XXI

L'Assemblée nationale décrète que le nom de l'abbé de l'Épée sera

inscrit parmi ceux des citoyens qui ont bien mérité de l'humanité

et de la patrie et que son Institution sera subventionnée par

l'État.--Fondation de 24 bourses gratuites, projet de translation à

l'ancien couvent des Célestins.--La Convention fonde, dans chacune

des écoles de Paris et de Bordeaux, 60 bourses, portées

successivement, pour la première, à 80 et à 100.--La Convention

avait eu un instant le projet de fonder, pour l'éducation de 4000

sourds-muets, une école normale et six grandes institutions, avec

ateliers et travaux agricoles.--Transfert de l'établissement de

Paris dans le local actuel, à l'ancien séminaire

Saint-Magloire.--Les frais d'éducation des sourds-muets rangés, en

1832, parmi les _dépenses facultatives_ des budgets

départementaux.--M. de Gerando avait infructueusement proposé que

ce fût parmi les _dépenses obligatoires_.

Dans sa séance du 21 juillet 1791, l'Assemblée nationale, qui avait

renvoyé, le 24 mai de l'année précédente, à son comité de mendicité, une

pétition de l'abbé Sicard[64], relative à la perpétuité de

l'établissement ouvert aux sourds-muets, décréta[65] que le nom de

l'abbé de l'Épée serait placé au rang de ceux des citoyens qui avaient

bien mérité de l'humanité et de la patrie, et que son Institution serait

entretenue aux frais de l'État comme un monument digne de la nation

française. Elle y fonda, mais pour une année seulement, vingt-quatre

bourses gratuites, dont elle assurait la jouissance, par arrêt des 10-14

septembre[66], aux titulaires, et assigna à l'Institution les bâtiments

de l'ancien couvent des Célestins, qu'elle devait partager avec celle

des aveugles, jusqu'au moment où un nouveau projet d'organisation des

deux établissements, préparé par un comité spécial, aurait reçu sa

sanction définitive.

C'est un devoir sacré, pour nos cœurs reconnaissants, de recommander

à la mémoire des amis de l'humanité le nom de Prieur, député de Châlons,

dont toutes les conclusions en faveur des pauvres sourds-muets furent

votées par l'Assemblée nationale. Son rapport remarquable se terminait

ainsi: «A votre voix, Messieurs, quatre mille infortunés (le nombre a dû

en être quatre ou cinq fois plus grand) pourront recouvrer toutes leurs

facultés, et, avec elles, l'usage de leurs droits; ils redeviendront des

hommes et des citoyens.» Ainsi les sourds-muets, ces étrangers dans la

société humaine, ces anciens parias de la civilisation, en imprimant ce

rapport de leurs mains, tracèrent alors eux-mêmes, en caractères

ineffaçables, leurs lettres de grande naturalisation intellectuelle,

comme l'a si justement observé un de nos littérateurs les plus en

renom[67].

Un décret des 10-14 septembre 1792, concernant les établissements des

sourds-muets et des aveugles-nés, alloua sur le trésor national les

fonds nécessaires au paiement des pensions fondées dans lesdits

établissements.

La Convention nationale, par décret des 12-14 mai 1793, convertissant en

Institution nationale l'École des sourds-muets de Bordeaux, et la

plaçant sous la surveillance du département et de la municipalité, lui

alloua une subvention annuelle de 16,000 francs, et y créa, ainsi que

dans celle de Paris, vingt-quatre bourses gratuites. Elle décréta, en

outre, que tous les sourds-muets recevraient indistinctement le bienfait

de l'éducation publique, et que, pour atteindre ce but, en différents

endroits de la république, d'autres établissements s'élèveraient, sur le

modèle de ceux de Paris et de Bordeaux. Cependant, elle crut devoir se

borner, pour le moment, à la création de soixante bourses[68], pour

chacune des deux institutions alors existantes, qu'elle organisa sur le

pied d'une parfaite égalité par son arrêté du 16 nivôse an III (5

janvier 1795). Elle affecta définitivement, à la première les bâtiments

de l'ancien séminaire de l'archevêque de Paris, rue du

Faubourg-Saint-Jacques, nos 254 et 256, connu sous le nom de

séminaire de Saint-Magloire et qu'elle occupe encore aujourd'hui[69].

A cette époque, le citoyen Maignet, député du Puy-de-Dôme, s'exprimait

ainsi, dans son rapport à la Convention nationale, sur le projet de

décret d'organisation première de ces établissements:

«L'on ne perdra jamais de vue que le principal but que nous nous

proposons, est d'arracher les sourds-muets à l'indigence, en leur

donnant une profession qui puisse leur faire trouver dans le travail des

ressources suffisantes contre le besoin. Le soin des instituteurs sera

de discerner quelle est la profession pour laquelle chacun d'eux montre

le plus de talent, et de l'y appliquer.»

Le même représentant s'était efforcé de démontrer la nécessité de créer

une École centrale, pour y former des instituteurs. Il avait émis, en

outre, le vœu que six établissements fussent fondés en France, pour

recevoir 4,000 sourds-muets; qu'on y annexât divers ateliers, et que,

plusieurs fois, par semaine, les instituteurs conduisissent leurs élèves

dans les champs, et n'épargnassent rien pour leur inspirer le goût des

travaux agricoles. Le rapporteur insistait pour que son projet fût

adopté, quels que fussent les embarras dans lesquels la patrie était

alors plongée. «Nous venons, s'écriait-il avec l'accent énergique d'une

consciencieuse philanthropie, vous offrir un nouveau genre d'alliance à

contracter, alliance inconnue, jusqu'ici, dans les fastes de l'histoire,

mais qui n'en sera que plus chère à vos cœurs; c'est l'alliance avec

l'infortune; il s'agit de lier par la reconnaissance les enfants

sourds-muets au règne de la liberté.»

La Convention nationale décida, art. 2, titre III du décret du 3

brumaire an IV, sur l'organisation de l'instruction publique, la

création de plusieurs écoles publiques de sourds-muets dans les

départements[70], outre celles de Paris et de Bordeaux; mais il ne fut

pas donné suite à ce projet proposé par le comité de secours publics, et

précédé d'un exposé des motifs de Roger-Ducos, député des Landes.

Un décret du 16 vendémiaire an V déclara, art. 4:

«Les établissements existants, destinés aux aveugles et aux

sourds-muets, resteront à la charge du trésor national.»

A partir de là, ce n'est plus qu'en 1832 que nous voyons, de nouveau,

les sourds-muets fixer sérieusement sur eux la sollicitude du

Gouvernement, et devenir l'objet d'une disposition spéciale dans le

classement des attributions des conseils généraux. Cette disposition met

leurs frais d'éducation au nombre des dépenses facultatives des budgets

départementaux.

M. le baron de Gérando, chargé de rédiger cette disposition importante,

avait proposé au ministre de l'intérieur de ranger ces dépenses parmi

celles qui sont obligatoires, comme l'entretien des aliénés et des

enfants-trouvés; il échoua malheureusement dans cette généreuse

initiative.

L'Abbé de l'Épée: sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès · 第 29 / 141 题