XV

Lettre de l'abbé de l'Épée à Me Élie de Beaumont, défenseur de

Cazeaux.--Preuves, suivant le célèbre instituteur, de l'identité de

Joseph et du comte de Solar.--Particularités remarquables.--Détails

peu édifiants sur la mère du sourd-muet.--Réponse de Me

Tronçon-Ducoudray à l'abbé de l'Épée.--Extrait mortuaire

constatant, à son avis, le décès.--L'illustre avocat modifie, plus

tard, son opinion.--Ses aveux à M. Bouilly, auteur du drame de

L'abbé de L'ÉPÉE..--Confirmation de la sentence du Châtelet par le

parlement de Paris, qui ordonne, en outre, un supplément d'enquête

et d'instruction.

L'abbé de l'Épée, dans sa lettre de 72 pages à Me Élie de Beaumont,

défenseur de Cazeaux, le même qui avait gagné le fameux procès de Calas,

rend compte, sous la date du 1er février 1779, de tout ce qui regarde

son jeune protégé, administre les preuves constatant l'identité du

mineur Joseph avec le comte de Solar, et tâche de détruire les diverses

objections soulevées par les dépositions de tous les témoins qui ont

comparu dans cette affaire. L'identité, suivant lui, consiste en ce

que, comme le comte de Solar, Joseph avait une surdent qui lui a été

arrachée par le chirurgien de l'Hôtel-Dieu, pendant le séjour qu'il y a

fait, et en ce que, si le comte de Solar avait une marque, en forme de

lentille, à la fesse gauche, Joseph a, sur la peau, plusieurs signes

lenticulaires, dont un[51] exactement à la même place.

Notre illustre instituteur a soin d'expliquer, entre autres faits, que,

dans la maison de l'île Saint-Louis, où sa mère l'avait mis en pension,

il y avait aussi deux demoiselles pensionnaires, plus grandes que lui,

qu'il croyait naturellement ses sœurs, de sorte que, toutes les fois

qu'il allait dîner chez M. Daustel, son grand-oncle, et chez Mme

Desgodets, sa grand'tante, il avait soin de demander qu'on lui donnât

quelque chose pour ses sœurs.

La mère de Solar, prouve ailleurs l'abbé de l'Épée, survécut deux ans à

son fils. Elle mourut en 1775. Elle ne possédait pour tout bien que 800

livres de pension viagère, que lui faisait M. le comte d'Eu. Elle avait

un loyer de 700 livres. Elle donnait à jouer à Toulouse... Elle ne

vivait que d'emprunts.--Il existait encore, selon lui, une lettre de

cette dame à M. Joisneau, son parent et son ami, par laquelle elle le

priait de ne pas lui refuser quelque argent pour se faire croire plus

riche _vis-à-vis du père du monsieur qu'elle devait épouser_, le

conjurant de lui garder le secret sur la mort de son fils, qui, depuis

deux ans, lui a coûté, dit-elle, 3,500 livres en remèdes.

A la fin de sa lettre, le vénérable instituteur s'écrie, du fond de sa

conscience d'honnête homme:

_Aperi os tuum muto et causis omnium filiorum qui pertranseunt._

_Ouvrez la bouche en faveur du muet et pour soutenir la cause de

tous les innocents que l'on veut perdre._

(Traduction de la Bible, par M. Le Gros). Prov. 31, 8.

Ce travail, extrêmement remarquable au point de vue de la dialectique,

est précédé d'un _Mémoire à consulter pour le sieur Bonvalet, avocat en

parlement, tuteur du jeune comte de Solar, sourd et muet_, mémoire suivi

d'une _Consultation du conseil, composé de MM. Boudet, Aubry, Cadet de

Sainville_, et d'une seconde consultation des mêmes, en date du 18 mars

1779.

Tandis que l'abbé de l'Épée prétend, sous le double rapport de la forme

et du fond, découvrir, dans l'irrégularité des deux actes mortuaires

invoqués, la preuve, sans réplique, de la parfaite identité du jeune

Joseph avec le jeune comte de Solar, Me Tronçon-Ducoudray[52], autre

défenseur du sieur Cazeaux, s'efforce de combattre, dans deux plaidoyers

des 1er et 9 mars 1779, les inductions qu'il en tire au préjudice de

son client, et conclut de l'énoncé officiel de l'extrait mortuaire

consigné dans le double registre envoyé au greffe de Toulouse, suivant

la déclaration de 1776, que cet extrait mortuaire démontre

incontestablement le décès du comte de Solar. Selon le même défenseur,

le jeune comte de Solar avait, comme nous l'avons vu, été inhumé le 28

janvier 1774, dans la sépulture de la famille Cazeaux. Son père était

mort au commencement de 1772, dans les environs d'Alby, chez un de ses

amis, M. Cassagnac de Granier; quelques années avant son décès, il

avait été frappé de paralysie et marchait difficilement.

