorons encore si le roi Louis-Philippe a souscrit et si sa

famille s'est associée à lui dans cette pensée sainte.

Monseigneur l'évêque d'Évreux s'étant excusé sur ses tournées pastorales

de ne pouvoir satisfaire au désir de la commission, on s'adressa à M.

l'abbé Cœur, alors professeur d'éloquence sacrée à la Sorbonne, qui

ne put, à son grand regret, à cause de ses nombreux travaux, accepter

cette honorable mission.

L'Abbé de l'Épée: sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès · 第 38 / 141 题