VIII

Tentatives en faveur des sourds-muets en Angleterre, en Hollande,

en Allemagne, en France, à Genève, en Espagne, en Portugal, en

Italie.--Travaux de saint Jean de Beverley, de Rodolphe Agricola,

de Jérôme Cardan, de J. Pasck, de saint François de Sales, de Pedro

de Ponce, de Juan Pablo Bonet, de Ramirez de Carion, d'Emmanuel

Ramirez de Cortone, de Pedro de Castro, de John Bulwer, de J.

Wallis, de William Holder, de Degby, de Gregory, de Georges

Dalgarno, de Van Helmont, de Conrad Amman, de Kerger, de Georges

Raphel, de Lassius, d'Arnoldi, de Samuel Heinicke, d'Ernaud, de

Jacob Rodrigues Pereire.--Succès brillants des deux derniers à

l'Académie des sciences de Paris.--Pension de Louis XV au second.

Il le nomme son interprète pour les langues espagnole et

portugaise.--Sa tolérance religieuse.--Secret absolu recommandé à

ses élèves.--Il offre de vendre sa méthode au gouvernement.--Lettre

de la sourde-muette Mlle Marois.--Legs du sourd-muet Coquebert de

Montbret.

_L'histoire ecclésiastique des Anglais_, par Bède le Vénérable[26],

rapporte qu'à la fin du septième siècle, saint Jean de Beverley,

archevêque de Yorck, se chargea d'enseigner la prononciation à un jeune

sourd-muet qui avait trouvé chez lui un asile hospitalier.

Rodolphe Agricola, professeur de philosophie à l'université de

Heidelberg (mort en 1495), nous met devant les yeux, dans son _Tractatus

de inventione dialecticâ_, comme un fait merveilleux, la facilité qu'un

sourd-muet avait acquise, vers ce temps, de converser par écrit avec les

parlants.

Jérôme Cardan, né en 1501, mort en 1576, réformateur de la philosophie

au XVIe siècle, prouva, par des réflexions aussi justes que subtiles

sur la position exceptionnelle des sourds-muets dans le monde, que

personne n'était plus à même que lui[27] de l'apprécier comme elle le

mérite.

Dès 1578, J. Pasck, prédicateur de la cour de l'électeur de Brandebourg,

qui comptait parmi ses enfants deux sourds-muets, prit soin lui-même de

leur éducation, sous la seule inspiration de sa tendresse paternelle.

Mais il ne nous a laissé, chose fâcheuse! rien d'écrit sur ses procédés,

qui paraissent toutefois empreints d'un sens profond.

Pendant le séjour que saint François de Sales fit à la Roche (vers

1604), il donna un exemple de charité qui ne surprendra personne, mais

qui n'a pas dû laisser, disent ses contemporains, de lui être d'un grand

mérite devant Dieu. Entre les malheureux qui venaient tous les jours

recevoir l'aumône à sa porte, il rencontra un sourd-muet de naissance:

c'était un homme d'une vie fort innocente, et qui, pourvu d'ailleurs

d'une certaine adresse, trouvait à s'employer dans les bas services de

l'évêché. Comme on savait que le saint prélat aimait les pauvres, on le

lui amenait quelquefois pendant son repas, pour qu'il jouît du plaisir

de le voir s'expliquer par signes et comprendre parfaitement ceux qu'on

lui adressait. Saint François, touché de sa position, ordonna qu'on

l'admît au nombre de ses domestiques et qu'on en eût le plus grand soin.

Son maître d'hôtel lui ayant respectueusement fait observer qu'il

n'avait pas besoin de ce surcroît de charge inutile, et que, du reste,

cet infirme ne pouvait être bon à rien: «Qu'appelez-vous bon à rien? lui

répondit l'évêque; comptez-vous donc pour rien l'occasion qu'il m'offre

de pratiquer la charité? Plus Dieu l'a affligé, plus on doit en avoir

pitié. Si nous étions à sa place, voudrions-nous qu'on fût si ménager à

notre égard?» Le sourd-muet fut donc reçu dans la domesticité de la

maison, et saint François le garda jusqu'à sa mort.

