XIII

L'abbé de l'Épée veille attentivement sur le dépôt que lui a confié

la Providence--Menaces dont il est l'objet.--L'autorité le

protége.--Diverses personnes reconnaissent le jeune Solar.--Voyage

du célèbre instituteur, avec son protégé, à Clermont en Beauvoisis,

sa ville natale.--Nouvelles reconnaissances.--Joseph se rappelle

une cicatrice de son père.--Il est reconnu par son grand-père, mais

sa sœur hésite d'abord.--Une démarche auprès du duc de

Penthièvre.--Elle réussit.--Le prince accorde une pension de 800

livres au jeune Solar.--Le paiement en est bientôt

suspendu.--Pourquoi.--Curieuse lettre de l'abbé de l'Épée.--Le

premier semestre de la pension est payé.

Le signalement du jeune Solar, donné par Mme de Hauteserre,

s'accordait parfaitement avec celui de Joseph, pris au moment de son

arrivée à Paris. L'abbé de l'Épée se serait empressé, sans doute, de

poursuivre incontinent ses recherches, s'il n'eût pas jugé plus à propos

de se mettre en garde contre toute nouvelle surprise.

D'autres personnes inconnues ont beau lui demander le dépôt que la

Providence lui a confié, il lui semble trop sacré pour s'en défaire. On

le menace, mais l'autorité le rassure en lui déclarant qu'aucune

démarche sérieuse n'a encore été tentée pour lui soustraire son jeune

protégé et qu'on ne prendra aucun parti sans l'avoir consulté au

préalable.

Vers le mois de juin ou de juillet 1777, une demoiselle de Bierre se

présente à l'école de l'abbé de l'Épée, et, dès qu'elle voit Joseph,

elle s'écrie: «Je le reconnais bien, c'est le fils de M. le comte de

Solar.» Elle l'avait vu très-souvent, en effet, jusqu'à l'âge de sept ou

huit ans, chez Mlle Desgodets, grand'tante du jeune homme, dont elle

était alors dame de compagnie. Sa déposition est confirmée non-seulement

par celle de la nommée Anathot, ancienne domestique de M. d'Austel,

conseiller de l'élection de Paris et grand-oncle du jeune Solar, mais

aussi par celles de la dame Marguerite Roger, veuve de Guillaume Allin,

maître maçon, et de sa fille.

L'abbé de l'Épée ayant entendu dire, sur ces entrefaites, que son

protégé a vu le jour à Clermont en Beauvoisis, sollicite et obtient des

deux ministres Amelot et le comte de Saint-Germain l'autorisation de se

mettre en quête de nouveaux renseignements. Arrivé dans ce pays avec

son élève, il fait lever l'extrait de son acte de baptême et reçoit la

déclaration de vingt-huit habitants de cette ville, à la tête desquels

figure le nom de M. d'Austel de la Baronnière, lieutenant général du

bailliage et parent maternel du jeune Solar. Cette déclaration est

unanime: tous reconnaissent dans Joseph le fils du défunt comte. Ce

parent lui a demandé s'il se rappelait avoir vu une marque au visage de

son père. Aussitôt l'enfant trace sur sa joue la forme et les contours

d'une cicatrice. Il fait plus, il en indique la couleur en montrant ses

manchettes. En effet, le comte de Solar portait à la figure les traces

d'un éclat de bombe.

A son retour à Paris, l'abbé de l'Épée fait prier M. Clignet de

Marqueny, avocat au parlement et père de la comtesse de Solar, de

vouloir bien se rendre chez M. Joisneau, son parent et son ami, afin de

reconnaître ou de méconnaître, selon son honneur et sa conscience, le

jeune sourd-muet qu'il a à lui présenter. Devant eux, M. Cligny

reconnaît, le 19 septembre 1777, cet enfant pour son petit-fils.

De son côté, M. Moreau de Vormes, avocat au conseil et tuteur de Mlle

Caroline de Solar, a écrit à l'abbé de l'Épée qu'il ne doute plus que

Joseph ne soit le comte de Solar. Dans la vue de ménager une entrevue

entre les deux enfants, on fait venir Mlle de Solar à Paris de son

couvent de Toulouse. Dès le premier jour, le frère et la sœur ne se

reconnaissent pas, mais bientôt, à l'aide d'entretiens muets, ils

finissent par se livrer aux doux épanchements de l'amitié fraternelle.

On cite, en outre, comme une nouvelle présomption en faveur du protégé

de l'abbé de l'Épée, le _post scriptum_ d'une lettre adressée le 8

novembre 1777 par Mlle de Solar, qui venait d'être placée dans une

pension de Paris, à la maîtresse de pension de Joseph, madame Chevreau:

«Je vous prie de dire _mille choses tendres à mon cher petit frère_.»

Le respectable instituteur ne s'occupe plus, dès lors, que d'assurer le

sort de son protégé. Il se présente au duc de Penthièvre, l'aïeul du roi

Louis-Philippe, avec un placet, où il lui rappelle que M. le comte de

Solar, père du jeune sourd-muet, a été page de la duchesse du Maine,

gentilhomme de M. le prince de Dombes, puis de M. le comte d'Eu, et que

le grand-père de cet enfant a été gentilhomme de M. le duc du Maine. A

ce placet se trouvent jointes toutes les pièces qu'il a pu réunir en sa

faveur. Le solliciteur est accueilli avec les plus bienveillantes

démonstrations d'intérêt et de sympathie. Le prince lui promet que les

pièces seront scrupuleusement examinées dans son conseil et qu'une

réponse lui sera faite sous quinzaine. Son Altesse tient parole. Voici

la lettre en date du 8 novembre 1777 qu'elle lui fait écrire par M.

l'abbé Lenoir, chef de son conseil et conseiller de la grand'chambre:

«Monseigneur le duc de Penthièvre, Monsieur, a accordé une pension de

800 livres à M. de Solar. Ce jeune homme la doit uniquement à vos bontés

pour lui et aux peines que vous vous êtes données pour constater son

état...... Je vous prie de me permettre de faire insérer dans le brevet

qu'elle sera payée sur vos quittances. C'est le plus grand bien à faire

à ce jeune-homme que de le laisser dans votre dépendance. Je suis, etc.»

