Enfin un matin, dans l’éclaircie d’un horizon vitreux chargé des masses
héraldiques de vapeurs noirâtres, l’île s’éleva peu à peu sur la mer,
offrant çà et là des rochers de basalte dénudés, parmi l’épaisse verdure
de la végétation. Plus tard, dans le somptueux ruissellement du soleil
couchant, Malata se dressa, verte et rose, avant de s’envelopper d’une
ombre violette, au déclin de ce jour d’automne. Puis ce fut la nuit.
Dans l’air léger, la goélette glissa le long d’une pointe massive et
carrée: il faisait tout à fait nuit quand on cargua les voiles, et que
les ancres mordirent les fonds sablonneux à l’extrémité de la falaise,
car il était dangereux d’essayer d’entrer dans la petite baie envahie
par les sables. Après le dernier battement solennel de la grande voile,
le murmure des voix de la famille Moorsom s’éleva, frêle dans la
paisible obscurité.
Ils étaient tous assis à l’arrière sur des fauteuils d’osier mais
personne ne bougea. De bonne heure, ce jour-là, quand on vit que le vent
tombait, Renouard, alléguant son insuffisante installation de garçon,
avait conseillé aux dames de ne pas débarquer au milieu de la nuit.
Quand on eut mouillé dans la baie, il s’avança, l’air gêné (une gêne
singulière avait d’ailleurs régné entre lui et ses invités durant toute
la traversée), et il renouvela ses arguments. Personne à terre
n’imaginerait qu’il ramenait des invités; personne ne penserait à venir
à leur rencontre. Il n’y avait qu’un vieux canot dans la plantation et
débarquer dans les canots de la goélette ne serait guère commode dans
cette obscurité. On risquait de s’échouer sur un bas-fond. Il valait
mieux passer la nuit à bord.
On n’y fit pas d’objections. Le professeur qui fumait sa pipe, étendu
sur une chaise longue et confortablement enveloppé d’un manteau boutonné
par dessus ses vêtements de tropique, fut le premier à dire:
--Cela me paraît un excellent conseil!
Miss Moorsom, près de lui, approuva d’un long silence. Puis, d’une voix
qui semblait sortir d’un rêve:
--Ainsi, voilà Malata, je me suis souvent demandé...
Renouard frissonna. Elle s’était demandé. Malata! c’était lui-même. Lui
et Malata ne faisaient qu’un, et elle s’était demandé, elle s’était...
La sœur du professeur se pencha vers Renouard. Durant la traversée, on
n’avait pas une seule fois, à bord de la goélette, fait allusion à cet
homme, à cet homme retrouvé. Cette réticence était pour beaucoup dans la
contrainte générale. La vieille dame n’avait certainement pas eu un
transport de joie à la nouvelle que l’on avait découvert Arthur, pauvre
Arthur, sans argent, sans avenir. Mais elle s’était sentie émue par le
romanesque de la situation.
--N’est-ce pas extraordinaire, murmura-t-elle en surgissant avec son
châle blanc, de penser que ce pauvre Arthur dort là, si près de notre
exquise Félicia, et ne se doute pas de l’immense joie que demain lui
réserve.
On sentait tant d’affectation dans le discours de la vieille dame en
cire qu’il laissa Renouard insensible. Ce ne fut que la seule angoisse
de son cœur qui lui fit murmurer d’une voix sombre:
--Personne au monde ne sait ce que demain lui réserve!
La vieille dame eut un frisson comme s’il lui avait dit une impolitesse.
Quelle remarque brutale! au lieu d’une parole aimable et de
circonstance. A bord, où elle ne le voyait jamais en habit de soirée, la
ressemblance de Renouard avec un fils de duc lui paraissait bien moins
frappante. Rien ne lui restait que... ah! cet air bohème. Elle se leva
avec ostentation.
--Il est tard, et puisque nous couchons encore à bord cette nuit,
dit-elle... mais cela semble si cruel.
Le professeur se leva en secouant la cendre de sa pipe.
--C’est infiniment plus raisonnable, ma chère Emma, dit-il.
Renouard, derrière la chaise de Miss Moorsom, attendait.
Elle se leva lentement, fit un pas, s’arrêta pour regarder le rivage. La
masse sombre et confuse de l’île cachait les étoiles, semblable à un
nuage d’orage qui aurait effleuré le ciel et l’eau, prêt à éclater en
flammes et en tonnerre.
--Ainsi, c’est cela Malata, répéta-t-elle, songeuse, en s’avançant vers
la porte de la cabine. Le manteau clair jeté sur ses épaules, son visage
d’ivoire (car le seul éclat que la nuit avait éteint était celui de ses
cheveux) la faisaient ressembler à une étincelante créature de rêve,
murmurant des paroles profondes et pénétrantes. Elle disparut sans un
mot ni un signe, laissant Renouard remué jusqu’aux moelles du murmure de
ses paroles, qui semblaient sortir de son corps comme la résonnance
mystérieuse d’un délicieux instrument.