Le prélat fit plus encore; il entreprit de l'instruire lui-même par

signes des mystères de la foi, et il y réussit, grâce à un travail

persévérant, grâce à une patience infatigable. Il lui apprit à se

confesser par gestes et désira être son directeur; il l'admit ensuite à

la communion, dont il ne s'approchait qu'avec un respect et une dévotion

qui édifiaient tous les fidèles. Il ne survécut guère à son admirable

instituteur et mourut, dit-on, de douleur de l'avoir perdu[28].

Dans la pléiade des instituteurs tant français qu'étrangers, j'en

signalerai, chemin faisant, qui me paraissent mériter une mention

honorable.

Selon le témoignage unanime de tous ceux qui se sont consacrés plus ou

moins directement à la science qui nous occupe, l'honneur d'une

initiative réelle et sérieuse remonte à 1570 et appartient de droit à

Pedro de Ponce, bénédictin espagnol, mort en 1584, après avoir fait

l'éducation de deux frères et d'une sœur du connétable Velasco, ainsi

que du fils du gouverneur d'Aragon, tous quatre atteints de

surdi-mutité. Son manuscrit, ce premier manuscrit de l'histoire d'un art

peu cultivé, qu'on avait cru longtemps perdu dans les révolutions

incessantes de l'Espagne, a été retrouvé en 1839, au fond d'un de ses

innombrables monastères, et transporté à Madrid, sous la philanthropique

influence de M. Ramon de la Sagra. Treize ans auparavant, il avait été

inutilement cherché par le savant baron de Gérando, ancien

administrateur de notre Institution nationale des sourds-muets. Nous

sommes encore à attendre l'effet de la promesse que son illustre ami, M.

Ramon de la Sagra, lui avait faite de doter l'établissement de Paris

d'une copie de ce précieux manuscrit.

Le même pays vît paraître, après le célèbre bénédictin, Juan Pablo Bonet

(_Art d'enseigner aux muets à parler_, 1620), qui eut pour élève le

frère sourd-muet du connétable de Castille, auquel il était attaché

comme secrétaire, et Ramirez de Carion, autre religieux[29], qui avait

fait jurer[30] à un sourd-muet de naissance, son disciple, Emmanuel

Philibert, prince de Savoie Carignan[31], de ne point révéler sa

méthode. Ce ne fut que neuf ans après la publication du livre de Bonet

que l'instituteur se décida à lancer dans le monde le sien, intitulé:

_Maravillas de naturaleza, en que se contienen dos mil secretos de cosas

naturales_, 1629. (_Merveilles de la nature, contenant deux mille

secrets de choses naturelles_.)

La carrière a été parcourue avec plus ou moins de succès en Italie par

deux autres Espagnols, Emmanuel Ramirez de Cortone et Pedro de Castro,

premier médecin du duc de Mantoue, qui instruisait le fils sourd-muet du

prince Thomas de Savoie (toujours des sourds-muets dans cette pauvre

maison de Savoie!);--en Angleterre, par John Bulwer (_le Philosophe ou

l'Ami des sourds-muets_, 1648), par J. Wallis (_Traité grammatico

physique de la parole ou de la formation des sons vocaux_, 1660), par

William Holder, Degby, Gregory et Georges Dalgarno, Écossais, qui,

presque à la même époque (en 1620), publiait, en outre de son _Ars

signorum_[32], l'exposition de sa manière d'instruire les sourds-muets,

sous le titre de _Didas Colocophus_ ou le _Précepteur du sourd-muet_.

La Hollande est fière aussi d'avoir donné le jour à Van Helmont, dont

les travaux ont pourtant été éclipsés par ceux de Conrad Amman, médecin

suisse établi à Amsterdam (_Surdus loquens_, 1692, et _Dissertation sur

la parole_, 1700).

L'Allemagne a produit Kerger, Georges Raphel, père de trois

sourds-muets, Lassius, Arnoldi et Samuel Heinicke, directeur de l'École

des sourds-muets de Leipsick.