Ce ne fut toutefois qu'après six semaines environ d'attente, que l'abbé

de l'Épée put avoir connaissance du motif qui avait arrêté l'envoi du

brevet de pension qui devait lui être expédié immédiatement. On avait

assuré à M. l'abbé Lenoir qu'il n'était pas impossible qu'il survînt un

acte mortuaire renversant tout l'échafaudage de preuves réunies, à

grand'peine, par l'abbé de l'Épée. M. de Vormes, craignant, de son côté,

de voir sa pupille privée par ce contre-coup d'une pension de 400

livres, qui lui avait été accordée pour les quelques années qu'il

surveillerait son éducation, avait supplié le digne instituteur des

sourds-muets de suspendre toute démarche jusqu'à nouvel

éclaircissement. Ce dernier lui adressa incontinent la réponse

suivante[50]:

«MONSIEUR,

«J'ignorais jusqu'à ce moment tout ce que la malice des hommes a pu dire

contre vous. Tout ce que je savais, c'est ce que vous aviez dit

vous-même, en présence de M. le premier président du parlement de

Toulouse et de M. l'abbé Dubourg, que vous aviez cru agir pour les

intérêts de Mademoiselle votre pupille en arrêtant l'expédition du

brevet accordé par S. A. S. Monseigneur le duc de Penthièvre au jeune

comte de Solar. Ne vous offensez pas, Monsieur, si je l'appelle ainsi.

C'est le nom qu'il prend du consentement de M. le lieutenant civil et de

M. le procureur du roi, et c'est ainsi qu'il signe dans tous les actes

de la procédure entamée au civil. Quel autre nom, en effet, peut prendre

un jeune homme qui, après n'avoir disparu que pendant quatre ans, est

reconnu par son grand-père, par son grand-oncle à la mode de Bretagne et

par bon nombre de témoins respectables?

«Vous prétendez, Monsieur, que j'ai toujours été en avant depuis que

vous m'avez marqué que la prudence exigeait que je ne fisse aucune

démarche sous le nom du _comte de Solar_. Vous me permettrez de vous

dire qu'à partir de ce moment, je n'ai pas avancé d'un quart de ligne.

Mon placet au prince était antérieur à cet avis de votre part. Il vous

sera facile de vérifier les dates. Depuis lors, je n'ai fait d'autre

démarche que celle d'aller chez M. l'abbé Lenoir, sur l'avis qu'il

m'avait donné que la pension était accordée et qu'il désirait me voir.

«Vous paraissez, Monsieur, me reprocher que je ne vous ai pas montré

l'extrait mortuaire que j'avais reçu. Vous avez donc oublié que j'ai eu

l'honneur de vous dire que cela était impossible, parce que je l'avais

envoyé à M. le procureur du roi. Vous pouvez lui demander à le voir, et

je ne doute point qu'il ne vous le communique; mais, comme il m'a paru

que cette pièce contenait des erreurs matérielles, j'ai désiré savoir si

l'extrait qu'on vous a envoyé de Charlas même les renferme

pareillement.

«Je ne vous cacherai point, Monsieur, les erreurs que renferme la pièce

qui m'est venue, et que j'ai envoyée à M. le procureur du roi. Il n'y a

ni les noms de baptême, ni le premier nom de famille, ni l'âge du

défunt, mais seulement le nom de _comte de Solar_, décédé le 28 janvier

1774. Cherchez si c'est le fils, le père ou le grand-père, l'oncle ou le

cousin germain, un homme ou un enfant. Vous ne trouverez rien. Je vous

le demande, Monsieur, si c'est à tort que je désire savoir si l'extrait

que vous avez reçu, est plus complet.

«Je ne sais pas, non plus, pourquoi vous refusez de me dire, ou, du

moins, pourquoi vous ne me dites pas si c'est de Barèges ou de Bagnères

que vous avez reçu l'indication d'un enfant inconnu, mort en 1774. Il en

sera question dans le procès. Il faudra toujours qu'on le sache. Vous

nous éviteriez des longueurs par un seul trait de plume ou un petit

morceau de papier, si vous avez l'extrait dont il s'agit.

«Je vous souhaite, Monsieur, ainsi qu'à Madame votre épouse et à tout ce

qui vous appartient, l'année la plus heureuse que vous puissiez désirer

et espérer. Nous pouvons avoir des sentiments différents sur un fait

particulier, mais cela ne change rien à l'estime et au respect avec

lesquels j'ai l'honneur d'être,

«Monsieur,

«Votre très-humble et très-obéissant

serviteur,

L'abbé DE L'ÉPÉE.

«Ce 31 décembre, immédiatement après avoir reçu l'honneur de la vôtre, à

huit heures du soir.»

Quelle ne dut pas être la surprise de l'abbé de l'Épée en recevant, dans

le mois de janvier suivant, une ordonnance de 400 livres pour les six

derniers mois de l'année 1777!

L'Abbé de l'Épée: sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès · 第 19 / 141 题