Episode du jeune comte de Solar.--Un sourd-muet, de douze à treize
ans, trouvé sur la grande route de Péronne, envoyé à Bicêtre, puis
à l'Hôtel-Dieu de Paris.--Quelques souvenirs confus.--Enlèvement et
abandon.--Appartient-il à une famille riche?--Note envoyée à toutes
les maréchaussées de France.--Étrange visite à l'Hôtel-Dieu.--Le
sourd-muet en est retiré et mis en pension avec d'autres frères
d'infortune.--Une confusion de personnes.--Nom de Joseph substitué
à celui de Louis Leduc.--Le prince de Montbarey et Mme de
Hauteserre.--Découverte de la demeure de Mme la comtesse de Solar,
à Toulouse.--Un trait de lumière.
L'histoire du jeune sourd-muet abandonné, connu sous le nom du comte de
Solar, est si palpitante d'intérêt, que nous croyons devoir en résumer
succinctement, impartialement, les faits principaux, les circonstances,
les péripéties, sans négliger d'examiner consciencieusement les
témoignages que les parties adverses ont essayé d'invoquer contre lui.
Nous pensons même que nos lecteurs nous sauront gré de ménager leur
attention en bannissant de ce récit certaines longueurs qui finiraient
bientôt par la fatiguer dans un livre destiné principalement à démontrer
qu'il n'y a rien ici-bas qui puisse rebuter la sainte trinité de la Foi,
de l'Espérance et de la Charité chrétienne.
Le 1er août 1773, sur la grande route de Péronne, à peu de distance
du château de Séchelles, en Picardie, un enfant, âgé de douze à treize
ans, est trouvé dans un état de délabrement capable de fendre le cœur
le plus insensible. M. Le Roux, receveur des aides à Cuvilly, et son
épouse le recueillent à leur porte et le confient à une femme charitable
(Mme Paulin), qui le garde un mois entier chez elle. En vertu d'un
ordre de M. de Sartine, lieutenant général de police, ordre motivé sur
une recommandation de Mme Hérault de Séchelles, le jeune sourd-muet
est placé à Bicêtre le 2 septembre de la même année. Il y tombe malade
et est transporté à l'Hôtel-Dieu le 13 juin 1775. Il y avait environ
huit mois qu'il y languissait, lorsqu'une affaire conduisit l'abbé de
l'Épée[47] dans cet asile de la souffrance. L'enfant, vêtu d'une casaque
grise et coiffé d'un bonnet de coton blanc, costume uniforme de
l'hôpital, lui est présenté par la mère Saint-Antoine, chargée de la
salle au service de laquelle il est resté attaché. A une seconde visite,
cette religieuse conjure l'abbé de le retirer de cet hôpital pour
l'instruire. Il l'interroge. Les gestes du sourd-muet lui donnent à
entendre qu'il appartient à des parents riches; que son père boitait et
qu'il est mort; que sa mère est restée veuve avec quatre enfants, deux
sœurs ses aînées, lui et une sœur plus jeune; qu'il y a dans la
maison des domestiques et un grand jardin qui rapporte beaucoup de
fruits; qu'un cavalier, enfin, après l'avoir mené bien loin, l'a
abandonné, le visage couvert d'un masque ou d'un voile. Son maintien,
son air distingué sous les haillons de la misère et sa pantomime
expressive semblent confirmer cette déposition de l'orphelin, victime
d'un préjugé barbare ou d'une ambition criminelle.
D'après le conseil de M. Papillon, prévôt de la maréchaussée de
l'Ile-de-France, l'abbé de l'Épée en réfère à M. le comte de
Saint-Germain, ministre de la guerre, le suppliant de vouloir bien
donner des ordres pour faire parvenir son signalement exact à toutes les
maréchaussées du royaume. Ce signalement est reproduit à l'Imprimerie
royale sous le titre de _Note intéressante_. En voici la teneur, portant
en marge qu'on tient ces renseignements de l'abbé de l'Épée,
instituteur gratuit des sourds-muets: