«J'ai bien regretté d'avoir manqué l'honneur de vous voir; mais vous ne
pouviez douter de mon empressement à faire tout ce qui vous était
agréable, autant que je pouvais y contribuer. J'ai vu, ce matin, M.
Berthier, qui m'a remis un opuscule d'un grand intérêt; je lui ai dit
que je serais très-honoré de la confiance qui m'est témoignée. Mais, à
cette époque de l'année, je suis tellement occupé de soins
universitaires et académiques, que je craindrais de ne pouvoir être
exact aux réunions. Je vous soumets, Monsieur, ce scrupule de ma part.
Je vous prie d'en être juge. Si vous ne l'approuvez pas, je m'associerai
bien volontiers à la commission qui serait formée pour honorer la
mémoire du si vénérable abbé de l'Épée. J'ai soumis mon excuse à M.
Berthier. Mais, comme personne n'est plus occupé que M. Dupin, je sens
que, malgré l'embarras où je me trouve dans les mois de juillet et
d'août, je dois trouver moyen d'être disponible pour toute convocation
qu'il voudra bien m'adresser. Et un intermédiaire comme vous, Monsieur,
ne me permet pas d'hésiter.
«Agréez, Monsieur, la nouvelle assurance de ma considération la plus
distinguée et de mes dévoués sentiments.»
Le 16, une nouvelle lettre paraissait dans les feuilles publiques. Elle
était ainsi conçue:
«L'empressement avec lequel tous les journaux ont bien voulu accueillir
la proposition que j'ai faite d'élever un monument à la mémoire de
l'abbé de l'Épée, m'enhardit à solliciter une nouvelle preuve de leur
bienveillance accoutumée. Une commission, chargée de cette sainte
mission, vient de se former; elle se compose de:
MM. DUPIN aîné, président de la Chambre des députés,
_président_;
VILLEMAIN, pair de France, vice-président du
Conseil royal de l'Instruction publique;
DE SCHONEN, pair de France, procureur-général à
la Cour des Comptes;
Le baron DE GÉRANDO, pair de France, président du
Conseil d'administration de l'Institution des
sourds-muets de Paris;
CHAPUYS-MONTLAVILLE, député de Saône-et-Loire;
CAVÉ, chef de la division des Beaux-Arts au ministère
de l'Intérieur;
L'abbé OLIVIER, curé de Saint-Roch;
Eugène GARAY DE MONGLAVE, homme de lettres;
NESTOR d'ANDERT, artiste;
Ferdinand BERTHIER, professeur sourd-muet à l'Institution
de Paris, président de la Société centrale
des sourds-muets;
FORESTIER, instituteur sourd-muet, vice-président
de cette association;
LENOIR, professeur sourd-muet à l'Institution de
Paris, secrétaire de cette société.
«Vous qui nous avez aidés à rendre un premier hommage à notre immortel
bienfaiteur, vous ne refuserez pas, nous en avons la certitude, de
mettre le comble à votre obligeance en annonçant la formation de la
commission, et en ouvrant vos colonnes à la souscription dont elle doit
régulariser l'emploi.
»Agréez, etc., etc.
«Ferdinand BERTHIER.»
Nous avions proposé à M. le vicomte de Chateaubriand et à M. le baron
Séguier, premier président de la cour royale de Paris, de faire partie
de la commission. Nous croyons devoir insérer ici les lettres que l'un
et l'autre nous adressèrent en réponse.
«Paris, 13 juin 1838.
«MESSIEURS,
»Je serais infiniment flatté d'être compté au nombre des membres d'une
commission chargée d'un monument à élever à l'abbé de l'Épée; ma
séparation complète du monde me prive de l'honneur que vous vouliez me
faire; mais je serai très-heureux d'être porté sur votre liste comme un
des premiers souscripteurs.
«Agréez, Messieurs, je vous prie, mes regrets sincères, mes remercîments
empressés et l'assurance de la considération distinguée avec laquelle je
suis
«Votre très-humble et très-obéissant
serviteur:
«CHATEAUBRIAND.»
«Paris, le 13 juin 1838.
«MONSIEURS,
«Vous avez eu trop de bonté de penser à moi pour entrer dans une
commission fort honorable. Quand je suis appelé à prendre part à quelque
chose, c'est pour m'en occuper réellement; et je sens que mes
occupations très-nombreuses et des forces physiques bien insuffisantes
me rendent impropre à tout surcroît d'entreprise. Président de la
commission du monument Périer, je n'ai pu encore le terminer
complétement, ce qui m'avertit de ne pas tenter une nouvelle besogne.
Veuillez, Messieurs, recevoir, avec mes excuses et regrets, l'expression
de ma haute considération.
«Le président SÉGUIER.»
Le mercredi 20, M. Dupin aîné convoqua, dans l'hôtel de la présidence,
les membres de la commission. M. Chapuys-Montlaville, secrétaire, donna
lecture de notre discours de remercîment à nos nouveaux collègues, et
ensuite d'une lettre de M. Victor Lenoir, frère du professeur
sourd-muet, qui offrait, pour le monument à élever, son concours gratuit
comme architecte du gouvernement.
