Avènement de l'abbé de l'Épée.--Rivalité de l'abbé Deschamps.--Son
cours élémentaire.--Il est combattu par le sourd-muet Desloges,
ouvrier relieur et colleur de papier, élève d'un autre sourd-muet,
domestique d'un acteur de la Comédie-Italienne.--L'abbé de l'Épée
devient le confesseur de ses enfants d'adoption.--L'empereur Joseph
II lui sert la messe.--Il amène dans son établissement sa sœur
la reine Marie-Antoinette et lui adresse un prêtre allemand, en le
priant de le mettre à même de populariser sa méthode dans ses
États.--Lettre de ce prince à l'abbé de l'Épée.
Après eux, enfin, parut, en France, l'abbé de l'Épée, qui eut la gloire
d'effacer l'espèce d'anathème jeté, dans cette sainte mission, par
l'antériorité des autres peuples, sur notre terre classique des
lumières, et ouvrit une carrière jusque-là inconnue à la grande famille
des sourds-muets. Sa découverte fut dignement appréciée par un autre
instituteur français, l'abbé Deschamps, chapelain de l'église d'Orléans.
Son _Cours élémentaire de l'éducation des sourds-muets_ vit le jour
cinq ans après la publication de l'_Institution des sourds-muets par la
voie des signes méthodiques_. Il est à déplorer seulement que cet
ecclésiastique, aussi recommandable par les qualités de l'esprit que par
celles du cœur, ait persisté à repousser aveuglément l'évidence qui
militait en faveur de la méthode de l'abbé de l'Épée, en s'opiniâtrant à
faire de la prononciation le grand pivot de son système et reléguant la
mimique à la dernière période de l'enseignement, au lieu de l'appeler à
jouer son rôle dans la première, pour des raisons qu'il est aisé de
déduire à la première inspection de l'enfant sourd-muet. Cette
persistance provoqua les _Observations d'un sourd-muet_, petit ouvrage
aussi remarquable par la concision du style que par la rectitude des
aperçus dont il est semé. Il est dû à la plume de Desloges, pauvre
ouvrier relieur et colleur de papier, élève en pantomime d'un sourd-muet
de naissance, Italien de nation, illettré, domestique d'un acteur de la
Comédie-Italienne, ensuite dans plusieurs grandes maisons, et notamment
chez M. le prince de Nassau.
Au milieu de ces rivalités qui présageaient de nouveaux triomphes à
notre célèbre instituteur, son troupeau croissait en âge, en raison, et
touchait au moment où le besoin des secours spirituels se fait
généralement sentir aux jeunes âmes que Dieu ne repousse pas. Qui
recevra leurs confidences? Qui recueillera le récit naïf de leurs
fautes? Un seul parlant comprend leur langage muet. C'est leur maître,
c'est l'abbé de l'Épée. Après avoir inutilement multiplié ses démarches
auprès de ses supérieurs ecclésiastiques, pour en obtenir l'autorisation
de confesser ses élèves, il s'adresse, de guerre lasse, à l'archevêque
de Paris. Ce prélat ne répond pas à ses deux lettres. Alors
l'instituteur lui déclare qu'il regarde son silence comme une adhésion
tacite et qu'il va, dès ce jour, remplir avec confiance les nouvelles
fonctions auxquelles Dieu l'appelle.
L'abbé de l'Épée disait habituellement sa messe, de fort bonne heure, à
l'église Saint-Roch. Un matin qu'il allait monter à l'autel, il cherche
en vain des yeux l'enfant qui l'assiste: un inconnu, vêtu simplement,
mais avec goût, s'offre pour le remplacer, et il le remplace, en effet,
à la grande satisfaction du prêtre, qui l'invite à visiter son
établissement. L'étranger est dans l'admiration de tout ce qu'il voit,
et, en quittant l'abbé, il lui glisse dans la main un objet enveloppé de
papier: «Voici, lui dit-il, un léger souvenir de ma visite.» C'était une
magnifique tabatière avec le portrait de l'empereur d'Allemagne Joseph
II, enrichi de diamants. Nous tenons le fait d'un contemporain notre
ami, M. le comte Armand d'Allonville, si connu par l'immensité et la
précision de ses souvenirs.
Pendant son séjour à Paris, en 1777, sous le nom de comte de
Falkenstein, Joseph II fréquenta l'école du célèbre instituteur.
