Vertus et bienfaits de l'abbé de l'Épée.--Sa soutane usée.--Presque
octogénaire, il se prive de feu pour ses enfants, durant un hiver
rigoureux.--Projet d'un tableau de l'abbé de l'Épée par le
sourd-muet Léopold Loustau.--Il refuse un évêché en France et une
abbaye en Allemagne.--Belles réponses à Joseph II et à Catherine de
Russie.--Paroles mémorables.--Il ne demande qu'à instruire des
sourds-muets pauvres et à apprendre pour eux les langues de tous
les pays.--Son désintéressement, ses sacrifices.--Louis XVI redoute
d'abord son jansénisme.--Plus tard, il accepte le patronage de son
école, en autorise le transfert à l'ancien couvent des Célestins et
lui assigne une rente annuelle sur sa cassette.--La mort ne permet
pas à l'abbé de l'Épée de voir ses élèves installés dans ce nouveau
local.--Statistique des pensions de sourds-muets et de
sourdes-muettes, existantes à cette époque à Paris.--Son école à un
second étage de la rue des Moulins.--Sa maison de campagne à loyer,
rue des Martyrs.--Scènes attendrissantes.
Si le génie de l'abbé de l'Épée était immense, ses bienfaits ne le
furent pas moins. Pas un jour de sa vie ne s'écoula sans qu'un nouveau
sacrifice de sa part vint adoucir la triste destinée de ceux qu'il
regardait comme ses fils adoptifs. Le bon pasteur s'obstinait à traîner
une soutane usée, à garder la plus stricte économie dans ses repas, dans
son entretien, et, quoique presque octogénaire et assiégé par les
infirmités irréparables de ce grand âge, à se priver de feu pendant un
hiver des plus rigoureux (1788), _pour ne pas faire tort_, disait-il,
_au patrimoine sacré de ses enfants_. Un matin, la nouvelle de cette
privation secrète est révélée par sa gouvernante; elle jette leur âme
dans le désespoir, et, joignant leurs instances à celles de cette
excellente femme, ils le supplient, les larmes aux yeux, dans leur
langage empreint de la plus naïve éloquence, de se conserver pour ses
fils adoptifs.
Peu lui importait, d'ailleurs, que son indigence scandalisât un monde
raffiné, quand il se contentait de sa seule parure, la vertu; ce n'était
point toutefois chez lui une vertu rude, sauvage, repoussante, mais une
vertu bienfaisante qui s'insinuait doucement dans les esprits. Au milieu
de ses mortifications, il avait soin de se dérober à l'admiration de
ceux qui l'approchaient. Il cherchait à se cacher à lui-même. Son âme,
d'une rare trempe, s'était si bien endurcie à ses combats intérieurs de
chaque jour, qu'on le voyait partager tout son temps entre le travail et
la charité ou la prière. A le voir réciter les offices de l'Église à
certaines heures fixes, on l'eût pris pour un fervent cénobite qui prie
sur les tombeaux.
Jusqu'à présent, ô surprise! pas un grand maître n'a confié à la toile
une scène aussi touchante! Eh bien! c'est pour nous un grand bonheur
d'avoir à annoncer ici qu'un jeune artiste de talent, un sourd-muet, M.
Léopold Loustau[42], ancien élève de l'Institution de Nancy, songe à
réparer cette injure, trop prolongée, à la mémoire de notre saint
Vincent de Paule.