Enfin, Jacob-Rodrigues Pereire, juif portugais, forcé de quitter Cadix,

où il avait essayé, mais en vain, de réunir quelques sourds-muets, se

présenta, le 11 juin 1749, escorté de son élève Azy d'Etavigny, fils

d'un directeur des fermes de Bordeaux, à l'Académie des sciences, où il

fut autorisé à lire un mémoire sur sa méthode, lequel, dès le 9 juillet,

devint l'objet d'un premier rapport de Buffon, Mairan et Ferrein. Le 13

janvier 1751, un autre de ses élèves, dont nous avons déjà parlé,

Saboureux de Fontenay[33], comparut devant cette Académie, ce qui donna

lieu, le 27, à un second rapport des mêmes savants. L'éloge de sa

prétendue découverte se trouve, en outre, dans le troisième tome de

l'_Histoire naturelle_ de Buffon (1re édition). Telle est l'origine

du titre glorieux d'inventeur dont il s'enorgueillissait.

Parmi les notabilités qui assistèrent souvent aux leçons de

l'instituteur portugais, je citerai, outre le célèbre naturaliste, J.-J.

Rousseau[34], La Condamine[35], d'Alembert, Diderot[36], Lecat[37], le

P. André[38], etc.

Je ne puis résister au désir de reproduire ici l'extrait d'une lettre

adressée à M. Rodrigues, ami de l'instituteur portugais, par Mlle

Marois, sa plus chère élève:

«........Buffon et Rousseau surtout ont été très-assidus à suivre les

gradations de notre intelligence, qu'ils ont prise dès le néant, et

qu'ils ont vu Pereire conduire sans effort jusqu'à l'art de la parole,

jusqu'à la merveille de la compréhension, jusqu'à ce trésor précieux de

nous faire aimer la lecture même des choses abstraites et, le dirai-je?

jusqu'à la connaissance de l'intérieur des hommes par les inflexions de

toute leur figure, quand ils ont parlé devant nous un certain temps; car

vous savez, Monsieur, que la figure de l'homme est le grand livre de ce

qui se passe dans le secret du cœur.»

En 1749, à l'occasion de la présentation à la cour du premier élève de

Pereire, que Louis XV interrogea pendant près d'une heure, en présence

du dauphin, père de Louis XVI, le roi daigna accorder au maître une

gratification de 800 livres, le 22 octobre 1751; plus tard, en 1765, une

autre pension de la même somme; et il lui fit délivrer le brevet de son

interprète pour les langues espagnole et portugaise.

Quoique Israélite de religion, sa tolérance était telle, qu'il élevait

ses élèves suivant la volonté de leurs familles. Il en était très-aimé;

mais il tenait beaucoup à ce qu'ils gardassent le secret le plus absolu

sur ses procédés, _qu'il offrait de vendre au gouvernement_.

En quoi consistait cependant sa prétendue méthode[39]? Qu'avait-elle de

spécial, de différent de toutes les autres? Mon Dieu! tout se bornait à

un plagiat, comme on l'a vu tout à l'heure, sauf néanmoins l'application

ingénieuse qu'il faisait des moyens mis en usage avant lui pour

redresser, chez les sourds-muets, cet état déplorable de la nature. On a

également prétendu que c'était sur le plan d'un de ses compatriotes, du

nom de Fayoso, qu'il avait édifié tout son système.

Ernaud, aussi chaud partisan de l'_alphabet labial_ que son rival le fut

de la dactylologie, vint, de son côté, en 1757, élever au sein de

l'Académie des Sciences les mêmes prétentions à ce titre d'inventeur; et

son ambition fut bientôt également satisfaite. Mais le voile dont l'un

et l'autre avaient eu soin de se couvrir ne tarda pas à se déchirer. Ces

hommes s'étaient parés des plumes des Bonet, des Amman et des Wallis.

L'Abbé de l'Épée: sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès · 第 14 / 141 题