Coup d'œil rétrospectif sur l'épisode du comte de Solar.--Est-ce
une aventure réelle ou un roman historique?--Bonne foi, conviction
de l'abbé de l'Épée.--Ses efforts pour rendre l'innocence et
l'honneur à Cazeaux.--Un dilemme pour en finir.--M. Fournier des
Ormes voit dans cette aventure une mystification.--Suivant lui, le
pupille du célèbre instituteur n'aurait pas été complétement
sourd.--Cette opinion combattue par M. Valade-Gabel.--La pièce de
Bouilly.--Première représentation.--Grand succès.--Incident de la
seconde.--L'abbé Sicard mis en liberté.
Quelques personnes, à l'exemple du défenseur de Cazeaux, ont paru
disposées à reprocher à l'abbé de l'Épée de s'être laissé entraîner dans
cette mémorable affaire par l'excès d'un zèle aveugle et de s'être lancé
à l'aventure dans une entreprise dont il a, suivant elles, mal calculé
les conséquences. Nous faudra-t-il nous rallier à cette opinion ou
soutenir celle du vénérable instituteur?
A ne considérer, la main sur la conscience, que le dénouement de ce
procès, et principalement l'épisode dramatique du cimetière de Charlas,
où cette fameuse surdent est enfin découverte et représentée comme une
pièce de conviction à la décharge de Cazeaux, peut-être, malgré
certaines présomptions palpables en faveur de l'élève de l'abbé de
l'Épée, pencherions-nous, avec nos adversaires, pour y voir moins une
aventure réelle qu'un roman historique.
Quoi qu'il en soit, de quel droit nous permettrions-nous de faire un
crime à ce bienfaiteur de l'humanité d'avoir joué, dans ce drame si
fécond en péripéties, un rôle indigne du caractère dont il était revêtu,
et bien plus indigne encore de cette pureté d'intention qui, de l'aveu
de tous ceux qui ont été à même de le connaître et de l'apprécier, ne se
dément pas un instant dans le cours de cette vie d'abnégation et de
sacrifices? Jusqu'à sa dernière heure, nous ne craignons pas de le dire,
il eut la ferme conviction que son client appartenait à une famille
honorable, et que, tôt ou tard, la vérité triompherait dans sa personne.
En ce qui regarde Cazeaux, à voir avec quel consciencieux et généreux
empressement notre illustre instituteur a tout mis en œuvre pour lui
faire rendre l'innocence et l'honneur, ne semble-t-il pas qu'il
s'imputait à lui-même, en gémissant, les rigueurs qu'avait endurées ce
malheureux jeune homme?
Enfin pourquoi, au lieu de souiller la vie, si pure, de notre grand
instituteur, ne pas lui rendre la justice d'admirer exclusivement, et en
bannissant jusqu'à la moindre pensée outrageante, sa persévérance à
consacrer tous les efforts de sa charité surhumaine à la défense des
droits d'un de ses fils adoptifs, qu'il regarde, dans son for intérieur,
nous le répétons une bonne fois pour toutes, comme un pauvre orphelin
victime d'une barbare cupidité?
Tout examiné, nous nous bornerons à poser le dilemme suivant:
De deux choses l'une: ou le jeune sourd-muet, alors âgé de dix-sept à
dix-huit ans, est un imposteur, ou il ne l'est pas. S'il a effrontément
menti, pourquoi avoir négligé d'employer tous les moyens infaillibles
qu'offrait la justice pour s'assurer si sa déposition est ou non
véritable?
Si, de sa part, il n'y a pas eu la moindre intention d'en imposer à qui
que ce soit, pourquoi refuser d'admettre que la coïncidence ou la
similitude des circonstances a pu produire une si étrange illusion?
M. Fournier des Ormes, dans ses feuilletons intitulés: _le Sourd-Muet de
l'abbé de l'Épée (Souvenirs historiques)_, qui ont paru dans le
_Constitutionnel_, sur la fin de 1851, n'a pas craint de ranger
l'histoire de Joseph au nombre des mystifications du dix-huitième
siècle, et il a étayé victorieusement, selon lui, sa conviction à cet
égard sur ce qu'il n'était pas complétement sourd.
Nous croyons devoir opposer à cette opinion celle de M. Valade-Gabel,
professeur distingué de sourds-muets, ancien directeur de l'Institution
de Bordeaux, qui, à propos de la publication de ces feuilletons, a bien
voulu nous adresser par écrit quelques observations, auxquelles nous
paraît donner un poids considérable son expérience dans une matière
qu'il a longtemps étudiée et pratiquée. Les voici:
«Paris, le 15 avril 1852.