Foi robuste de l'abbé de l'Épée.--Ses occupations et ses infirmités
ne lui permettent pas d'accompagner le jeune Solar dans ses courses
au midi de la France.--Diverses personnes intéressées dans
l'affaire prennent la même direction.--Recherches long-temps
infructueuses.--Joseph ne se reconnaît nulle part, pas même en
présence de la tombe de son père.--On en exhume une tête d'enfant,
avec une surdent semblable à celle qu'on a arrachée à
Joseph.--Aventures d'un sourd-muet de Charleroi.--Parti qu'en tire
le défenseur de Cazeaux.--Contradictions palpables, graves
accusations formulées contre le pupille de l'abbé de l'Épée et
contre les divers témoins qui déposent en sa faveur.--Nouvelle
sentence confirmative du Châtelet.
Le jeune sourd-muet Joseph ne connaissait ni sa patrie ni sa famille, et
probablement le bon, le loyal instituteur avait affaire à trop forte
partie. Néanmoins, sa constance ne se rebuta point. Sa foi dans la
Providence ne lui permettait pas de douter du succès de ses démarches.
Cette foi était si sincère, si robuste, qu'un docte et pieux
ecclésiastique l'ayant supplié de lui laisser vérifier les preuves par
lui recueillies de la guérison d'un paralytique de Saint-Côme, dans la
procession solennelle de l'Eucharistie, qui avait eu lieu en 1770 ou
1771: «Monsieur, répondit l'abbé de l'Épée, si le miracle se faisait à
ma porte, je ne l'ouvrirais pas pour le voir.»
Il n'accompagna pas, comme on l'a prétendu par erreur, le jeune Solar
dans ses courses au midi de la France; ses occupations et ses infirmités
l'obligèrent à en charger le maître de pension M. Chevreau. Joseph eut,
ainsi que nous l'avons dit, le sourd-muet Deydier pour compagnon et pour
interprète. Comment réussiront-ils à découvrir le lieu de sa naissance?
On conduit le pauvre délaissé à toutes les barrières de Paris; à la
barrière d'Enfer, il indique que c'est par là qu'il est entré dans la
capitale. Voilà un trait de lumière pour l'abbé de l'Épée, qui le fait
partir pour Toulouse, le 19 août 1799, avec le sieur Olivier, conseiller
au Châtelet, le sieur Deyeux, substitut, et un greffier. Ce ne fut que
le 23 du même mois que le sieur Cazeaux et l'huissier, qui lui fut donné
pour gardien, prirent la même route. Mme de Vormes se chargea
d'accompagner Mlle de Solar dans cette direction.
Le rendez-vous général était à Saint-Jorry, près de Toulouse. Le 6
septembre, à six heures du matin, tous ces personnages sont réunis à
l'entrée de la ville, qu'inondent les flots d'une population immense,
avide de suivre leurs pas, d'examiner les traits de leurs visages et
d'interroger leurs moindres mouvements. Le juge ordonne à Joseph et à
son interprète de s'arrêter devant chaque maison dont l'aspect frappera
le jeune Solar. Après avoir parcouru successivement tous les lieux
témoins de son enfance et s'être transporté, les jours suivants, dans
tous les sites où il est censé avoir porté ses pas, Joseph déclare ne
rien reconnaître, pas même le lieu où repose le feu comte de Solar, son
père, tandis que cette vue arrache des torrents de larmes à la jeune
Caroline. On descend dans la fosse, et, aux yeux de toute la paroisse,
on en retire sans fracture la tête d'un jeune enfant. Un autre jour (le
dimanche 26 septembre), on en extrait tous les ossements et différentes
dents cariées; on trouve enfin cette surdent si importante dans
l'affaire, au dire du défenseur du sieur Cazeaux, cette surdent qu'on
prétend avoir été arrachée à Joseph.