Sans doute, il est présent encore au souvenir de nos lecteurs ce
désintéressement trop rare, hélas! dans notre siècle d'égoïsme, dont
l'humble apôtre fit preuve dans une circonstance antérieure,
lorsqu'atteignant à peine sa vingt-sixième année, il refusa un évêché
que le cardinal de Fleury lui offrait en reconnaissance d'un service
personnel que son père lui avait rendu. A l'empereur Joseph II, qui lui
proposait une abbaye dans ses États, il répondait ainsi: «Je suis
confus, sire, de vos bontés; si, à l'époque où mon entreprise n'offrait
encore aucune chance de succès, quelque médiateur puissant eût sollicité
et obtenu pour moi un riche bénéfice, je l'aurais accepté pour en faire
servir les ressources au profit de l'institution. Mais je suis déjà
vieux; si Votre Majesté veut du bien aux sourds-muets, ce n'est pas sur
ma tête déjà courbée vers la tombe qu'il faut le placer, c'est sur
l'œuvre elle-même. Il est digne d'un grand prince de la perpétuer
pour le bien de l'humanité.»
Pas moins grande ne fut la surprise de Catherine II, la célèbre
impératrice, toujours si empressée à accorder sa protection à tout ce
qui était grand et populaire, en recueillant la réponse de l'abbé de
l'Épée à son ambassadeur, chargé de lui offrir en 1780 de riches
présents en son nom: «Monseigneur, lui avait-il dit, je ne reçois jamais
d'or, mais dites à Sa Majesté que, si mes travaux lui ont paru dignes de
quelque estime, je ne lui demande pour toute faveur que de m'envoyer un
sourd-muet de naissance que j'instruirai.»
--«Les riches, dit-il quelque part, ne viennent chez moi que par
tolérance; ce n'est point à eux que je me suis consacré, c'est aux
pauvres: sans ces derniers, je n'aurais pas entrepris l'éducation des
sourds-muets. Les riches ont le moyen de chercher et de payer quelqu'un
pour les instruire.»
Ce fut toujours dans l'intérêt des sourds-muets de toutes les nations
que l'abbé de l'Épée apprit seul, dans la maturité de l'âge, l'italien,
l'espagnol, l'anglais et l'allemand. «Je suis, disait-il, à l'âge de
plus de soixante ans, je suis prêt à étudier toute autre langue dans
laquelle il faudrait instruire un sourd-muet qui me sera envoyé par la
Providence, car je ne regarde pas avec indifférence les sourds-muets des
nations qui nous environnent.»
Aux amis qui lui demandaient: «A quoi tant d'idiomes peuvent-ils vous
servir quand il ne s'agit que de sourds-muets français?--A rien,
répondait le bon abbé.--Alors pourquoi les leur faire
apprendre?--Pourquoi? C'est que je suis mortel. Une partie
très-considérable de ma carrière est déjà fournie.--Et qui instruira les
sourds-muets après moi? Ce travail est pénible; il engage à des dépenses
et il ne rapporte rien; trois pierres d'achoppement pour bien des gens.
Je me suis donc imaginé qu'en faisant faire à mes élèves un exercice où
chacun serait libre de les interroger en différentes langues, il en
résulterait une évidente preuve que les sourds-muets sont aussi
susceptibles d'instruction que les autres enfants. Qui sait si quelque
puissance ne voudra pas former dans ses États une maison de
sourds-muets? Et, dès lors, il y aura quelqu'un après moi, n'importe en
quel pays, qui continuera mon œuvre.»
Seul, sans autre ressource qu'une modeste fortune de 12,000 livres de
rente environ[43], il soutint une école nombreuse dont il payait les
maîtres, les maîtresses, ainsi que la nourriture et l'entretien des
élèves. Sa dépense personnelle ne s'éleva jamais à plus de 2,000 fr. Son
frère, architecte du roi, dont les qualités personnelles le rendaient
digne d'une telle parenté, s'empressait d'ouvrir sa bourse à sa première
réquisition, lorsqu'il s'agissait de seconder les élans spontanés de son
âme, de quelque indifférence que, dans le principe, son école fût
l'objet de la part du pouvoir. Souvent même notre charitable instituteur
entamait ses capitaux malgré les conseils de la prudence.
Si l'on s'en rapporte à un journal mensuel de l'époque[44], Louis XVI
aurait dit à l'abbé de Radonvilliers, ex-jésuite, son sous-précepteur:
«L'abbé de l'Épée rend un grand service à ses élèves, mais mieux
vaudrait pour eux qu'ils restassent sourds-muets que d'ouvrir l'oreille
au jansénisme.»
