Exhumation des restes mortels de l'abbé de l'Épée par MM. Garay de
Monglave, Chapuys-Montlaville et Ferdinand Berthier.--Découverte de
fragments de souliers, de rabat, de soutane, de bonnet carré et
d'étole, reconnus par une personne qui a eu des rapports avec le
grand instituteur.--La pipe de terre.--Oubli ou profanation.--Noms
des premiers souscripteurs.--Appel éloquent à toutes les âmes
généreuses.--Propositions de MM. Michaut (des Monnoies), Victor
Lenoir, architecte, et Auguste Préault, statuaire.--Appel aux
ambassadeurs étrangers, aux cours de cassation et des comptes, aux
cours d'appel, etc.--Réponse de l'ambassadeur de Bavière.
Le lendemain, jeudi 21 juin 1838, dès huit heures du matin, nous étions
réunis tous trois, M. Chapuys-Montlaville, M. de Monglave et moi, à la
chapelle St-Nicolas. Le caveau a été rouvert, la terre retournée
profondément, et aussitôt des ossements plus nombreux sont venus à la
surface avec des débris que les personnes attachées à l'église ont
reconnus pour des fragments de souliers, de rabat, de soutane, de bonnet
carré et d'étole. Il ne nous paraissait plus douteux qu'un
ecclésiastique avait été enseveli à cette place, avec ses vêtements
sacerdotaux; mais cet ecclésiastique était-il bien l'abbé de l'Épée?
Mlle Courtois, présente à ces fouilles, déclara devant nous, à M. le
curé, qu'elle reconnaissait parfaitement ces divers objets pour avoir
appartenu au vénérable instituteur, et cita plusieurs circonstances
importantes à l'appui de son assertion. Une pipe de terre courte, noire,
fut trouvée près du crâne. Un des profanateurs de ces tombeaux l'y
avait-il laissé tomber? Ou plutôt faut-il soupçonner ici une hideuse,
une sacrilége dérision, qui rappellerait la couronne d'épines du Fils de
l'Homme? Nos cœurs en furent profondément émus.
Nous dressâmes procès-verbal des dires de Mlle Courtois. Avant de
s'éloigner, cette excellente personne nous exprima le vœu de garder,
comme souvenir, un des fragments d'étole trouvés dans le tombeau de son
bienfaiteur. Elle fut satisfaite. J'en ai conservé un aussi, et cette
précieuse relique ne me quittera jamais.
* * * * *
Le lundi 25 juin, eut lieu la seconde réunion de la commission, sous la
présidence de M. Dupin aîné. Déjà les journaux avaient annoncé les
premiers résultats de la souscription. Voici les premiers noms
inscrits:
D'abord, tous les membres de la commission; puis, MM. Lacave-Laplagne,
ministre des finances; de Salvandy, ministre de l'instruction publique;
de Chateaubriand, Benjamin Delessert, député; le comte Lepelletier
d'Aunay, le comte d'Allonville, A. de Gasparin, le marquis de Maleville,
Wustenberg, Daguenet, le maréchal Clauzel, Fulchiron, Salverte, St-Réal,
Cerclet, Delespaul, le général Bachelu, Denis Lagarde, etc., etc.
M. Villemain avait été chargé de préparer un projet de prospectus. Il en
donna lecture, et ce projet fut approuvé d'une voix unanime, comme tout
ce qui sort de la plume de ce brillant écrivain. Immédiatement après, le
secrétaire lut une copie de l'acte authentique constatant l'enterrement
de l'abbé de l'Épée, et le procès-verbal de la déclaration de Mlle
Courtois.
Avant de se séparer, il fut arrêté que la commission reprendrait le
cours de ses séances à la prochaine ouverture des Chambres.
Voici l'appel éloquent fait par M. Villemain à toutes les âmes
généreuses:
«Parmi les bienfaiteurs de l'humanité, il n'est pas de nom plus connu et
plus vénéré que celui de l'abbé de l'Épée. Avant lui, l'art de rendre à
la plénitude de la vie morale des êtres intelligents, que la nature
semble avoir séparés du commerce de leurs semblables, n'avait été que
rarement pratiqué, et n'avait produit çà et là que quelques prodiges
accidentels de patience et de tendresse.
