XIX

Le buste du célèbre instituteur des sourds-muets offert à M.

Bouilly par les jeunes élèves de l'École nationale de

Paris.--Félicitations du premier consul Bonaparte et du roi Louis

XVIII à l'auteur du drame de l'abbé de L'ÉPÉE..--Souvenirs

intéressants de Mme Talma. Deux traits de présence d'esprit de

cette admirable actrice à deux représentations de la pièce.--Tribut

d'éloge de Monvel à son élève.--Conclusions de M.

Villenave.--Heureux résultats pour les sourds-muets du succès du

drame de l'abbé de L'ÉPÉE..

Écoutons encore l'auteur du drame de l'_Abbé de l'Épée_, à propos d'une

visite que lui firent les élèves de l'Institution nationale:

«...... Les jeunes sourds-muets, dit-il, instruits par Sicard que

c'était à ma pièce qu'il devait le bonheur de se retrouver parmi eux, et

qui se livraient, dans leur institution, à l'étude des beaux-arts,

avaient eux-mêmes modelé en terre cuite un fort beau buste de l'abbé de

l'Épée, qu'ils me destinaient. Ils étaient sortis, de bonne heure, de

leur école, située au haut du faubourg Saint-Jacques, et s'adressèrent,

d'abord, par écrit, au concierge du Théâtre-Français, qui leur indiqua

mon adresse. J'habitais, à cette époque, la rue Villedot. Ils se

présentent à la loge du portier, au nombre de trente environ, et lui

font un grand nombre de signes rapides, expressifs, mais auxquels le

pauvre homme ne comprenait rien. Il s'imagina que c'étaient des échappés

de Charenton. Enfin, l'un d'eux saisit une plume et fait entendre

clairement l'objet de leur mission. Mon portier les conduit alors

lui-même à mon appartement, où ils m'entourent, m'expriment

l'attachement et la reconnaissance qu'ils me portent, par des gestes

parlants et d'une expression ravissante. De mon côté, je me fis

comprendre d'eux par la pantomime que j'employais et par quelques-uns de

leurs signes que j'imitais, à ce point qu'une heure entière s'écoula

dans nos mutuels épanchements, qui m'offraient un charme tout nouveau,

une jouissance inexprimable. Je reçus de leurs mains le buste de l'abbé

de l'Épée, que je plaçai sur le marbre de mon secrétaire; et je leur

demandai la permission d'aller les remercier à leur Institution et

d'assister souvent à leurs études dirigées par Sicard; ce qu'ils

m'accordèrent tous avec les démonstrations de la joie la plus franche.

«Je mis une des fleurs du magnifique bouquet qu'ils m'apportaient, sous

le globe de verre dont j'avais fait couvrir le buste de l'abbé de

l'Épée. Je les conserve encore dans ma galerie; et chaque fois que j'y

porte les yeux, elles me rappellent mon double succès et la plus belle

époque de ma carrière dramatique.»

Bonaparte, de son côté, adressa à Bouilly les félicitations les plus

flatteuses sur son double succès. «Je vous remercie, lui dit-il, _avec

le sourire aux dents blanches qui rendait sa bouche si expressive_: vous

m'avez procuré le plaisir de rendre Sicard à ses élèves.--Et moi,

général, répondit Bouilly, je dois vous remercier bien plus encore de

m'avoir procuré par cet acte de justice la plus honorable jouissance que

puisse éprouver un auteur!.......»

Louis XVIII, avec cette politesse exquise qui le caractérisait, tenait,

longtemps après, ce langage à Bouilly: «Vous n'êtes pas seulement un

conteur moraliste, vous avez obtenu sur la scène des succès mérités.

J'ai vu jouer à Londres votre _Abbé de l'Épée_, vos _Deux Journées_; et

la vive impression que m'ont fait éprouver ces deux créations

dramatiques, est encore présente à mon souvenir.»

Mme Talma revendique, à son tour, ici la parole comme un légitime

dédommagement du sacrifice qu'elle a fait généreusement au soulagement

de ceux qui en sont privés, de cette voix qui fut si longtemps en

possession des suffrages du public. Le morceau délicieux qu'on va lire,

donnera la mesure, non-seulement des difficultés qu'elle a eues à

surmonter dans la création d'un rôle pour elle si nouveau, mais encore

du talent admirable, à l'aide duquel elle est parvenue à reproduire si

heureusement la nature. Il est emprunté au livre qu'elle a publié en

1836, sous le titre de: _Études sur l'Art théâtral_ (p. 226-270).

«L'art de bien dire au théâtre ne suffit pas: un acteur intelligent doit

encore savoir tirer parti des moindres circonstances pour augmenter

l'illusion théâtrale, fût-ce même à ses risques et périls. Qu'il me soit

permis de rappeler une de ces circonstances dans laquelle, ayant montré

de la présence d'esprit, j'en fus récompensée immédiatement par les

applaudissements du public. C'était à l'époque du brillant succès de

_l'Abbé de l'Épée_; je jouais le rôle du sourd-muet (le jeune Solar), et

j'avais toute l'illusion du personnage que je remplissais; car, pour

mieux m'identifier avec cette nature nouvelle pour moi, j'avais

recherché l'amitié de Massieu, si connu par son intelligence, sa belle

âme, son esprit et son savoir.