Me Élie de Beaumont envisage la question sous toutes ses faces, et

s'efforce de pulvériser les présomptions accumulées contre le sieur

Cazeaux. Mais l'abbé de l'Épée ne se tient pas pour battu; il s'attache

à expliquer toutes les contradictions imputées à Joseph dans ses

interrogatoires, et prend à témoin, avec une nouvelle énergie, le

mécontentement que son interprète sourd-muet, Didier ou Deydier, ne

craignit pas de manifester au retour de l'audience, de ce que Joseph,

selon lui, avait si mal répondu, et de ce que lui-même, pour remplir

dignement son devoir, avait été obligé de traduire en conscience ses

réponses. Le vénérable instituteur finit non-seulement par récuser les

témoignages de ceux qui avaient été présents à l'acte d'inhumation comme

n'étant, à ses yeux, de nulle valeur, mais encore par invoquer,

principalement dans l'intérêt de sa cause, l'opinion d'un cousin germain

de la dame Solar, magistrat respectable, qui ne cessait de la dépeindre

comme très-expérimentée dans l'art de mentir.

Le 20 avril 1779, sur les conclusions de M. d'Aguesseau des Frênes,

petit-fils du grand d'Aguesseau, le parlement de Paris confirme la

plainte et la procédure.

«La cour ordonne que l'instruction sera continuée et qu'il sera informé

par addition au village d'Orvilliers, à Roye, à Péronne et à Mondidier;

Ordonne d'entendre le sieur Lacombe, officier de la maréchaussée

d'Amiens, le sieur du Candas, exempt de celle de Mondidier, et autres

témoins qui pourront avoir connaissance de l'enfant sourd et muet

trouvé, _le premier août_ 1773, au village de Cuvilly, et _vu quelques

jours auparavant_ à celui d'Orvilliers;

Décrète de prise de corps le quidam qui a été demander aux sieur et dame

Le Roux des nouvelles de _son frère_; ordonne qu'il sera amené

prisonnier ès-prisons du Châtelet, et que son procès lui sera fait et

parfait par les officiers du Châtelet;

Donne acte à M. le procureur général de sa plainte des faits de rature,

surcharges, interlignes et variations à l'acte mortuaire, du 28 janvier

1774, du dénommé le comte de Solar, etc.; ordonne qu'il en sera informé

par-devant les juges du Châtelet; décrète d'assigné, pour être ouïs, le

sieur Durban, curé de Charlas, et les deux témoins de l'acte, etc.;

Ordonne que le sourd et muet nommé Joseph, Deydier, son interprète,

Caroline de Solar et le sieur Cazeaux seront conduits par les juges et

officiers du Châtelet, etc., à Toulouse, à Alby, la Granerie, les

villages de Seisses, Saint-Elix-de-la-Terrasse, Montoussin, Montaigut,

Charlas, et autres lieux qui se trouvent sur la route de Toulouse à

Bagnères, ainsi qu'à Bagnères, pour être par eux dressé procès-verbal

des _gestes, signes et observations dudit Joseph et de son interprète

dans tous les lieux indiqués_;

«Les autorise à informer, récoler, confronter, interroger, recevoir

toutes déclarations, etc., à l'effet de constater si ledit Joseph

_reconnaîtra les lieux et les personnes, etc., et s'il sera reconnu,

etc._;

«Ordonne que le roi sera très-humblement supplié d'accorder lettres

patentes attributives de juridiction et de territoire, etc., pour ce que

dessus rapporté et joint au procès, être jugé définitivement, sauf

l'appel en la cour;

«Ordonne que les neuf lettres écrites par le comte et la comtesse de

Solar aux sieurs Joisneau et Villot, en 1768, 1769, 1771 et le 26 août

1773, seront déposées au greffe du Châtelet pour servir à l'instruction

et au jugement dudit procès, ce que de raison.

«En ce qui touche l'appel de la sentence du Châtelet du 29 septembre

1778, met l'appelation et ce dont est appel au néant; émendant, ordonne

que ledit Cazeaux sera par provisoire élargi des prisons où il est

détenu par l'huissier de la cour de service, à la charge de se

représenter, en état de décret de prise de corps, toutefois et quantes,

etc.;

«Comme aussi à la charge que ledit Cazeaux ne pourra aller ni à

Toulouse, ni à Charlas, ni dans tous les autres endroits où le mineur

Joseph sera conduit, avant que les officiers du Châtelet aient procédé

aux opérations ci-dessus et en leur présence, etc.»

L'Abbé de l'Épée: sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès · 第 21 / 141 题