Il resta là complètement immobile. Quelle impression furtive avait donné
à sa voix cet étrange accent? Il n’osait répondre à cette question. Mais
il lui fallait répondre à ce qu’exigeait la situation. Le moment de
l’aveu était-il arrivé? A cette seule pensée, le sang se figeait dans
ses veines.
On aurait dit que tous ces gens avaient on ne sait quel pressentiment.
Pendant les taciturnes journées de la traversée, il avait remarqué leur
réserve, même entre eux. Le professeur, maussade, fumait sa pipe dans
les endroits les plus écartés. Plus d’une fois, Renouard avait rencontré
le regard de Miss Moorsom fixé sur lui avec une expression grave et
singulière. Il s’imagina qu’elle évitait tout occasion de lui parler. La
vieille dame semblait nourrir, elle aussi, on ne sait quel
mécontentement. Et maintenant, qu’allait-il faire?
Les lumières du pont s’étaient éteintes, les unes après les autres. La
goélette dormait.
Une heure environ après que Miss Moorsom se fut éloignée sans un mot ni
un signe, Renouard sauta hors du hamac qu’il avait fait pendre sous la
tente du pont (car il avait donné à ses invités toute la place dont il
disposait). Il se leva d’un bond, retroussa son pyjama au-dessus du
genou et se glissa à l’avant, sans être vu de l’unique Canaque de garde
à l’ancre. Son torse blanc, nu comme celui d’un athlète, brilla,
semblable à un fantôme parmi l’ombre épaisse qui régnait sur le pont. A
l’insu de tous, il sortit du navire le long du beaupré, se glissa le
long de la chaîne et, saisissant à deux mains le harpon, se laissa aller
sans bruit dans la mer.
Il s’éloigna, aussi silencieux qu’un poisson, et nagea hardiment vers la
terre, soutenu, embrassé par l’eau tiède. La vague voluptueuse et douce
le soulevait d’un mouvement lent. Parfois une petite lame venait bruire
à son oreille. Il se redressait de temps à autre pour se reposer et
régler sa direction. Il prit pied à l’extrémité du jardin qui entourait
son bungalow, dans l’absolu silence de l’île. On ne voyait aucune
lumière. La plantation semblait dormir aussi profondément que la
goélette. Dans le sentier, un petit coquillage craqua sous son pied.
Le fidèle mulâtre, qui faisait sa ronde, dressa l’oreille à ce
crissement. Il eut un sursaut de terreur devant cette apparition qui
surgissait de l’ombre; de frayeur, il s’accroupit. En reconnaissant
l’intrus, il se redressa et fit claquer sa langue.
--Tse, tse, tse, le maître! dit-il.
--Silence, Luiz, et écoute-moi.
Oui, c’était bien le maître, le maître puissant que personne n’avait
jamais entendu élever la voix, l’homme aveuglément obéi et jamais
questionné. Il parlait bas et rapidement, dans la nuit calme, comme si
chaque minute eût été précieuse. En apprenant l’arrivée de trois
invités, Luiz fit claquer sa langue de nouveau. Ces claquements étaient
l’uniforme symbole, sorte de sténographie de ses émotions, et il pouvait
leur donner une infinité de sens. Il écouta le reste dans un grand
silence, à peine interrompu d’un: «Oui, maître», à voix basse, dès que
Renouard s’arrêtait.
--Tu m’as compris, insista celui-ci. Aucun préparatif avant que nous
débarquions demain matin. Et tu dois dire que M. Walter est parti pour
une tournée des îles.
--Oui, maître!
--Pas d’erreur, fais bien attention.
--Oui, maître!
Renouard retourna vers la mer. Luiz qui le suivait, proposa d’appeler
une demi-douzaine de boys et de parer le canot.
--Imbécile.
--Tse, tse, tse.
--Tu ne comprends donc pas que tu ne m’as pas vu?
--Oui, maître. Mais il y a loin à nager. Si vous vous noyiez!
--Alors, tu pourrais dire de moi et de M. Walter ce que bon se
semblerait. Les morts ne se soucient de rien.
Puis il entra dans la mer et entendit un faible «tse, tse, tse» du
mulâtre qui ne voyait déjà plus, parmi l’eau sombre, la tête sombre de
son maître.
Renouard se guida sur une étoile qui, descendant à l’horizon, semblait
le regarder curieusement. Pendant ce retour, il sentit la fatigue de
cette longue distance qu’il lui fallait traverser et qui ne le
rapprochait pas davantage de son désir. Il lui sembla que son amour
avait sapé les invisibles soutiens de sa force. Il crut même, un moment,
avoir franchi, en nageant, les confins de la vie. Il sentit toute proche
cette éternité qui ne réclame plus d’effort et qui donne le repos. Il
serait facile de nager ainsi au delà des confins de la vie, les yeux
fixés sur une étoile. Mais cette pensée: «Ils croiront que je n’ai pas
osé les affronter et que j’ai préféré le suicide», révolta son esprit et
lui rendit des forces. Il retourna à bord, comme il en était parti, sans
être vu ni entendu. En s’étendant, absolument exténué dans son hamac, il
eut le sentiment confus qu’il avait été, par delà les confins de la vie
jusqu’aux approches d’une étoile et que, là, tout n’était que paix et
calme.