Personne n'était plus digne que lui d'apprécier tout ce qu'au fond de
son âme le génie de la charité couvait de feu créateur, tout ce que
l'activité de son dévouement avait de désintéressé. Aussi y amena-t-il
sa sœur, la reine Marie-Antoinette, qui en revint, comme lui, saisie
de respect et d'admiration. L'enthousiasme de ce prince philosophe ne
fut pas stérile. Ayant à cœur de fonder dans ses États une école de
sourds-muets sur le modèle de celle de Paris, il envoya dans cette
capitale un ecclésiastique de Vienne, l'abbé Storck, et supplia l'abbé
de l'Épée de lui indiquer la route à suivre pour réussir à former
l'esprit et le cœur de ses sourds-muets allemands. Le jeune prêtre
remit au vénérable fondateur la lettre suivante[40]:
«Monsieur l'abbé........ l'établissement que vous avez consacré au
service du public, et dont j'ai eu l'occasion d'admirer les étonnants
progrès, m'engage à vous adresser l'abbé Storck, porteur de cette
lettre. Je me flatte qu'il aura les qualités requises pour apprendre de
vous à conduire un pareil établissement à Vienne. Je ne le connais pas
autrement que par son ordinaire, qui me l'a choisi..... et qui croit
pouvoir en répondre. Je me flatte que vous voudrez bien le prendre sous
votre direction, en lui communiquant la méthode que vous avez établie
avec tant de soin. Votre amour pour le bien de l'humanité et la gloire
de rendre à la société de nouveaux sujets me font espérer que vous
contribuerez de bon cœur à étendre votre charité sur une partie des
sourds-muets allemands, en leur formant un maître qui, par les yeux,
leur fournira des moyens suffisants pour les faire penser et combiner
leurs idées. Adieu...
»Signé: JOSEPH.»
L'abbé de l'Épée avait déjà répondu en ces termes au désir que
l'empereur lui avait manifesté de savoir quels étaient les moyens
d'élever un jeune sourd-muet de Vienne, appartenant à une puissante
famille: «Votre Majesté n'aurait qu'à me l'envoyer à Paris, ou, à
défaut, un sujet intelligent, de trente ans au moins, que je mettrais en
état de réussir parfaitement dans cette entreprise.»
X
Lutte entre deux instituteurs allemands de sourds-muets.--L'abbé de
l'Épée intervient.--Il en appelle aux académies de Vienne, d'Upsal,
de St-Pétersbourg, de Zurich et de Leipsick.--Abstention générale,
à l'exception de celle de Zurich, qui se prononce en sa
faveur.--Nouvelle attaque de M. Nicolaï de Berlin.--Nouvelle
victoire de l'abbé de l'Épée.--Condillac se prononce pour
lui.--Extension trop grande donnée à la parole artificielle du
sourd-muet--Opinion de l'abbé de l'Épée sur ce sujet.
C'est à l'occasion de la mise en pratique des théories de l'instituteur
français dans la capitale de l'Autriche qu'un débat, devenu célèbre,
s'engagea entre l'abbé Storck et Heinicke, qui, secondé par les
libéralités de l'électeur de Saxe, avait fondé, en 1778, un nouvel
institut de sourds-muets à Leipsick, presque en même temps que s'élevait
celui de Paris, débat dans lequel la vanité jalouse de l'un des deux
rivaux ne fit que donner un nouveau relief à l'humilité évangélique de
l'autre.
L'instituteur de Leipsick prétendait si bien à la prééminence de sa
création, qu'il ne cherchait qu'à renouveler contre l'abbé de l'Épée des
attaques indignes de son talent, d'ailleurs universellement apprécié. Ce
dernier dut intervenir dans la querelle, et il le fit de la meilleure
grâce du monde. Après s'être attaché une troisième et dernière fois à
pulvériser ces deux objections de Heinicke: 1º l'absence de l'ouïe ne
peut pas trouver de compensation dans la possession de la vue;--2º
l'écriture, secondée par les signes méthodiques, ne saurait jamais faire
entrer les idées abstraites dans le cerveau du sourd-muet;--il finit par
en déférer généreusement à l'appréciation des académies ou sociétés
littéraires de Vienne, d'Upsal, de Saint-Pétersbourg, de Zurich, en
Suisse, et même de Leipsick. Toutes s'abstinrent de souscrire au vœu
du fondateur français, excepté celle de Zurich, qui, après avoir
consacré plusieurs séances à la discussion de ce procès littéraire[41],
déclara, au milieu des applaudissements universels, qu'elle plaçait
l'abbé de l'Épée au-dessus de Heinicke, comme ayant le mieux atteint le
but.
Un autre adversaire, non moins redoutable, entra presque aussitôt en
lice, comme s'il n'eût pas voulu laisser l'instituteur français maître
paisible du champ de bataille. M. Nicolaï, membre de l'Académie de
Berlin, l'attaqua vivement par la publication d'une lettre en allemand,
reproduite par le _Journal de Paris_, dans laquelle il prétendait
fulminer, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, un interdit sur le
système entier, d'après la manière trop peu satisfaisante, selon lui,
dont un des élèves de l'abbé Storck était sorti d'une épreuve à laquelle
il avait voulu le soumettre. Il en concluait (belle conclusion!) que
l'intelligence de cet élève ne s'étendait pas beaucoup au-delà de la
sphère de la nomenclature des objets visibles, et que cette expérience
suffisait abondamment pour faire condamner sans appel les principes sur
lesquels reposait la méthode de notre premier instituteur. Cet
échafaudage d'arguments spécieux ne tarda pas à être renversé de fond en
comble par l'apparition de deux lettres de l'abbé de l'Épée, également
insérées dans le _Journal de Paris_ (27 mai 1785).
Notre infatigable athlète a beau provoquer à cet égard l'examen sérieux
de l'Académie de Berlin, le rapporteur Formey trouve plus commode
d'abandonner la décision à intervenir au temps, à l'expérience, et de se
tenir coi, les yeux fermés, que d'aller se jeter, à corps perdu, à
travers les coups redoublés qu'on se porte de part et d'autre.
Sur ces entrefaites, Condillac se présente en faveur de la méthode de
l'abbé de l'Épée, avec son _Cours d'études pour l'instruction du prince
de Parme_ (t. 1er, 1re part., chap. 1er, p. 11) et avec sa
_Grammaire_, publiée quatre ans après l'_Institution des sourds-muets
par la voie des signes méthodiques_: il tient à honneur de faire justice
de ce silence outrageant et de mettre, avant une plus longue épreuve, le
sceau de la vérité et de l'immortalité à l'œuvre de son illustre
contemporain.
Jusqu'à l'abbé de l'Épée, l'art créé en Espagne, et créé de nouveau en
Angleterre, avait semblé destiné à tomber dans un éternel oubli, ou peu
s'en faut: c'est qu'en réalité il s'appuyait sur une fausse base. A
quelques exceptions près, tous ceux qui l'avaient pratiqué avec plus ou
moins de succès, avant ce respectable instituteur, s'imaginaient avoir
résolu le problème en mettant les sourds-muets en possession de la
parole artificielle.
Ce n'est cependant pas qu'on doive, tant s'en faut, proscrire
impitoyablement cet instrument, qui ressemble néanmoins, nous sommes
obligé de le dire, au langage harmonieux de l'homme, à peu près comme la
voix criarde et inintelligente du perroquet; mais il importe surtout de
prendre garde à ne pas trop l'élever au-dessus de sa véritable valeur.
Les jeunes sourds-muets sont-ils, en effet, tous aptes à réussir dans
les expériences de ce genre que l'on voudrait tenter sur eux? Ne
remarque-t-on pas, au contraire, un défaut plus ou moins absolu de
souplesse dans les organes vocaux de l'immense majorité? Et ne
s'aperçoit-on pas même le plus souvent de la répugnance ou tout au plus
du mauvais vouloir avec lequel nos enfants reçoivent les leçons
régulières de leur maître parleur? Puis, avec quelle folâtre
satisfaction, dès qu'ils s'en voient débarrassés, ne se cramponnent-ils
pas, pour ainsi dire, à la mimique, cette langue chérie où leurs jeunes
imaginations, jusque-là emprisonnées dans un cercle de fer, reprennent
tout leur essor!
On aura beau le contester, l'enseignement de l'articulation n'est ni ne
peut être autre chose qu'un complément d'instruction: encore le succès
dépend-il des dispositions particulières de l'élève. C'est ce qu'a
démontré, avec toute l'autorité de l'expérience, l'abbé de l'Épée, à qui
se sont joints les instituteurs les plus habiles dont s'enorgueillit la
nation sourde-muette.
Nous voici arrivé bien au-delà de notre but. Notre tâche n'est cependant
pas, bien s'en faut, encore achevée. Nous avons à parler des vertus de
notre héros pacifique. Lecteur! un peu de patience, et de l'indulgence
surtout!