«L'abbé de l'Épée, en créant une méthode et en l'appliquant avec
étendue, fut le véritable fondateur de cette belle Institution des
sourds-muets, qui honore la philanthropie si éclairée de la France, et
qui a été imitée dans toute l'Europe et dans le Nouveau-Monde. Sa
découverte fut une œuvre constante de vertu, autant qu'une invention
utile et ingénieuse. Aussi la France, à l'époque même la plus agitée de
sa régénération politique, ne négligea-t-elle rien pour assurer la
perpétuité d'une semblable création; mais la mémoire même de l'inventeur
ne reçut aucun hommage particulier.
«L'Institution nationale des sourds-muets à Paris est florissante;
d'autres maisons de charité, fondées sur le même modèle, ont étendu le
même bienfait. La statue de l'abbé de l'Épée n'est nulle part; il y a
peu de temps même on ne savait où était sa tombe. Le zèle religieux de
quelques-uns de ses enfants, de ceux qui lui doivent leur place dans la
société intelligente, est parvenu à découvrir que les restes de cet
homme vénérable avaient été déposés dans un des caveaux de l'église
St-Roch, à Paris. La date officielle de cette inhumation (24 décembre
1789) et d'autres circonstances authentiques ont fait retrouver les
ossements à la place indiquée. De là est venue la pensée de les honorer
par un témoignage national du respect profond de la France pour la
science, la vertu, la religion, activement consacrées au soulagement des
misères humaines.
* * * * *
«Un comité s'est formé dans l'espérance que des offres lui viendraient
de toutes parts pour élever aux restes mortels de l'abbé de l'Épée un
monument modeste comme sa vie, monument qui serait placé dans l'église
même où il avait été enseveli, et où la reconnaissance et le respect
publics viendraient chercher son image.»
* * * * *
Le samedi 15 février 1840, la commission s'assembla dans une des salles
de l'hôtel de la présidence de la Chambre des députés, salle que M.
Sauzet, alors président, avait bien voulu mettre à sa disposition.
L'année précédente, outre la multiplicité des travaux de la Chambre, la
célèbre affaire _de la coalition_, qui avait si vivement préoccupé
l'attention publique, avait dû être un obstacle à l'activité accoutumée
de nos honorables collègues.
* * * * *
Un membre proposa à la commission de s'adjoindre M. Benjamin Delessert
en qualité de trésorier. En cas d'acceptation de la part de l'honorable
banquier, tous les fonds seraient versés chez lui.
Lecture fut donnée de lettres adressées à la commission par MM. Michaut
(des Monnoies), Victor Lenoir, architecte, et Auguste Préault,
statuaire.
A la suite de ces diverses lectures, un membre émit le vœu qu'il fût
procédé à la nomination d'une sous-commission, chargée d'examiner les
plans et projets présentés, et de soumettre à la commission ceux qui lui
paraîtraient dignes de son attention.
Cette sous-commission, composée du président, du secrétaire de la
commission, de M. Nestor d'Andert et de M. Ferdinand Berthier, prit
connaissance des lettres suivantes:
MICHAUT _(des Monnoies) à Monsieur le président de la commission du
monument à élever à l'abbé de l'Épée._
«MONSIEUR LE PRÉSIDENT,
«Au moment où la commission va se réunir de nouveau, permettez-moi,
comme vous avez eu la bonté de m'y encourager, de vous rappeler ma
statuette, vue, je puis le dire, avec quelque intérêt par la plupart des
membres de cette commission, et le désir que j'aurais (dégagé de toute
idée spéculative) d'être chargé du monument à élever à la mémoire de
l'abbé de l'Épée.
«Il y a cinq ans environ, Monsieur le président, que je m'occupais d'une
statue, de grandeur naturelle, représentant ce bienfaiteur de
l'humanité, au moment où il découvrit l'alphabet manuel. M. le comte de
Montalivet, alors intendant de la liste civile, voulut bien me faire
espérer pour mon œuvre une place au Musée de Versailles; mais il a
été décidé, depuis, qu'il n'y aurait pas de statue de l'abbé de l'Épée
dans cette galerie historique; qu'il n'y avait place que pour un buste,
et ce buste m'a été confié.