Il n'est plus question depuis longtemps, grâce à Dieu, des querelles du
jésuitisme et du jansénisme, et, grâce à Dieu aussi, il n'est sorti de
l'école de l'abbé de l'Épée ni jansénistes ni jésuites, mais de bons
catholiques, des hommes vertueux et instruits, et des citoyens
estimables.
Au surplus, on doit rendre à la bonté naturelle de Louis XVI cette
justice, que, plus tard, il ne se contenta pas d'accepter le patronage
de l'enseignement de ces pauvres orphelins déshérités, en autorisant le
transfert de leur école dans le couvent des Célestins supprimé, sur un
vœu formulé par son conseil en date du 25 mars 1785, lequel conseil
avait fait espérer cette translation à l'abbé de l'Épée par arrêt du 21
novembre 1778[45]; il fit don encore à cette école d'une rente annuelle
de 6,000 livres sur sa cassette. Mais la mort si prompte, si imprévue de
l'abbé de l'Épée, ne lui permit pas de goûter la satisfaction de se
voir installé avec ses élèves dans ce nouveau local.
Du vivant de ce bienfaiteur de l'humanité, on comptait à Paris trois
pensions de sourdes-muettes confiées aux soins de quatre ou cinq dames
respectables[46], et une de sourds-muets, rue d'Argenteuil, dont M.
Chevreau avait la direction. Tout près de là, dans une maison sise rue
des Moulins, nº 14, à la butte Saint-Roch, dans un humble appartement au
second étage, dont le premier était occupé par son frère, l'abbé de
l'Épée réunissait tous ces pauvres enfants les mardis et vendredis de
chaque semaine, de sept heures du matin à midi. Ils étaient au nombre de
soixante-dix ou quatre-vingts, des deux sexes. Telle fut l'obscure
origine de la célèbre institution de Paris et de toutes celles de France
et de l'étranger.
L'abbé de l'Épée admettait, en outre, le public aux exercices de ses
élèves, qui avaient souvent lieu de trois heures à cinq. Son dévouement
allait jusqu'à renouveler parfois ses démonstrations de cinq heures à
sept.
Les jours de congé, il les conduisait à une petite habitation de
Montmartre (rue des Martyrs), qu'il tenait à loyer et qui était voisine
de la maison de M. de Malesherbes. Là on le voyait se mêler parfois à
leurs jeux et plus souvent encore captiver l'attention de ceux qui
faisaient cercle autour de lui, en assaisonnant ses préceptes
d'histoires instructives et édifiantes. Puis il partageait et faisait
partager leur frugal repas à quelques-uns de ses amis, heureux de leur
bonheur et semblable au plus chéri des pères qu'environnerait sa
nombreuse famille.
Au milieu de l'allégresse de cet essaim d'âmes innocentes et candides,
le vénérable patriarche laisse échapper, un jour, involontairement un
geste, leur annonçant sa mort peut-être prochaine. Le désespoir se peint
aussitôt sur leur physionomie jusque-là radieuse. Les voilà qui lui font
tous, pour ainsi dire, un rempart de leur corps, comme s'ils cherchaient
à le dérober au coup qui le menace, ayant peine à croire qu'un si bon
père doive être enlevé si tôt à leur amour. Lui, de son côté, s'efforce
d'essuyer leurs larmes, sans pouvoir retenir les siennes. Il leur montre
le ciel comme le séjour de l'immortalité et de la félicité éternelle,
leur donnant à entendre que là il ira les attendre. Alors une douce
tristesse prend la place du désespoir dans cette intéressante famille;
et tous lui promettent de ne rien épargner pour l'aller rejoindre un
jour là haut, au sortir de cette vallée de larmes.
Cependant un coup affreux devait venir bientôt briser l'âme du saint
prêtre.