«Vous ne vous êtes point trompé, elle est inadmissible, elle est
impuissante, la supposition à l'aide de laquelle un jeune écrivain
prétend expliquer ce qui reste à jamais inexplicable dans le procès
du sourd-muet de Péronne, et ce qui fera toujours suspecter le bien
jugé de la sentence qui le dépouilla même de son nom.
«La prétendue tradition qui veut faire de lui un demi-sourd,
capable de surprendre les secrets des familles, est d'invention
récente; l'auteur la qualifie lui-même de simple hypothèse. Mais en
fût-il autrement, fût-il avéré que ce malheureux jeune homme avait
conservé un certain degré d'audition, on ne saurait déduire de ce
fait aucune conséquence légitime pour lui imputer un rôle infâme.
Celui qui, dès l'enfance, n'entend qu'à demi, au tiers, au quart,
n'entre pas, pour cela, en possession du quart, du tiers, de la
moitié du langage; il contracte seulement l'habitude de s'exprimer
et de comprendre à l'aide de signes mimiques, et quiconque s'est
occupé de l'éducation des sons sait que l'habitude de penser
autrement qu'avec la parole élève un obstacle invincible à
l'audition de celle-ci. Ajoutons que l'instruction donnée par
l'abbé de l'Épée à ses élèves ne ressemblait en rien à celle que le
demi-sourd doit recevoir pour devenir capable d'écouter et de
comprendre le discours verbal.
«Interrogez à ce sujet M. Allibert. Vous le savez, durant nombre
d'années, notre estimable collègue à l'Institution de Paris reçut
du docteur Itard des leçons de parole. Eh bien! comme finalement
c'est à l'aide des signes qu'il a acquis son instruction, tout
demi-entendant et tout intelligent qu'il est, je soutiens que
l'oreille ne lui révèle jamais rien de ce qui se dit autour de
lui.
«Il eût été plus raisonnable de supposer que le précurseur de
Gaspard Hauser avait, comme Desloges, perdu l'ouïe, après avoir eu
l'usage de la parole, et qu'il saisissait encore celle-ci au
mouvement des lèvres. Malheureusement, cette supposition accuserait
trop de naïveté et de bonhomie chez tous les hommes distingués qui
furent en rapport avec lui.
«J'ignore l'intention qui a pu dicter les feuilletons dont il
s'agit; mais, à coup sûr, si l'auteur s'est proposé d'effacer
jusqu'à leur dernière trace les soupçons qui planèrent sur
certaines personnes qui ont figuré dans cette déplorable affaire,
il a complétement manqué son but. Je ne suis pas le seul à qui il
ait remis en mémoire que le respectable abbé Salvan, ce digne
collaborateur de l'abbé de l'Épée, regrettait avec amertume
l'impossibilité où, lors du procès de 1792, l'abbé Sicard s'était
trouvé de faire usage des pièces que son prédécesseur lui avait
laissées dans l'intérêt de son pupille.
«Adieu, cher collègue; vous avez voulu connaître toute ma pensée,
la voilà sans déguisement.»
Comme chacun sait, ce fut dans cette cause célèbre que Bouilly puisa,
avec une heureuse hardiesse, le sujet de l'_Abbé de l'Épée, comédie
historique_, en cinq actes et en prose, dont le sous-titre fut remplacé
par celui de _drame_, lors du dénoûment inattendu de cet étrange procès.
Bouilly était déjà précédé d'une assez belle réputation due à sa
_comédie historique de René Descartes_, jouée aussi sur le premier
théâtre de la nation, quand il se présenta avec son nouvel ouvrage
devant l'aréopage de la rue Richelieu. Sa lecture achevée, il n'y eut
qu'une voix pour prédire à l'œuvre un succès immense, infaillible.
Qui, d'ailleurs, en eût osé douter, quand l'élite de la scène
française[58] s'empressait de lui prêter le concours actif de ses
talents, de son bon vouloir, de son âme tout entière?
Ce fut le samedi 14 décembre 1799 qu'eut lieu la première représentation
de l'_Abbé de l'Épée_. Chacun des acteurs s'efforçait d'imprimer un
caractère particulier au rôle dont il s'était chargé. On comprendra
aisément combien le jeu de Monvel dut électriser l'assemblée, quand on
saura ce que fut ce grand comédien, et avec quelle opiniâtreté
invincible il lutta non-seulement dans sa jeunesse contre une nature
rebelle, mais encore, plus tard, contre les infirmités de l'âge,
lorsqu'elles vinrent l'assaillir.