C'est en Picardie que se terminent les enquêtes. Nous jugeons à propos
d'en extraire seulement ce qui a trait à l'inconnu qui vint à Cuvilly
demander des nouvelles de son frère, et qu'on ne retrouva plus ensuite.
C'était un jeune homme, de quinze à seize ans, nommé Alexandre Joseph,
qui, ayant quitté son père, Pinchon de la Motte, employé aux mines de
Charleroy, avait mendié son pain en compagnie de son frère sourd-muet,
âgé de neuf à dix ans, nommé Pierre Joseph, et qui était vêtu d'une
roulière. Alexandre, le voyant tellement accablé de lassitude, qu'il ne
pouvait plus poursuivre sa route, l'avait abandonné du côté de Cuvilly.
A son retour chez son père, il lui avait dit que son frère était à
Paris, où une dame l'avait fait placer; il lui avait offert d'aller
chercher un certificat constatant le fait qu'il avançait, et, étant
revenu quelque temps après, il avait apporté à son père un écrit sans
signature, lui annonçant que son fils Pierre était à Bicêtre.
Cependant le défenseur de Cazeaux accuse l'abbé de l'Épée d'avoir laissé
surprendre sa bonne foi. Il va jusqu'à soutenir qu'un homme revêtu d'un
caractère honorable, le sieur Ducasse, juge à la monnaie de Toulouse, a
préparé ce coup de théâtre avec le petit imposteur; il l'accuse
formellement, il accuse les membres de la famille Hauteserre, témoins
les plus favorables à Joseph. Il tire de nouveaux arguments contre ce
dernier de ses variations, de ses contradictions manifestes, de ce qu'il
appelle ses tergiversations incessantes. Il est, assure-t-il,
scandalisé de la liberté illimitée qu'on a laissée au principal acteur
de cette mystification et à son digne interprète, de courir, de grand
matin, dans les rues, tantôt avec le sieur Chevreau, tantôt avec
différents domestiques, tantôt avec divers particuliers qui portent le
plus vif intérêt à sa cause. Il arrive aux prétendues reconnaissances de
certaines personnes et y voit le fruit évident, ou d'une prévention
aveugle, ou d'une obstination opiniâtre, ou d'une mauvaise foi palpable.
Enfin, il oppose Joseph à Joseph lui-même, répondant contradictoirement
aux questions qu'on lui adresse sur la reconnaissance dont il est
l'objet de la part de la dame d'Hauteserre, de son fils, de ses sœurs
et de la servante. Et, pour établir démonstrativement que le sourd-muet
présent n'est pas le comte de Solar, il s'efforce de prouver 1º
l'impossibilité physique, que l'individu qui a passé à Toulouse tout le
mois d'août et les premiers jours de septembre 1773, soit le même qu'on
découvre à Cuvilly, le 1er août 1773; 2º le fait de Joseph, méconnu
par l'universalité morale des témoins les plus dignes de foi, rapproché
du fait de Joseph méconnaissant les personnes et les lieux que le vrai
Solar aurait dû reconnaître.
Et, cependant, le 8 juin 1781, une nouvelle sentence du Châtelet
réhabilite le jeune _Théodore_. (C'est le nouveau nom que l'abbé de
l'Épée a donné à son protégé.) Voici le résumé de l'arrêt:
_Le mineur Joseph_ est déclaré _comte de Solar_; défenses à toutes
personnes de le troubler dans la possession de son état.
_Cazeaux_ est déchargé de l'accusation, son écrou est rayé, biffé.
Il est enjoint _au curé_ d'être plus exact et de se conformer aux
ordonnances et déclarations du roi.
_Cadours_[53] est mandé et admonesté à 3 fr. d'aumône.
_La demoiselle Solar_ et la fille Lama sont mises hors de cour.
Il est enjoint à _la demoiselle_ de reconnaître Joseph pour son frère.
L'énonciation faite sur le registre est rayée comme fausse.
Et Cazeaux promet de faire afficher la sentence en ce qui le concerne
seulement.