Cazeaux, accusé d'avoir, de concert avec la comtesse de Solar,
supprimé la personne et l'état de l'enfant sourd-muet, est arrêté à
Toulouse et amené a Paris, les fers aux pieds et aux mains.--Ses
moyens de défense.--Il demande à être transféré, avec le
sourd-muet, partout où la justice croira que sa présence peut
devenir nécessaire pour éclaircir l'affaire.--Cette requête est
jointe au fond; on refuse son élargissement provisoire, ainsi que
le transfert de l'enfant et de sa sœur sur les lieux.--Enfin,
une sentence du Châtelet déclare Joseph fils du comte de Solar,
reconnaît Cazeaux innocent et le renvoie absous.--Commentaire des
juges.
Cependant, on avait écrit à Toulouse. On y avait demandé des
renseignements sur le jeune de Solar, et ces renseignements étaient
venus. Rien n'y était passé sous silence: on accusait formellement un
sieur Cazeaux d'avoir, de concert avec la comtesse de Solar, supprimé la
personne et l'état de l'enfant. Une plainte est dressée contre le
prévenu; il est décrété de prise de corps le 5 février 1778, arrêté à
Toulouse le 10 mai, amené, les fers aux pieds et aux mains, à Paris, et
plongé dans les cachots du grand Châtelet, à la suite d'un rapport
foudroyant de M. Avril, conseiller au parlement.
Les moyens de défense présentés par Cazeaux nous paraissent, pour
l'éclaircissement de la question en elle-même, mériter d'être reproduits
ici en entier:
«En 1773, disait-il, j'étais clerc chez M. Belin, procureur à Toulouse;
j'eus l'occasion de connaître Mme la comtesse de Solar. Cette dame,
sachant qu'à l'époque des vacances du parlement, je devais aller trouver
ma famille à Charlas, et, de là, accompagner ma mère aux eaux de
Bagnères, qui en sont proches, me pria instamment de me charger de son
fils, sourd et muet, alors âgé de onze ans, auquel le régime des eaux
avait été prescrit. J'acceptai avec d'autant plus d'empressement, que je
savais que Mme de Solar avait des relations très-puissantes à
Versailles, et que je pensai que ce service, rendu de bonne grâce, ne
serait point inutile à mon avancement et à ma fortune.
«L'enfant, qui me connaissait déjà, consentit facilement à me suivre,
et, le samedi 4 septembre 1773, à cinq heures du soir, à la porte de
l'auberge de l'_Écharpe_, dans l'une des rues les plus fréquentées de
Toulouse, en présence de cinquante à soixante personnes, je montai à
cheval, en prenant sur le devant de ma selle le jeune comte de Solar.
Nous partîmes, accompagnés de l'un de mes parents, l'abbé Cazeaux, et
d'un domestique de mon père, qui, tous deux, étaient aussi à cheval.
Ceci ne saurait faire l'objet d'un doute. Je donne les noms des
personnes qui assistaient à mon départ. Nous nous rendîmes à Charlas, en
passant par Saint-Elix-de-la-Terrasse, Montaigut et Montoussin. A
Charlas, je trouvai ma mère. L'enfant fut reçu à merveille par toute ma
famille, et, bientôt après, nous partîmes avec ma mère pour Bagnères.
»Après quinze jours de résidence aux eaux, le jeune de Solar revint avec
nous à Charlas. Ma mère s'attacha à cet enfant, et j'écrivis à Mme de
Solar pour lui demander de nous le laisser jusqu'à la Saint-Martin,
époque de mon retour. La comtesse y consentit; quelques affaires
domestiques et le mauvais temps retardèrent mon départ, et, vers Noël,
la petite vérole s'étant répandue dans le pays, l'enfant en fut atteint.
On lui prodigua les soins les plus empressés. Moi-même j'étais
constamment à son chevet, ce qui fut cause peut-être que je me vis
bientôt à toute extrémité. D'un autre côté, l'état de l'enfant ne tarde
pas à s'aggraver: un dépôt se forme dans sa poitrine. On lui administre
l'extrême-onction; et il meurt! Le jeune de Solar alors est enseveli,
mis dans un cercueil, et enterré au cimetière de Charlas, dans la
sépulture de ma famille.
«Tous ces faits, je peux les établir de la manière la plus péremptoire.
