L'abbé de l'Épée veille attentivement sur le dépôt que lui a confié
la Providence--Menaces dont il est l'objet.--L'autorité le
protége.--Diverses personnes reconnaissent le jeune Solar.--Voyage
du célèbre instituteur, avec son protégé, à Clermont en Beauvoisis,
sa ville natale.--Nouvelles reconnaissances.--Joseph se rappelle
une cicatrice de son père.--Il est reconnu par son grand-père, mais
sa sœur hésite d'abord.--Une démarche auprès du duc de
Penthièvre.--Elle réussit.--Le prince accorde une pension de 800
livres au jeune Solar.--Le paiement en est bientôt
suspendu.--Pourquoi.--Curieuse lettre de l'abbé de l'Épée.--Le
premier semestre de la pension est payé.
Le signalement du jeune Solar, donné par Mme de Hauteserre,
s'accordait parfaitement avec celui de Joseph, pris au moment de son
arrivée à Paris. L'abbé de l'Épée se serait empressé, sans doute, de
poursuivre incontinent ses recherches, s'il n'eût pas jugé plus à propos
de se mettre en garde contre toute nouvelle surprise.
D'autres personnes inconnues ont beau lui demander le dépôt que la
Providence lui a confié, il lui semble trop sacré pour s'en défaire. On
le menace, mais l'autorité le rassure en lui déclarant qu'aucune
démarche sérieuse n'a encore été tentée pour lui soustraire son jeune
protégé et qu'on ne prendra aucun parti sans l'avoir consulté au
préalable.
Vers le mois de juin ou de juillet 1777, une demoiselle de Bierre se
présente à l'école de l'abbé de l'Épée, et, dès qu'elle voit Joseph,
elle s'écrie: «Je le reconnais bien, c'est le fils de M. le comte de
Solar.» Elle l'avait vu très-souvent, en effet, jusqu'à l'âge de sept ou
huit ans, chez Mlle Desgodets, grand'tante du jeune homme, dont elle
était alors dame de compagnie. Sa déposition est confirmée non-seulement
par celle de la nommée Anathot, ancienne domestique de M. d'Austel,
conseiller de l'élection de Paris et grand-oncle du jeune Solar, mais
aussi par celles de la dame Marguerite Roger, veuve de Guillaume Allin,
maître maçon, et de sa fille.
L'abbé de l'Épée ayant entendu dire, sur ces entrefaites, que son
protégé a vu le jour à Clermont en Beauvoisis, sollicite et obtient des
deux ministres Amelot et le comte de Saint-Germain l'autorisation de se
mettre en quête de nouveaux renseignements. Arrivé dans ce pays avec
son élève, il fait lever l'extrait de son acte de baptême et reçoit la
déclaration de vingt-huit habitants de cette ville, à la tête desquels
figure le nom de M. d'Austel de la Baronnière, lieutenant général du
bailliage et parent maternel du jeune Solar. Cette déclaration est
unanime: tous reconnaissent dans Joseph le fils du défunt comte. Ce
parent lui a demandé s'il se rappelait avoir vu une marque au visage de
son père. Aussitôt l'enfant trace sur sa joue la forme et les contours
d'une cicatrice. Il fait plus, il en indique la couleur en montrant ses
manchettes. En effet, le comte de Solar portait à la figure les traces
d'un éclat de bombe.
A son retour à Paris, l'abbé de l'Épée fait prier M. Clignet de
Marqueny, avocat au parlement et père de la comtesse de Solar, de
vouloir bien se rendre chez M. Joisneau, son parent et son ami, afin de
reconnaître ou de méconnaître, selon son honneur et sa conscience, le
jeune sourd-muet qu'il a à lui présenter. Devant eux, M. Cligny
reconnaît, le 19 septembre 1777, cet enfant pour son petit-fils.
De son côté, M. Moreau de Vormes, avocat au conseil et tuteur de Mlle
Caroline de Solar, a écrit à l'abbé de l'Épée qu'il ne doute plus que
Joseph ne soit le comte de Solar. Dans la vue de ménager une entrevue
entre les deux enfants, on fait venir Mlle de Solar à Paris de son
couvent de Toulouse. Dès le premier jour, le frère et la sœur ne se
reconnaissent pas, mais bientôt, à l'aide d'entretiens muets, ils
finissent par se livrer aux doux épanchements de l'amitié fraternelle.
On cite, en outre, comme une nouvelle présomption en faveur du protégé
de l'abbé de l'Épée, le _post scriptum_ d'une lettre adressée le 8
novembre 1777 par Mlle de Solar, qui venait d'être placée dans une
pension de Paris, à la maîtresse de pension de Joseph, madame Chevreau:
«Je vous prie de dire _mille choses tendres à mon cher petit frère_.»
Le respectable instituteur ne s'occupe plus, dès lors, que d'assurer le
sort de son protégé. Il se présente au duc de Penthièvre, l'aïeul du roi
Louis-Philippe, avec un placet, où il lui rappelle que M. le comte de
Solar, père du jeune sourd-muet, a été page de la duchesse du Maine,
gentilhomme de M. le prince de Dombes, puis de M. le comte d'Eu, et que
le grand-père de cet enfant a été gentilhomme de M. le duc du Maine. A
ce placet se trouvent jointes toutes les pièces qu'il a pu réunir en sa
faveur. Le solliciteur est accueilli avec les plus bienveillantes
démonstrations d'intérêt et de sympathie. Le prince lui promet que les
pièces seront scrupuleusement examinées dans son conseil et qu'une
réponse lui sera faite sous quinzaine. Son Altesse tient parole. Voici
la lettre en date du 8 novembre 1777 qu'elle lui fait écrire par M.
l'abbé Lenoir, chef de son conseil et conseiller de la grand'chambre:
«Monseigneur le duc de Penthièvre, Monsieur, a accordé une pension de
800 livres à M. de Solar. Ce jeune homme la doit uniquement à vos bontés
pour lui et aux peines que vous vous êtes données pour constater son
état...... Je vous prie de me permettre de faire insérer dans le brevet
qu'elle sera payée sur vos quittances. C'est le plus grand bien à faire
à ce jeune-homme que de le laisser dans votre dépendance. Je suis, etc.»
