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Efforts tentés auprès du gouvernement pour suspendre les

représentations du drame de l'abbé de L'ÉPÉE..--L'auteur accusé par

la presse d'avoir voulu troubler le repos et compromettre l'honneur

de certaines personnes.--M. Bouilly se disculpe.--Il offre de

changer le lieu de la scène et efface du titre la qualification de

COMÉDIE HISTORIQUE.--Mort de l'abbé de l'Épée.--Touchant spectacle

de ses derniers moments.--Tableau du sourd-muet Peyson.--Le célèbre

instituteur inhumé à Saint-Roch.--On se dispute son image.--Sa

répugnance à laisser reproduire ses traits, de son vivant.--Le

sculpteur sourd-muet de Seine.--La Commune de Paris demande à

l'Assemblée nationale que l'État adopte les sourds-muets privés de

leur père.--Ce vœu est réalisé.--Oraison funèbre de l'abbé de

l'Épée, prononcée dans l'église Saint-Étienne-du-Mont.--Supplice du

panégyriste.

Qui le croirait? Il se trouva des personnes intéressées que le succès du

drame de l'_Abbé de l'Épée_ offusqua, et qui ne craignirent pas d'agir

auprès des autorités supérieures, dans la vue d'en obtenir que les

représentations de la pièce fussent suspendues. Elles eurent même

recours à la voie de la presse pour accuser l'auteur de n'avoir mis son

œuvre au théâtre qu'avec l'arrière-pensée de _troubler leur repos et

de compromettre leur honneur_. D'aussi basses inculpations

pouvaient-elles porter la moindre atteinte à l'estimable caractère de

celui qui en était l'objet? Comment soupçonner l'auteur qui, en

retraçant sur la scène un mémorable épisode de la vie de notre illustre

fondateur, avait formellement déclaré ne tendre qu'à un double objet,

honorer la mémoire de l'abbé de l'Épée, et intéresser le public en

faveur non-seulement de celui qu'il avait institué, en mourant, le

légataire de son génie, l'abbé Sicard, mais encore de tous ses

successeurs à venir? Peu lui importait, disait-il, que la sentence du

Châtelet de Paris, restituant ses droits à l'élève de notre illustre

maître, eût été infirmée par un nouveau jugement en 1792, s'il voyait

son but complétement atteint. Il croyait même sa conscience parfaitement

en repos après avoir constaté qu'il s'était borné à la donnée

principale, et n'avait fait autre chose que d'y ajouter quelques

développements épisodiques, quelques nouveaux personnages de son

invention.

Supposons que les reproches dont on l'accabla fussent fondés, n'avait-il

pas droit, au moins, à un peu d'indulgence pour l'attention scrupuleuse

qu'il avait apportée à se renfermer strictement, d'un bout à l'autre de

son œuvre, dans les limites que lui imposaient la prudence humaine

et les convenances sociales? Ne le vit-on pas, sur les réclamations de

Cazeaux, se hâter, avec un empressement qui l'honorait, de supprimer du

titre de sa pièce la qualification de _comédie historique_? Et sa

générosité n'alla-t-elle pas même jusqu'à lui offrir de changer le lieu

de la scène, l'assurant sur l'honneur que son œuvre ne le regardait

ni directement ni indirectement?

Avant la fin de ce procès célèbre qui occupe une si large place dans

l'existence de l'abbé de l'Épée, ses forces avaient sensiblement

décliné, et il penchait, à vue d'œil, vers la tombe. Déjà son état

commençait à inspirer de sérieuses inquiétudes à tous ceux qui

l'environnaient, lorsqu'un coup imprévu vint tout à coup confirmer leurs

craintes. Il s'endormit dans le Seigneur le 23 décembre 1789, après

avoir reçu les derniers sacrements du curé de l'église Saint-Roch, sa

paroisse, M. Marduel, neveu et successeur de son ami, entouré d'une

députation de l'Assemblée nationale, ayant à sa tête Mgr de Cicé,

archevêque de Bordeaux, de ses parents et de ses élèves, fondant en

larmes. Une pauvre fille inconnue se fit remarquer à genoux devant ce

lit de mort. Sourde-muette, elle était venue de bien loin contempler son

père adoptif, et elle le trouvait expirant. De tendres conseils, de

douces consolations tombaient encore de ses doigts glacés sur ces

malheureux enfants qui n'allaient plus avoir de père. Tout à coup un

dernier rayon d'espoir brille dans ses yeux qui s'éteignent. Dieu

n'abandonnera pas ces pauvres orphelins. Ils l'ont compris, et leur

séparation est moins cruelle, et les larmes qui coulent de leurs yeux,

en présence du cadavre de leur ami, sont moins amères, et leur douleur a

revêtu le caractère d'une pieuse résignation.

Cette scène touchante a été reproduite sur la toile avec un talent

supérieur par le sourd-muet Frédéric Peyson, de Montpellier. Ce fut un

des tableaux les plus remarquables de l'exposition de 1839.