Je donne les noms de plus de quarante témoins qui ont vu l'enfant, qui
ont assisté à ses derniers moments, qui l'ont conduit au cimetière. Que
pourra-t-on répondre à ces témoins? Que l'acte de décès est
irrégulier... Mais rien n'est plus facile à expliquer que cette
irrégularité. Lorsque le curé de Charlas dressa cet acte, il manquait de
renseignements, et cela se comprend aisément: l'enfant était étranger au
pays; personne que moi, et j'étais alors dans un état de maladie
désespéré, ne connaissait exactement son âge et son nom... On savait
seulement que c'était le comte de Solar. Le curé constata donc que le
comte de Solar était mort; c'était tout ce qu'il savait. J'ignore s'il
demanda des renseignements pour compléter son acte, ou si ces
renseignements ne lui parvinrent pas... Toujours est-il que, lorsque,
pour se conformer à la loi, il fut obligé d'envoyer le double de l'acte
au greffe de la sénéchaussée de Toulouse, il l'envoya dans l'état où il
se trouvait alors. Plus tard, il s'aperçut que cet acte était
insuffisant, parce qu'il ne désignait pas clairement la personne
décédée, et il crut devoir le compléter en ajoutant ces mots: _Un enfant
âgé d'environ dix à onze ans, qui était muet, et qu'on appelait le comte
de Solar_. Il est vrai que cet acte manque de régularité; mais on ne
saurait contester que cet enfant, décédé à Charlas, fût le fils de la
comtesse de Solar.
«Quelles conséquences résultent de tout ceci? disait Cazeaux; c'est que
d'abord l'enfant, à moi confié à Toulouse par la comtesse de Solar, le 4
septembre 1773, est vraiment mort et enterré à Charlas, en janvier 1774,
et que, dès lors, l'enfant, que présente l'abbé de l'Épée, ne saurait
être le jeune de Solar, qui m'a été confié.--Ensuite, ajoutait-il, il
suffirait d'un simple rapprochement de date pour se convaincre que le
jeune comte de Solar, vu par un grand nombre de témoins, le 4 septembre
1773, à Toulouse, au moment de son départ avec moi, ne pouvait être cet
enfant sourd-et-muet, conduit, sur l'ordre de M. de Sartine au château
de Bicêtre, le 2 du même mois de septembre 1773, et qu'un mois
auparavant (le 1er août 1773) on avait trouvé abandonné sur le grand
chemin de Péronne en Picardie!»
Aussi Cazeaux, se faisant fort de prouver sa parfaite innocence,
insiste-t-il pour être transféré avec le jeune sourd-muet partout où la
justice croira que sa présence peut devenir nécessaire pour éclaircir
l'affaire.
Cette requête est jointe au fond; on refuse non-seulement
l'élargissement provisoire, mais encore le transfert de l'enfant et de
Caroline de Solar sur les lieux indiqués.
Enfin, par sentence de Messieurs du Châtelet, en date du 29 septembre
1778, Joseph est reconnu et déclaré fils de M. le comte de Solar et
frère de Caroline de Solar. Et le sieur Cazeaux est reconnu innocent et
renvoyé absous.
Ainsi s'expliquent Messieurs du Châtelet sur leur sentence:
«Le public croyait que Joseph ne pouvait être Solar sans que Cazeaux fût
coupable, et que celui-ci ne pouvait être innocent si Joseph était
Solar; mais cette alternative est tout à fait étrangère au procès.
L'enfant trouvé près de Péronne, dans les premiers jours d'août, et
qu'on a nommé Joseph, nous a été démontré être le petit Solar. Rien de
mieux établi que cette vérité; nous l'avons, en conséquence, déclaré
être de la famille des comtes de Solar. Il nous a été démontré avec la
même évidence que Cazeaux n'était pas et ne pouvait être complice de la
perte de cet enfant. Il nous a rendu bon compte de l'enfant dont on l'a
chargé sous le nom du petit Solar, dans le commencement de septembre
suivant, enfant qui est décédé ensuite. Cazeaux est donc innocent, et
nous l'avons renvoyé tel.
«La curiosité du public sur les aventures du petit Solar n'est pas
satisfaite; la nôtre ne l'a pas été non plus. Comment a-t-il été conduit
près de Péronne? Par qui? En quel temps? Où a-t-on trouvé un autre
enfant sourd et muet, à peu près du même âge? Pourquoi l'a-t-on
substitué? Quel dessein avait sa mère? Tout cela, sans doute, serait
fort intéressant à savoir; mais ce n'est pas là ce que nous avions à
juger. Si nous l'eussions appris, et si la Providence l'eût éclairci,
nous en eussions, au plus tôt, instruit le public. Elle ne l'a pas fait;
elle ne nous a appris que deux choses: Joseph est le comte de Solar et
Cazeaux n'est pas coupable. Notre jugement n'a donc porté que sur ces
deux points.--Mais à quoi bon, a-t-on dit, faire tant de dépenses, de la
part du gouvernement, pour découvrir si peu? A quoi bon? A rendre à un
malheureux enfant son état et à empêcher un innocent de subir la peine
d'un coupable. La mère a emporté avec elle son secret; la justice n'a pu
découvrir son complice; mais le crime se trouve sans effet, et celui à
qui on l'imputait faussement, est sauvé. Voilà l'affaire que les dates
rapprochées ont éclairée au point que la vérité nous a paru évidente.»