C'est au second acte que l'abbé de l'Épée, assis dans le cabinet de
Franval, ayant auprès de lui la mère et la sœur de cet avocat, leur
explique par quelle persistance de moyens, d'efforts, de peines, de
fatigues, il est parvenu à découvrir la ville où est né le jeune
sourd-muet que la Providence lui a confié, quelle est sa famille, quel
est le vrai nom enfin de cette intéressante victime de la perversité des
hommes. Il commence ainsi son récit:
«Voici le sujet qui m'amène. Je serai peut-être un peu long, mais je ne
dois rien négliger pour arriver au but que je me propose.»
A ces mots: «Je serai peut-être un peu long,» une voix
du parterre s'écria: _Tant mieux!_ et toute la salle applaudit.
Après la chute du rideau, l'auteur, à la demande générale, parut sur la
scène et fut accueilli par d'unanimes bravos. Les mêmes honneurs furent
décernés au talent non moins impressionnable que gracieux de Mme
Vanhove-Talma (depuis comtesse de Chalot), jouant, comme on vient de le
voir, le personnage du jeune sourd-muet; et des vers tombèrent de toutes
parts à ses pieds.
Qu'on nous permette de citer les suivants, dont la forme a bien vieilli,
mais qui, à défaut d'autres mérites, ont, au moins, celui de peindre
l'époque:
Vous, dont les talents enchanteurs
Nous ont si souvent, sur la scène,
Fait entendre les sons flatteurs
De Thalie ou de Melpomène,
_Vanhove_, par quel art secret,
Sans avoir besoin de paroles,
Faites-vous d'un sourd et muet
Le plus intéressant des rôles?
Et ceux-ci d'une épître du citoyen Chazet, devenu depuis le chansonnier
légitimiste Alisan de Chazet:
Vanhove, ce muet charmant,
Qui s'exprime avec éloquence
Et qui choisit le sentiment
Pour interprète du silence.
La seconde représentation fut témoin d'un heureux incident, auquel les
sourds-muets durent la liberté de l'abbé Sicard, le plus célèbre
successeur de l'abbé de l'Épée. Laissons Bouilly raconter lui-même ce
touchant épisode:
«....... Mme Bonaparte m'avait fait prévenir qu'elle ne pourrait
assister à la première représentation; mais elle vint à la seconde,
accompagnée du premier consul, dont la présence me valut une des plus
honorables jouissances que j'aie éprouvées dans ma carrière littéraire.
Au cinquième acte, lorsque Monvel, représentant l'abbé de l'Épée, dit à
l'avocat Franval: «Qu'il y a longtemps qu'il est séparé de ses nombreux
élèves, et que, sans doute, ils souffrent beaucoup de son absence.,»
Collin d'Harleville, placé à la galerie, avec plusieurs gens de lettres,
en face de la loge de Bonaparte, se lève et s'écrie: «Que Sicard, qui
gémit dans les fers, que le vertueux Sicard nous soit rendu!» A ce cri
de l'honneur et de l'amitié, un grand nombre de spectateurs se lèvent et
répètent: «La liberté de Sicard! la liberté de l'instituteur des
sourds-muets!...» J'étais, en ce moment, au fond du théâtre, et ne
sachant ce qui pouvait causer ce tumulte, je l'attribuai à quelque
imperfection de mon ouvrage, que le public frappait de sa réprobation,
lorsque Dazincourt, s'apercevant de l'altération répandue sur mon
visage, s'avance vers moi, ivre de joie, et me dit: «Eh bien! cher ami,
quel triomphe pour vous! Votre ouvrage va faire cesser l'incarcération
d'un ami de l'humanité[59].» J'apprends alors que le premier consul,
frappé d'une réclamation aussi générale, et, cédant aux vives instances
de Joséphine, avait annoncé qu'il se ferait rendre compte de la
détention de l'abbé Sicard. Je l'avouerai, l'honneur que je ressentis me
fit tressaillir bien délicieusement, et les félicitations de tous ceux
qui m'entouraient sont encore présentes à mon souvenir. Il est de ces
dates du cœur qui ne s'effacent jamais.»
* * * * *