«Quant à ma statue, plusieurs juges compétents l'avaient vue; je puis
citer MM. le député de Jouvencel, le directeur de l'École des
sourds-muets, Léon Cogniet, Paulin Guérin, et quelques autres peintres.
Tous avaient eu la bonté d'encourager mes efforts et de me prédire un
succès.
«La longue maladie qui m'a enlevé mon père interrompit mon travail; la
terre se sécha, le dégoût me prit, et la figure s'en alla en morceaux.
Je n'en pus tirer qu'un souvenir, une statuette qu'ont vue plusieurs
membres de la commission, et pour laquelle ils ont bien voulu me faire
concevoir des espérances.
«Que mon titre de graveur n'effarouche pas mes juges! Le premier, je
monte sur la brèche; je ne demande qu'à être examiné et jugé. Bien
jeune, j'étudiai la statuaire sous des maîtres habiles, dans les
ateliers de Moitte et de Lemot, et déjà j'obtenais des succès, quand la
maladie vint me forcer à suspendre un art trop fatigant. Je fis de la
gravure avec quelque bonheur, et, dans ce temps, mes succès ne furent
attribués par les artistes compétents qu'à mes longues études de
sculpteur.
«Je serais aujourd'hui au comble de la satisfaction s'il m'était permis
de faire encore de la sculpture, et de reprendre en grand l'exécution
d'une statue dont la pensée m'occupe depuis si longtemps.
«L'intérêt n'entre pour rien dans mon projet. Être utile, revenir à une
carrière que j'ai eu tort d'abandonner, produire une œuvre digne du
bienfaiteur des sourds-muets, digne de la commission qui préside à
l'exécution du monument qu'on lui destine, digne de moi-même, Monsieur
le président, voilà mon seul but, voilà tout mon espoir d'avenir.
«Vos collègues, comme vous, Monsieur le président, ont daigné nourrir
cet espoir; vous ne détruirez point votre œuvre; j'ose en attendre
les effets, heureux de me dire avec un profond respect, etc., etc.»
VICTOR LENOIR, _architecte du gouvernement, à Messieurs les membres
de la commission du monument à élever à l'abbé de l'Épée._
«MONSIEURS,
«J'ai l'honneur de vous adresser une esquisse du monument à élever à
l'abbé de l'Épée. J'ai désiré arrêter votre attention sur l'idée
principale, subordonnant les détails des figures à l'étude spéciale du
sculpteur. La tête vénérable de l'abbé de l'Épée sera mieux reconnue
dans un simple buste que dans une figure en pied, en raison de la masse,
peu favorable à la sculpture des vêtements. On peut s'en rendre compte
par la statue de Malesherbes, au Palais de Justice; ce qui doit faire
renoncer sans regret à la dépense d'une statue en pied.
«Motif:
«Au pied du buste de l'abbé de l'Épée, un jeune sourd-muet et une jeune
sourde-muette tiennent, ouvert à tous, le précieux livre que leur _père
intellectuel_ (comme ils l'appellent) leur a laissé. Ils déposent une
couronne sur ce livre. J'ai pensé que la reconnaissance des sourds-muets
ne saurait jamais s'exprimer d'une manière trop lisible, et qu'il
conviendrait peut-être de donner à ces deux enfants le costume connu des
élèves de l'Institution.
«La simplicité du motif serait relevée par un piédestal d'une masse
assez imposante pour être un symbole de durée. Sur ses faces de marbre
blanc, les sourds-muets, habitués à voir des enseignements écrits sur
tous les murs de leur Institution, aimeraient à lire les principaux
traits de la vie de l'abbé de l'Épée; et les parlants, en réfléchissant
à ce qu'un homme seul a osé entreprendre pour les sourds-muets,
comprendraient mieux ce qu'il reste à faire pour répartir, entre tous
les sourds-muets de France, le bienfait, pour eux, indispensable de
l'éducation. Quand l'idée fut conçue d'honorer la mémoire de l'abbé de
l'Épée par un monument, je me proposai comme architecte pour le
construire. Ma position particulière de frère d'un sourd-muet m'a fait
offrir de confondre les honoraires de l'architecte dans la dépense
générale.
«Je proposerais de ne pas adosser tout à fait le monument au fond de la
chapelle, afin de lui conserver l'effet des ombres plus longues qui
seraient favorablement produites par le jour venant des fenêtres en
face.