«Pendant plus de six mois, je m'étais préparée à représenter le

personnage que m'avait confié M. Bouilly. Je me composai une société

journalière de sourds-muets; ils étaient enchantés de me voir profiter

de leurs leçons; et Massieu surtout me donnait avec empressement les

matériaux nécessaires à la composition de mon rôle. Enfin, le succès de

la pièce fut complet, et le mien par contre-coup.

«Un jour donc, une circonstance extraordinaire me fournit l'occasion de

montrer à quel point je m'étais identifiée avec mon personnage: une

machine qui servait à faire mouvoir les décorations tombe du cintre,

derrière le théâtre; des cris se font entendre; un accident des plus

graves semblait être arrivé; toute la salle se lève spontanément;

Baptiste, Mlle Thénard et Mlle Bourgoin, qui étaient en scène, se voient

forcés de la quitter; ils reviennent bientôt rassurer les spectateurs

(très-nombreux), en affirmant que personne n'a été blessé; et le calme

ne tarde pas à se rétablir.

«Mais le public, qui ne perd jamais l'occasion d'être juste envers les

acteurs, s'aperçut que, pendant ce temps, j'étais restée comme sourde à

ma place, près d'une table, observant une mappemonde et complétement

étrangère à l'événement qui avait interrompu le spectacle; le jeu de ma

physionomie était loin d'exprimer la crainte. Alors, frappé de cet

à-propos, le public me fit entendre des applaudissements réitérés à

quatre reprises.... Ah! pour cette fois, je n'avais garde de rester dans

mon rôle de sourd; mon cœur battait de plaisir.... J'avais senti

l'importance de la mission dont je m'étais chargée: un seul mouvement de

surprise ou de crainte eût détruit toute illusion.

«Un jour, j'entrais avec Monvel sur la scène, au second acte de _l'Abbé

de l'Épée_: c'est le moment où le jeune Solar reconnaît la maison dans

laquelle il a passé ses premières années. Nous avions joué plusieurs

fois cette pièce; son succès était complet: nous savions donc, Monvel et

moi, ce que nous devions faire; nos effets étaient réglés presque

invariablement. Cependant, un jour, au lieu de me trouver sous la main

de Monvel, ou plutôt de l'abbé de l'Épée, au moment où il se retournait

pour m'interroger de nouveau par les signes accoutumés, il regarde

autour de lui, il me cherche et me trouve pressant de mes mains la

muraille de la maison paternelle où il ne m'était plus permis d'entrer:

mes yeux pleins de larmes exprimaient toute ma pensée. Monvel, en me

regardant, s'attendrit lui-même à tel point, qu'il ne pouvait parler; et

le public, s'apercevant de notre émotion mutuelle, fit entendre de longs

applaudissements.

«En rentrant dans la coulisse: «Parbleu, madame, me dit le célèbre

artiste, vous avez bien opéré! Je ne savais, d'honneur, si je pourrais

finir ma scène, moi! Je ne me doutais pas de ce nouveau jeu de théâtre;

il fallait donc m'avertir.--Sans doute, mon maître, si j'avais su

moi-même ce que je ferais! En résultat, êtes-vous mécontent? Ai-je mal

fait?--Non sans doute, chère petite, dit-il en m'embrassant. Avec tant

d'âme on ne peut se tromper; suivez toujours vos inspirations!»

Enfin, car il faut se borner de crainte de s'écarter beaucoup plus

longtemps du sujet qu'il ne convient, reproduisons ici à la hâte les

quelques lignes tracées sur la célèbre comédienne par un écrivain

distingué, dont nous pleurons encore la perte, M. Villenave, dans la

notice qui se trouve en tête du livre auquel nous empruntons ces

détails. (Pages XIV-XV.)

«Mme Talma obtint un bien beau triomphe dans le drame de l'_Abbé de

l'Épée_. Ce fut, en effet, un rôle bien difficile que celui de ce

sourd-muet qu'on vit, avec une surprise mêlée d'attendrissement et

d'admiration, remplir la scène pendant les quatre derniers actes, sans

cesser d'intéresser profondément les spectateurs. Trente-six ans se sont

écoulés (en 1836), et l'auteur, M. Bouilly, en conservant le souvenir de

cette belle époque de sa vie, n'a pas oublié celle qui jouait le

sourd-muet et à qui, dit-il, avec une modestie devenue bien rare, _je

dus mon plus beau laurier_. Les poëtes firent des vers en l'honneur de

l'excellente actrice, et on eût pu lui appliquer cet heureux distique

composé pour l'abbé de l'Épée par un de ses élèves (de Seine,

sourd-muet).

Il révèle à la fois le secret merveilleux

De parler par les mains, d'entendre par les yeux.

S'étonnera-t-on ensuite que, malgré les critiques dont la pièce de

Bouilly est devenue l'objet depuis lors, tant au point de vue du style,

qui n'est peut-être pas celui qui convient le mieux au sujet, qu'au

point de vue de la mimique qui, de nos jours, a fait des pas de géant,

elle ait contribué si prodigieusement, grâce à d'aussi puissants

éléments de succès, à agrandir l'intérêt que mérite une si cruelle

privation, à populariser la gloire de son héros, à multiplier enfin les

effets de la sympathie nationale et étrangère en faveur de cette famille

exceptionnelle?

L'Abbé de l'Épée: sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès · 第 27 / 141 题