Violation des sépultures de l'église Saint-Roch en 93.--Le plomb
des cercueils fondu en balles sur les autels.--Mission que l'auteur
s'était imposée de retrouver la tombe de l'abbé de l'Épée.--Lettre
aux journaux pour se plaindre de ce que son portrait ne figure pas
au Musée historique de Versailles, de ce que sa statue ne se voit,
ni dans sa ville natale, ni à Paris; de ce que la tombe enfin de
son successeur, l'abbé Sicard, languit sans honneur, dans un
déplorable abandon.--Demande de renseignements au curé de
Saint-Roch sur le lieu de la sépulture de l'abbé de l'Épée dans
cette église.--Comment on découvre que ses restes reposent dans le
caveau de la chapelle Saint-Nicolas.--L'auteur y descend avec le
sourd-muet Forestier et le docteur Doumic.--Spectacle
déchirant!--Souscription ouverte dans les journaux pour élever un
monument aux cendres du célèbre instituteur et faire apposer deux
inscriptions en français sur la maison où il est né et sur celle
qui fut le berceau de son enseignement.
J'ai terminé le tableau, malheureusement beaucoup trop incomplet, des
exploits de notre héros pacifique. J'aurais voulu pouvoir en recueillir
religieusement tous les traits. Ce n'est pas que je ne me sois adressé à
bien des témoins de son admirable existence[73] dans la vue de donner
plus de prix à ce modeste travail; mais, à mon vif regret, aucun n'a pu
me satisfaire pleinement. Par bonheur, les traces du passage de
l'illustre fondateur sont trop profondes, trop lumineuses, pour qu'il
soit besoin de rien ajouter à l'auréole de gloire qui couronne son front
vénérable.
Le _Mercure de France_, du 10 avril 1790, avait proposé, pour épitaphe
au tombeau de l'abbé de l'Épée, ces quatre vers latins[74]:
Hic jacet, egregio cœli qui munera pollens,
Naturæ imposuit (visu mirabile)! leges;
Auditum et surdis tribuit, mutisque loquelam.
An sit, ut hunc laudet, mutus vel surdus in orbe?
Cette épitaphe de mauvais goût, et qui raconte si imparfaitement les
bienfaits de celui que le peuple sourd-muet a canonisé dans le
calendrier de sa reconnaissance, fut-elle réellement gravée sur sa
tombe? Elle le méritait peu certainement. A tout hasard, en voici la
traduction française:
«Ci-gît qui, riche d'un admirable don du ciel, imposa (ô prodige!) des
lois à la nature, en rendant l'ouïe aux sourds et la parole aux muets.
Existe-t-il, pour le louer, un sourd ou un muet sur la terre?»
Cette tombe, comme tant d'autres, fut violée en 93. Le plomb des
cercueils, qui reposaient dans les caveaux de l'église Saint-Roch, fut
brisé, fondu, converti en balles. On vit alors des centaines d'ouvriers
travailler dans le saint lieu, devenu un vaste atelier, à fondre, sur
les autels consacrés longtemps à la célébration des mystères du
christianisme, des projectiles destinés à repousser les ennemis de la
France révolutionnaire.
Élève de l'Institution nationale des sourds-muets de Paris, j'appris
tout cela dès ma plus tendre enfance; je sus de mes maîtres que l'abbé
de l'Épée avait été inhumé dans l'église Saint-Roch. Dès lors, je
m'étais imposé la mission de retrouver, un jour, les restes mortels de
notre bienfaiteur à tous. C'était, dans mon esprit, une idée arrêtée. Je
ne voulais pas mourir sans avoir acquitté, au nom de mes frères épars
sur le globe, ce tribut de pieuse reconnaissance.
C'est dans ces sentiments que je crus devoir, avant tout, appeler, par
l'entremise de la presse, l'attention publique sur la scandaleuse
absence d'un portrait de l'abbé de l'Épée au Musée historique de
Versailles, ce Panthéon moderne de toutes nos gloires nationales.