Notre discours de remercîment était conçu en ces termes:
«Ferdinand Berthier, Forestier et Alphonse Lenoir à Messieurs leurs
collègues de la commission pour le monument de l'abbé de l'Épée.
«MESSIEURS,
«Le premier sentiment qui saisit nos cœurs au moment où nous nous
trouvons, pour la première fois, dans une occasion aussi solennelle, an
milieu des représentants des grands corps politiques, de l'Église, des
beaux-arts et des sciences, est celui de la plus vive et de la plus
sincère gratitude. Permettez-nous, à nous pauvres sourds-muets, de vous
l'exprimer avant tout, comme nous la sentons. Si quelque chose peut
alléger, en ce jour, le poids de notre infirmité, c'est votre
empressement honorable et bienveillant à concourir à honorer la mémoire
de l'abbé de l'Épée.
»Vous allez vous occuper, Messieurs, d'acquitter une dette sacrée de la
reconnaissance publique. Souffrez que nous vous rappelions le vœu que
nous avons formé, les premiers, de voir une tombe rendue aux restes
mortels de ce bienfaiteur de l'humanité, et une double inscription
indiquer, d'une part, la maison qui vit naître l'apôtre des
sourds-muets, de l'autre, celle qui fut témoin de sa charité et de ses
derniers moments.
»Nous avons reçu deux lettres de M. Victor Lenoir[78], architecte du
Gouvernement, frère de l'un de nous, par laquelle il offre d'ériger
gratuitement un monument à l'abbé de l'Épée. Notre
secrétaire-interprète, M. Chapuys-Montlaville, va vous en donner
lecture.
»Nous avons des projets à vous soumettre; mais nous ne voulons pas
anticiper sur la proposition de Monsieur le secrétaire et sur les
vôtres, sans doute, Messieurs. Nous attendons que vous nous autorisiez à
vous en faire part.»
La commission désira savoir quelles étaient nos vues sur les moyens à
employer pour hâter et grossir la souscription, et nous nous empressâmes
de la satisfaire: nous demandions que les théâtres nationaux et les
autres scènes, vraiment dignes de ce nom, fussent priés d'accorder une
représentation au bénéfice du monument que nous projetions. Nous
offrions nos conseils pour le rôle de Théodore, dans le drame de l'_Abbé
de l'Épée_, pour celui de la _Muette de Portici_, pour tous les autres
rôles, enfin, de notre spécialité.
Le vœu fut émis que le roi Louis-Philippe et sa famille fussent priés
d'inscrire leurs noms en tête de notre liste de souscripteurs.
On s'occupa ensuite de la place à assigner au monument.
Un membre proposa la cour de l'Institution des sourds-muets de Paris,
comme point central de l'édifice où se perpétue l'œuvre immortelle de
l'abbé de l'Épée. Cet avis fut combattu par plusieurs membres qui
paraissaient redouter que, dans un temps de révolution, ce sanctuaire ne
fût pas respecté, qu'on n'en changeât la destination, qu'il ne fût
métamorphosé en caserne, en magasin à fourrage, etc.
Un autre membre déclara qu'il pensait que le monument ne pouvait être
élevé que là où le vénérable bienfaiteur de l'humanité avait été inhumé,
dans l'église St-Roch, où il disait habituellement la messe, et qui est
toute peuplée de ses souvenirs. «Désormais, ajouta-t-il, si l'on
considère le sentiment religieux qui s'est emparé de tous les esprits,
l'église deviendra l'asile le plus inviolable, et ses murs seront les
derniers que la sédition tentera de renverser.»
Cette proposition ayant été adoptée par un mouvement unanime, M. le curé
de cette paroisse déclara qu'il était heureux de s'associer à ce
sentiment, et de pouvoir mettre à la disposition de ses collègues,
non-seulement le lieu où reposaient les dépouilles mortelles de l'abbé
de l'Épée, mais encore la chapelle de St-Nicolas, qui deviendrait ainsi
le but d'un saint pèlerinage, et où, chaque année, un service pourrait
être célébré pour le repos de l'âme de notre père spirituel. Des
remercîments unanimes accueillirent l'offre de M. l'abbé Olivier, et la
commission décida que la souscription serait immédiatement ouverte en
France et à l'étranger, au secrétariat de la Chambre des députés, chez
le trésorier de l'Institution nationale des sourds-muets, et chez six
notaires de Paris: MM. Moreau, Aumont-Thiéville, Cotelle, Bertinot,
Roquebert et Perrin.
M. Chapuys-Montlaville fut invité à faire des recherches au Palais de
Justice, à l'Hôtel de Ville et aux Archives nationales, pour recueillir
le plus de renseignements possible sur le jour et le lieu de
l'inhumation, et à se réunir à M. Eugène Garay de Monglave, et à
l'auteur de cet écrit, pour constater, par des preuves évidentes,
l'identité des restes découverts ou à découvrir.