Ce ne fut toutefois qu'après six semaines environ d'attente, que l'abbé
de l'Épée put avoir connaissance du motif qui avait arrêté l'envoi du
brevet de pension qui devait lui être expédié immédiatement. On avait
assuré à M. l'abbé Lenoir qu'il n'était pas impossible qu'il survînt un
acte mortuaire renversant tout l'échafaudage de preuves réunies, à
grand'peine, par l'abbé de l'Épée. M. de Vormes, craignant, de son côté,
de voir sa pupille privée par ce contre-coup d'une pension de 400
livres, qui lui avait été accordée pour les quelques années qu'il
surveillerait son éducation, avait supplié le digne instituteur des
sourds-muets de suspendre toute démarche jusqu'à nouvel
éclaircissement. Ce dernier lui adressa incontinent la réponse
suivante[50]:
«MONSIEUR,
«J'ignorais jusqu'à ce moment tout ce que la malice des hommes a pu dire
contre vous. Tout ce que je savais, c'est ce que vous aviez dit
vous-même, en présence de M. le premier président du parlement de
Toulouse et de M. l'abbé Dubourg, que vous aviez cru agir pour les
intérêts de Mademoiselle votre pupille en arrêtant l'expédition du
brevet accordé par S. A. S. Monseigneur le duc de Penthièvre au jeune
comte de Solar. Ne vous offensez pas, Monsieur, si je l'appelle ainsi.
C'est le nom qu'il prend du consentement de M. le lieutenant civil et de
M. le procureur du roi, et c'est ainsi qu'il signe dans tous les actes
de la procédure entamée au civil. Quel autre nom, en effet, peut prendre
un jeune homme qui, après n'avoir disparu que pendant quatre ans, est
reconnu par son grand-père, par son grand-oncle à la mode de Bretagne et
par bon nombre de témoins respectables?
«Vous prétendez, Monsieur, que j'ai toujours été en avant depuis que
vous m'avez marqué que la prudence exigeait que je ne fisse aucune
démarche sous le nom du _comte de Solar_. Vous me permettrez de vous
dire qu'à partir de ce moment, je n'ai pas avancé d'un quart de ligne.
Mon placet au prince était antérieur à cet avis de votre part. Il vous
sera facile de vérifier les dates. Depuis lors, je n'ai fait d'autre
démarche que celle d'aller chez M. l'abbé Lenoir, sur l'avis qu'il
m'avait donné que la pension était accordée et qu'il désirait me voir.
«Vous paraissez, Monsieur, me reprocher que je ne vous ai pas montré
l'extrait mortuaire que j'avais reçu. Vous avez donc oublié que j'ai eu
l'honneur de vous dire que cela était impossible, parce que je l'avais
envoyé à M. le procureur du roi. Vous pouvez lui demander à le voir, et
je ne doute point qu'il ne vous le communique; mais, comme il m'a paru
que cette pièce contenait des erreurs matérielles, j'ai désiré savoir si
l'extrait qu'on vous a envoyé de Charlas même les renferme
pareillement.
«Je ne vous cacherai point, Monsieur, les erreurs que renferme la pièce
qui m'est venue, et que j'ai envoyée à M. le procureur du roi. Il n'y a
ni les noms de baptême, ni le premier nom de famille, ni l'âge du
défunt, mais seulement le nom de _comte de Solar_, décédé le 28 janvier
1774. Cherchez si c'est le fils, le père ou le grand-père, l'oncle ou le
cousin germain, un homme ou un enfant. Vous ne trouverez rien. Je vous
le demande, Monsieur, si c'est à tort que je désire savoir si l'extrait
que vous avez reçu, est plus complet.
«Je ne sais pas, non plus, pourquoi vous refusez de me dire, ou, du
moins, pourquoi vous ne me dites pas si c'est de Barèges ou de Bagnères
que vous avez reçu l'indication d'un enfant inconnu, mort en 1774. Il en
sera question dans le procès. Il faudra toujours qu'on le sache. Vous
nous éviteriez des longueurs par un seul trait de plume ou un petit
morceau de papier, si vous avez l'extrait dont il s'agit.
«Je vous souhaite, Monsieur, ainsi qu'à Madame votre épouse et à tout ce
qui vous appartient, l'année la plus heureuse que vous puissiez désirer
et espérer. Nous pouvons avoir des sentiments différents sur un fait
particulier, mais cela ne change rien à l'estime et au respect avec
lesquels j'ai l'honneur d'être,
«Monsieur,
«Votre très-humble et très-obéissant
serviteur,
L'abbé DE L'ÉPÉE.
«Ce 31 décembre, immédiatement après avoir reçu l'honneur de la vôtre, à
huit heures du soir.»
Quelle ne dut pas être la surprise de l'abbé de l'Épée en recevant, dans
le mois de janvier suivant, une ordonnance de 400 livres pour les six
derniers mois de l'année 1777!