Le 20 novembre 1837, les journaux publiaient la lettre suivante:
«Auriez-vous l'extrême bonté d'accueillir dans les colonnes de votre
feuille l'expression tardive, mais franche, de l'étonnement dont une
lacune déplorable a frappé une portion assez nombreuse de la grande
famille française, les sourds-muets, ces enfants adoptifs de l'abbé de
l'Épée, dans une revue attentive qu'ils ont faite du Musée de
Versailles? Quoi! pas un coin, pas une esquisse consacrée à _notre père
intellectuel_! Notre étonnement a dû être partagé par tous les
appréciateurs de son talent, si national, quoique si modeste. Que de
regards ont dû vainement le chercher dans ce vaste panorama des
célébrités de toutes les époques! Le génie et la charité de cet homme ne
devraient-ils pas aussi occuper une large et belle page dans les annales
artistiques, à côté, et j'oserai dire même au-dessus des lumières ou des
merveilles des siècles, comme son œuvre est placée par la postérité
au rang des créations les plus extraordinaires de l'intelligence, et
qualifiée de divine par les plus beaux génies de notre époque?
«Dieu sait combien de médiocrités obscures et ignorées ont obtenu ici
les honneurs d'une représentation peu méritée! L'adulation est prodigue
d'encens; l'admiration est avare d'hommages. Les Apelle, les Phidias ont
trop souvent profané leur pinceau, leur ciseau; trop souvent ils ont
immortalisé des ennemis du genre humain, des dévastateurs du monde; ils
ont déifié même d'heureux scélérats; et l'homme de bien, le régénérateur
d'une portion de l'espèce humaine, est indignement oublié! _Proh pudor!_
«Ce qui a droit de nous surprendre encore davantage, c'est que ce soit
précisément dans les lieux qui l'ont vu naître, à Versailles, qu'on
n'ait pas songé à élever un trophée à la mémoire de notre Messie, tandis
qu'avec un empressement de compatriotes, digne des plus grands éloges,
on y a payé un tribut d'estime et de reconnaissance au héros
pacificateur de la Vendée, à Hoche. C'était un sublime caractère, sans
doute; mais les généraux, amis de la concorde et de la paix, ont-ils
jamais manqué à notre belle France? Qu'on nous dise, d'un autre côté,
s'il s'est jamais rencontré, et s'il se rencontrera jamais peut-être un
second abbé de l'Épée! Le sauveur dévoué d'une classe d'êtres rejetée
ignominieusement en masse du sein de la société par de désolants
préjugés, et plongée ainsi dans la plus déplorable dégradation, ne
mérite-t-il pas ici, je le demande, une statue, un portrait au moins, à
défaut d'un temple que lui eût élevé la Grèce antique?
«Ne pourrait-on pas, à juste titre, reprocher la même insouciance à
notre capitale, à cette ville, berceau de la civilisation de nos frères
d'infortune, et qui fut, la première, témoin des triomphes de l'art sur
la nature? Il faut le publier à la honte de notre pays, les hommes
utiles sont mieux appréciés à l'étranger.
«En 1828, une souscription contribua à l'érection d'un monument de
marbre blanc en l'honneur de Daniel Guyot, directeur de l'École des
sourds-muets de Groningue, en Hollande, mort l'année précédente. On le
voit sur la place de la ville, en face même de cette institution.
«En 1829, à Gênes, les mêmes honneurs furent décernés au père Assarotti,
directeur de l'École des sourds-muets de cette ville. Or, Guyot et
Assarotti avaient puisé, l'un et l'autre, cet art bienfaisant dans la
méthode de l'instituteur français. Pourquoi donc, lorsque les élèves
sont, ailleurs, si justement, si dignement récompensés, le maître
est-il, en France, dans sa patrie, laissé dans un coupable oubli? On ne
sait pas même où reposent ses cendres. Les recherches auxquelles nous
nous sommes livrés à cet égard n'ont produit aucun résultat.
«Le gouvernement s'empressera (et son amour éclairé de la justice nous
en est un sûr garant), de réparer ce honteux abandon, qui, prolongé,
démentirait le titre de foyer des lumières, que l'Europe intellectuelle
a, depuis longtemps, décerné à Paris.
«Qu'il me soit permis de profiter de cette circonstance pour déplorer
l'état de dépérissement où languit le monument élevé à l'abbé Sicard, à
l'aide d'une souscription ouverte en 1822 par son respectable ami M.