L'auteur de ce mémoire avait proposé à ses amis, tant parlants que

sourds-muets, réunis dans une circonstance solennelle, d'exprimer dans

une pétition collective[60] le vœu de voir le gouvernement se décider

à faire l'acquisition de cette œuvre, et la requête avait été

couverte aussitôt de nombreuses signatures. Mais le prix en ayant paru

un peu trop élevé, le généreux artiste se décida à offrir son tableau à

l'Institution nationale des sourds-muets de Paris, dont il décore la

chapelle, et chargea un professeur sourd-muet distingué, M. Alphonse

Lenoir, de transmettre cette résolution[61] à la Commission consultative

de cet établissement.

L'abbé de l'Épée fut inhumé au sein de l'église Saint-Roch, dans le

caveau de la chapelle Saint-Nicolas: c'est dans cette chapelle,

appartenant à sa famille, qu'il avait coutume de célébrer la messe, que

ses sourds-muets, à tour de rôle, servaient de vive voix.

Quand le père spirituel des sourds-muets eut rendu le dernier soupir, ce

fut à qui reproduirait sa vénérable image. De son vivant, il n'avait

jamais voulu se prêter au désir d'aucun artiste, jaloux de conserver ses

traits, ne fût-ce que pour le plus simple croquis. Il ne fit exception à

la règle qu'en faveur d'une dame, dont le portrait a été prêté pour

modèle, par le fils d'une de ses nièces, Mme la comtesse de

Courcel[62] à M. Michaut (des Monnoies), auteur de la statue de l'Apôtre

des sourds-muets érigée à Versailles.

Un jour, s'apercevant que son élève de Seine, sculpteur et graveur,

avait fait son buste, sur lequel était écrit le distique que nous avons

cité plus haut, il en demanda le prix à l'auteur, le paya et brisa cette

image. L'artiste, qui s'était fait fort de triompher de la modestie du

maître, ne vit d'autre moyen de gagner sa gageure, que d'épier les

intervalles de recueillement où il lui arrivait parfois de se plonger,

afin de saisir, à la dérobée, des traits si chers. Le bon abbé, instruit

du succès de cette innocente manœuvre, ne put s'empêcher de sourire à

l'opiniâtre reconnaissance du statuaire, qui ne fut pas, du reste, le

seul à tromper sur ce point la vigilance du maître.

Ce de Seine est le même qui, plus tard, moula la figure de Mirabeau, et

remporta le prix du concours ouvert par l'Assemblée nationale pour

l'exécution du buste du grand orateur. Les premiers artistes de l'époque

avaient pris part à la lutte. Le vainqueur s'y était présenté sans

appui, ni précédents. Le gouvernement lui accorda, en outre, 600 francs

de pension et un logement au Louvre[63].

Quatre députés de la Commune de Paris, M. Godard, avocat au parlement,

portant la parole, exprimèrent à l'Assemblée nationale le vœu qu'un

établissement fût ouvert, aux frais de l'État, aux malheureux orphelins

que la mort de l'abbé de l'Épée laissait sans appui. Ce vœu, comme on

le verra tout à l'heure, fut réalisé. Depuis lors, des écoles de ce

genre se sont multipliées à l'infini, sur tous les points du globe, pour

attester la supériorité de sa méthode sur celle de tous les instituteurs

étrangers.

A pareil jour, deux ans plus tard, le 23 février 1790, l'oraison funèbre

de l'abbé de l'Épée fut prononcée dans l'église de

Saint-Étienne-du-Mont, en présence d'une députation de l'Assemblée

nationale, du maire de Paris, des membres de la Commune, et de tout ce

que la capitale comptait de plus illustre dans les lettres et dans les

sciences, par l'abbé Fauchet, prédicateur ordinaire du roi, dont le nom

a conquis dans le monde politique une impérissable renommée par sa

participation à la prise de la Bastille, par son dévouement à la cause

du peuple et aux nouvelles institutions, par son supplice enfin, qui eut

lieu le 31 octobre 1793. Ses juges l'avaient déclaré suspect de

complicité avec les Girondins, et plus particulièrement avec la

courageuse Charlotte Corday.

On nous saura peut-être gré de reproduire ici les paroles que l'abbé de

l'Épée avait adressées à ce même abbé Fauchet, quand celui-ci lui avait

soumis son panégyrique de saint Augustin.

«Oui, disait-il à l'auteur, en lui témoignant son approbation de ce

qu'il avait insisté sur les dangers de l'orgueil, c'est malheureusement

notre péché d'origine à tous; c'est celui qu'il nous faut combattre

toute la vie; il n'y a point de relâche à se permettre sur ce point;

c'est tout le mal de l'homme; c'est le mien. Je l'éprouve à toute heure:

vous m'avez loué en désirant mon suffrage, je pourrais vous louer aussi;

mais assez d'autres vous empoisonneront d'éloges. De nous-mêmes nous ne

sommes que trop enclins à nous applaudir au fond de nos cœurs, tandis

que, si nous avons un motif de bénir le ciel pour nous avoir accordé

quelques lumières, nous avons mille raisons de nous humilier de nos

ténèbres.»

L'Abbé de l'Épée: sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès · 第 28 / 141 题