DU PREMIER MARS 1776.

=NOTE INTÉRESSANTE=

«Le 2 septembre 1773[48], on a trouvé sur le grand chemin de

Péronne par Compiègne, proche Séchelles, un jeune enfant sourd et

muet[49], âgé d'environ douze à treize ans. On l'a conduit à Paris

et mis à l'hôpital général avec l'indication ci-dessus: il a été

mené ensuite à l'Hôtel-Dieu pour cause de maladie, et y est resté

pour servir selon ses forces dans une des salles.

»Étant parvenu maintenant à l'âge de quinze ans, il s'exprime par

signes d'une manière assez sensible pour faire entendre:

«1º Qu'il est d'une famille honnête et aisée;

«2º Que son père, qui était boiteux, est mort;

«3º Que sa mère est restée veuve avec quatre enfants, savoir: trois

filles et lui;

«4º Que sadite mère portait des rubans, avait une montre, de beaux

habits, une maison vaste et des domestiques pour la servir, et que

lui-même y a toujours été servi;

«5º Qu'il y avait un grand jardin, un jardinier pour le cultiver,

et que ce jardin rapportait beaucoup de fruits: il explique ce

qu'on faisait pour les conserver pendant l'hiver;

«6º Qu'un certain jour on l'a fait monter sur un cheval avec un

cavalier;

«7º Qu'on lui a mis un masque, afin qu'il ne vît pas où on le

menait;

«8º Qu'après l'avoir mené bien loin, le cavalier l'a abandonné.

«Il s'agit de faire rendre à ce misérable enfant son nom, son état

et ses biens.

«Monseigneur le comte de Saint-Germain, secrétaire d'État, ayant le

département de la guerre, ordonne à toutes les brigades de

maréchaussée du royaume de faire les informations et recherches les

plus exactes pour découvrir, s'il est possible, le lieu de la

naissance du jeune homme dont il s'agit, ainsi que les noms et

qualités de ses parents, et de lui en donner avis sur-le-champ. Le

zèle de la brigade qui sera parvenue à faire cette découverte

intéressante, sera récompensé par une gratification.»

«A Paris, de l'Imprimerie royale, 1776.»

Les lettres et les éclaircissements qui parvinrent de divers côtés au

ministre, furent renvoyés à l'abbé de l'Épée. Dans le courant du même

mois, un inconnu vêtu de noir se présente à l'Hôtel-Dieu, demandant à

voir le jeune sourd-muet, et, après l'avoir considéré en affectant un

mépris outrageant, il s'écrie: «Ce n'est pas celui-là;» et sur

l'observation qui lui est faite que c'est celui-là même, il réplique:

«Je sais bien ce que je dis,» et il s'en va.

Cependant le charitable abbé, craignant que quelque nouveau piége ne

soit tendu au pauvre enfant, se décide, quoique déjà chargé d'un lourd

fardeau, à le retirer de l'hôpital pour le placer chez M. Chevreau,

maître de pension, à qui il a déjà confié vingt-six de ses frères

d'infortune.

Quelque temps après, il substitue le nom de Joseph à celui de Louis

Leduc qu'il lui a d'abord donné sur la foi de lettres attestant la

vérité de la déclaration faite, par une fille de vingt-deux ans, traitée

à cette époque pour une blessure à l'Hôtel-Dieu; qu'elle connaissait le

jeune sourd-muet, ainsi que toute sa famille. L'abbé n'a pas tardé à se

convaincre, en effet, que l'enfant trouvé sur la route de Péronne, au

mois d'août 1773, et conduit à Paris le 2 septembre suivant, ne peut

être Louis Leduc, venu dans cette dernière ville, pour la première fois,

à la fin de mars 1774. Celui-ci, né le 11 février 1764, et amené à

l'Hôtel-Dieu le 23 mars 1774, a été conduit, dès le même jour, à

l'hôpital de la Pitié, d'où il a été transféré, le 28 du même mois, à

Bicêtre, où il est mort le 19 janvier 1775.

L'abbé de l'Épée reçoit, le 5 juin 1776, une lettre du prince de

Montbarey, avec une note de Mme de Hauteserre, qui va passer, tous

les ans, huit mois à Toulouse, où elle avait loué, au commencement de

l'année 1773, chez Mme la comtesse de Solar, originaire de Paris et

veuve de M. le comte de Solar, ancien militaire, mort à Alby, un

appartement, au-dessous duquel il y a un très-beau et très-vaste jardin.

«La comtesse, dit cette dame, avait une fille, âgée d'environ quatorze

ans, et un garçon sourd-muet, qui pouvait en avoir douze à treize. Cet

enfant partit de Toulouse vers le commencement du mois d'août de ladite

année 1773, sous la conduite d'un jeune homme; on l'emmenait aux eaux de

Barèges pour le guérir de sa surdité, et, depuis, on ne le vit plus: sa

mère était morte en novembre ou décembre de l'année dernière, et sa

sœur habitait actuellement un couvent de Toulouse.»

Mme de Hauteserre ajoutait que le jeune Solar avait les dents mal

rangées et une surdent à la mâchoire inférieure, du côté gauche. Mlle

Caroline de Solar avait aussi une surdent au même endroit.

L'Abbé de l'Épée: sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès · 第 18 / 141 题