Lafon-Ladébat. Qu'on choisisse une commission chargée de réparer le
modeste mausolée d'un homme de bien, et nous serons les premiers à
contribuer de notre faible offrande à cette œuvre de reconnaissance.
«En publiant cette lettre[75], expression sincère du vœu de tous mes
frères, vous aurez acquitté, Monsieur, une trop minime partie,
malheureusement, de notre dette sacrée envers nos deux bienfaiteurs, qui
sont aussi ceux de l'humanité entière; car quel est le pays qui ne leur
doit pas de nouveaux citoyens, tout aussi dévoués que ceux qui les ont
précédés dans la carrière?
«Agréez, je vous prie, d'avance, l'expression de leur gratitude, ainsi
que l'assurance particulière de ma considération la plus distinguée.»
Dans le courant de janvier 1838, je me présentai à M. l'abbé Olivier,
alors curé de Saint-Roch, aujourd'hui évêque d'Évreux, lui demandant des
renseignements sur l'emplacement qu'occupaient les restes précieux de
l'abbé de l'Épée, emplacement sur lequel tout le monde ne s'accordait
pas. Ce prélat, dont l'obligeance, dans cette grave circonstance, ne
s'effacera jamais de nos souvenirs, m'ayant répondu qu'il ne connaissait
dans sa paroisse personne qui eût assisté à l'inhumation, mais m'ayant
bien promis de ne rien épargner pour découvrir si mention de sa
sépulture ne serait point faite dans ce qui peut rester des registres du
temps, je me mis, de mon côté, en quête d'informations, et, au bout de
quatre mois, j'arrivai enfin au terme de mes recherches. Mes efforts
furent couronnés du plus heureux succès. Une personne respectable,
Mme Guerin, qui venait de perdre une sœur sourde-muette, élève de
l'abbé de l'Épée, eut l'extrême bonté de me mener chez Mlle Courtois,
rue Villedot, nº 3, entendante-parlante, ancienne compagne et amie
intime des demoiselles élèves du célèbre instituteur.
Il serait difficile de peindre la joie et la reconnaissance qui
brillaient dans les yeux de cette excellente femme en apprenant le motif
de la visite du pauvre sourd-muet, député de ses frères. Les expressions
me manquent pour reproduire ce qu'il y eut d'empressement dans son
accueil. Nous n'éprouvâmes aucune difficulté à nous entendre,
quoiqu'elle n'eût, disait-elle, depuis longues années, personne avec qui
elle pût s'entretenir dans le langage des signes. Elle nous apprit que
c'était le caveau de la chapelle Saint-Nicolas qui avait reçu le corps
de l'abbé de l'Épée, et que ses ossements ne s'y trouvaient mêlés à
aucuns autres. «Car, ajoutait-elle avec effusion, cette chapelle
appartenait à sa famille; c'est là que tous les jours nous entendions sa
messe.» Puis, elle se prit à nous raconter, toute joyeuse, avec de
grands détails, l'histoire de son bienfaiteur et du nôtre; et ces
détails, qui nous étaient connus dès l'enfance, venant d'elle, avaient
pour nous un parfum de nouveauté que je n'oublierai de ma vie. Elle mit
à notre disposition quelques manuscrits, quelques imprimés, que, depuis
tant d'années, elle conservait comme de précieuses reliques. Dans les
uns se trouvait exposée la méthode de l'abbé de l'Épée; les exercices
publics de ses élèves étaient l'objet des autres. Mme Guerin, avec le
même empressement, offrit à notre curiosité des lettres du respectable
prêtre, adressées à quelques-unes de ses filles adoptives, et renfermant
de paternelles instructions sur les vérités du christianisme et les
dangers du monde.