«Je joins ici l'évaluation des dépenses.
«J'ai l'honneur d'être, etc., etc.»
_Devis des dépenses du monument de l'abbé
de l'Épée_.
«Le buste en marbre et les deux figures,
avec le motif qui les relie. 3,500 f.
«Piédestal en marbre blanc sur massif
en pierre 3,500
-----
Total 7,000
«NOTA. Les honoraires de l'architecte seraient employés à faire les
inscriptions.
M. NOVION, entre autres entrepreneurs de marbre, offre d'exécuter le
monument, en confiant les figures aux meilleurs sculpteurs, pour le prix
de sept mille francs.
«Si les fonds ne permettaient pas d'atteindre cette somme, et qu'il
fallût réserver une dépense pour le caveau, on pourrait très-dignement
exécuter le buste et les figures en fer coulé. La position abritée du
monument ne laisse aucun inconvénient à l'emploi du fer, dont la fusion
peut être d'une entière perfection dans les ateliers de M. Calla. Je
citerai mon expérience, y ayant fait exécuter le bazar Montesquieu,
entièrement construit en fer.
«Vr LENOIR.»
AUGUSTE PRÉAULT, _statuaire, à Monsieur Chapuys-Montlaville,
secrétaire de la commission du monument à élever à l'abbé de
l'Épée._
«MONSIEUR,
«La commission nommée pour élever un monument à la mémoire de l'_abbé de
l'Épée_ n'ayant pas de statuaire désigné pour le charger de ce travail,
permettez-moi de vous demander votre voix et votre protection pour
obtenir cet honneur, qui me serait bien cher.
«Je désire que le monument soit en bronze, en marbre ou en granit.
L'objet principal doit être la représentation fidèle de l'_abbé de
l'Épée_, c'est-à-dire la tête, le buste et les mains, tels que les
statuaires de l'antiquité les consacraient aux grands penseurs. Je pense
qu'il faut éviter la statue en pied, qui entraînerait à des frais
inutiles, et se garder de tout ce qui ne serait ni la tête, ni le
cœur, ni la mimique des deux mains pour exprimer le travail des deux
premières parties; le reste du monument ne doit être que l'accessoire et
servir seulement à développer ce que j'expose.
«Je désirerais, en outre, qu'une ou deux personnes fussent désignées
pour surveiller les progrès de l'œuvre, et éviter tout ennui à la
commission.
«Le statuaire s'engagerait à ne pas s'éloigner de cette donnée, qui est
certainement très-vague, mais en dehors de laquelle il ne croit pas
qu'il soit possible de présenter un projet plus arrêté, tant que
l'artiste ne sera pas définitivement choisi, que l'on n'aura pas désigné
la place où doit s'élever le monument, et que l'on ne sera pas renfermé
dans un chiffre fixé d'avance pour faire face aux travaux de statuaire,
d'architecture, de fonte, etc.
«La souscription resterait ouverte pendant six mois, et l'on
commencerait d'abord le buste; la commission aurait toute confiance dans
le sculpteur et dans ses deux membres surveillants, pour l'exécution de
l'œuvre. Quant à moi, si j'en étais chargé, je m'engagerais à faire
tout ce que mon talent et mon honneur me commanderaient.
«Dans cette attente, j'ai bien l'honneur d'être, etc., etc.»
* * * * *
Cette lecture achevée, la commission s'ajourna au samedi 29 février.
* * * * *
Ce jour-là, il fut donné communication de la réponse suivante de M.
Benjamin Delessert à l'invitation qui lui avait été adressée par M.
Chapuys-Montlaville, au nom de la commission:
«Paris, 17 février 1840.
«MONSIEUR,
«Je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser
le 16 courant, pour m'entretenir de la souscription relative au
monument à élever à la mémoire de l'abbé de l'Épée.
Ainsi que je l'ai dit à M. Dupin, je souscrirai volontiers pour une
somme de 60 francs; mais il me serait de toute impossibilité de
faire partie du comité, ni de remplir les fonctions de trésorier,
mes occupations absorbant tout mon temps, et ayant déjà refusé
d'être le caissier de plusieurs souscriptions analogues.