Ces renseignements pris, accompagné de mon ami Forestier, ancien élève
de l'École, aujourd'hui directeur de l'institution des sourds-muets de
Lyon, et de M. le docteur Doumic, qui, ayant un frère sourd-muet,
possédait à fond la langue des signes, je me rendis chez le curé de
Saint-Roch, pour lui faire part de nos découvertes et solliciter de son
obligeance l'autorisation de vérifier nous-mêmes le témoignage de
Mlle Courtois. Un vieux gardien du temple, appelé par l'abbé Olivier,
recueille ses souvenirs et confirme notre déposition. Tout ce que nous
avons avancé lui a été raconté par son prédécesseur, témoin des obsèques
de l'abbé de l'Épée. «Vite, s'écrie le digne prêtre dans son
enthousiasme, vite, qu'on aille quérir un maçon, un fossoyeur! Il n'y a
pas un instant à perdre. Ne voyez-vous pas l'impatience de ces enfants,
à qui nous allons restituer les cendres de leur père?» Déjà la pierre
qui ferme le caveau a cédé à nos efforts. Nous sommes tous descendus, et
les premiers ossements ont été découverts.
Le 6 juin, les journaux inséraient la lettre suivante:
«Quand le Musée historique de Versailles s'ouvrit au public, les
sourds-muets y cherchèrent en vain le portrait de l'abbé de l'Épée. Leur
surprise trouva de l'écho dans la presse périodique, et l'oubli fut
réparé. En même temps, ils exprimaient le regret de n'avoir pu arriver à
la découverte du lieu qui recelait la dépouille mortelle de leur
immortel bienfaiteur. Depuis, il nous est venu des informations,
confirmées par l'ancien curé de Saint-Roch, feu l'abbé Marduel, qui
assista au dernier soupir de son ami, _notre père spirituel_. Ses
cendres reposent dans cette église, sous les marches de la chapelle
Saint-Nicolas, celle où l'on voit le magnifique Christ de Michel-Ange.
«Le curé actuel de Saint-Roch, M. l'abbé Olivier, qui n'avait pas trouvé
la sépulture de l'abbé de l'Épée inscrite sur les anciens registres de
l'église, nous a autorisés fort obligeamment, MM. le docteur Doumic,
Forestier et moi, à descendre dans le caveau. Là, quel spectacle affreux
s'est offert à nos regards! Plus de cercueil de plomb! De la poussière
et quelques os épars, voilà tout ce qui reste d'un des plus grands
bienfaiteurs de l'humanité! Nos cœurs se sont émus, et nous, les
enfants de ce génie de charité, nous qui, sans lui, ne serions pas des
hommes, nous venons vous conjurer d'ouvrir les colonnes de votre journal
à une souscription qui aurait pour but de réparer cet acte de
vandalisme. Nous faisons un appel, non-seulement à tous les sourds-muets
de l'univers,--c'est pour eux un devoir d'honneur, ils doivent se priver
de pain pour donner un tombeau à leur père,--mais encore à toutes les
âmes charitables, de quelque point du globe qu'elles viennent, à quelque
opinion qu'elles se rallient, quelque religion qu'elles professent.
L'appel de notre reconnaissance sera entendu, nous n'en doutons pas. Il
n'est pas besoin d'énumérer ici les droits de l'abbé de l'Épée à cet
acte de reconnaissance publique, ils sont dans vos bouches, hommes qui
parlez, dans nos cœurs, à nous qui ne parlons pas. Il ne sera pas dit
que, quand d'abondantes souscriptions affluent de toute la France pour
honorer le plus beau génie qui ait illustré notre scène[76], le Messie
d'une des classes les plus maltraitées de la société sera l'objet de
l'indifférence publique. _Qui fecerit et docuerit bonum hic magnus
vocabitur_, «celui qui aura fait et enseigné le bien, sera appelé
grand.» (Saint Matthieu, v. 19.)
«Ne conviendrait-il pas aussi de placer deux inscriptions, mais en
français et non en latin, pour que tous les sourds-muets qui savent
lire pussent les comprendre, l'une sur la maison qu'habita notre premier
instituteur, rue des Moulins, nº 14, à Paris, lieu où il recueillait les
victimes de la nature marâtre, lieu où il mourut, l'autre sur la maison
où il naquit, à Versailles, dans l'ancienne rue de Clagny, laquelle,
depuis quelques mois seulement, porte le nom du grand homme.
«Recevez, Monsieur, par anticipation, nos remercîments à tous et
l'assurance de ma considération personnelle.»
«FERDINAND BERTHIER,
«Professeur sourd-muet à l'Institution des
sourds-muets de Paris.»