Abritée par son massif promontoire de la réverbération matinale de la
mer, la petite baie respirait une exquise fraîcheur. Les passagers de la
goélette débarquèrent au bas du jardin. Sur un ton compassé, ils
échangeaient quelques banalités. La sœur du professeur déploya un face à
main à long manche, comme pour scruter ces horizons nouveaux, mais, en
réalité, elle cherchait anxieusement le pauvre Arthur. Ne l’ayant jamais
vu qu’en costume de ville, elle n’avait aucune idée de l’air qu’il
pourrait avoir. Le professeur s’était chargé du soin d’aider les dames,
car Renouard, apparemment très pressé de donner ses ordres, était allé
aussitôt à la rencontre du mulâtre qui descendait en hâte le sentier.
Devant le bungalow qui étincelait au soleil, au loin, une rangée de
«boys», à figure noire, de tailles et de teints divers, conservait
l’immobilité d’une garde d’honneur.
Bien avant d’être à portée de voix, Luiz avait retiré son feutre.
Renouard se pencha pour écouter le bref rapport du mulâtre, et les
dispositions qu’il proposait de prendre pour les visiteurs. On mettrait
un autre lit dans la chambre du maître, que l’on réserverait aux dames,
une couchette pour le monsieur dans la pièce en face, où M. Walter...
(ici, le Portugais regarda rapidement autour de lui), où M. Walter était
mort.
--Bon, approuva Renouard. Et rappelle-toi ce que tu as à en dire.
--Oui, maître, seulement... (et ici, il trembla légèrement et mit l’un
de ses pieds nus sur l’autre en signe d’embarras), seulement, je...
je... n’aime pas beaucoup dire cela.»
Renouard le regarda sans colère, impassible:
--Tu as peur des morts? Hein? C’est bien, j’en parlerai moi-même, une
fois pour toutes. Puis, élevant la voix, il ajouta: «Envoie les boys
prendre les bagages.»
--Oui, maître.
Le planteur revint vers ses invités de marque qui, comme une bande de
touristes sans guide, s’étaient arrêtés et regardaient autour d’eux.
--Je suis désolé, commença-t-il, le visage toujours impassible, mon
domestique vient justement de me dire que M. Walter (il voulut sourire,
mais n’y parvint pas) a profité du passage d’un bateau de commerce pour
faire une petite tournée dans les îles de l’ouest.
Un profond silence accueillit cette nouvelle. Déjà Renouard s’abîmait
dans cette pensée: «Enfin, c’est fait!» Mais la vue des boys portant
vers la maison les valises et les sacs de voyage l’arracha à cette
involontaire rêverie.
--Tout ce que je puis faire, c’est de vous prier de vous installer ici
comme chez vous..., avec autant de patience que possible.
C’était, si évidemment, la seule chose à faire que tous avancèrent
aussitôt. Le professeur marchait auprès de Renouard, derrière les deux
dames:
--Plutôt inattendue, cette absence, fit-il.
--Pas absolument, murmura Renouard. Il faut chaque année faire une
tournée pour embaucher de la main-d’œuvre.
--Ah! oui... Et il... Mon Dieu, que ce pauvre garçon devient agaçant
avec ses disparitions. Je vais commencer à croire qu’une mauvaise fée
dispense à ce conte d’amour des attentions plutôt fâcheuses.
Renouard remarqua que ses invités ne paraissaient pas autrement
bouleversés par cette nouvelle déception. Ils semblaient, tout au
contraire, marcher d’un pas plus dégagé. La sœur du professeur laissa
retomber son lorgnon au bout de sa chaîne. Miss Moorsom marchait en
tête. Le professeur, qui avait retrouvé la parole, avançait lentement,
mais Renouard ne l’écoutait pas: il regardait sa fille. Une créature
d’une aussi irrésistible séduction pouvait-elle être la fille d’un
mortel? Sa silhouette mouvante s’estompa dans un nuage coloré, comme une
chimère faite d’ombre et de flamme lorsqu’elle franchit le seuil du
bungalow.
L’intensité de son amour, comme si son âme, s’échappant vers elle, lui
fuyait par les yeux, trahissait sa volonté de la conserver aussi
longtemps que possible devant son regard.
Les jours qui suivirent ne furent pas tout à fait tels que Renouard
l’appréhendait; ils n’en valurent guère mieux. Il les maudit pour toutes
les sensations qu’ils lui apportèrent. Tout néanmoins gardait son
apparence paisible. Le professeur fumait d’innombrables pipes, avec
l’air d’un travailleur en vacances, toujours en mouvement et regardant
tout de cet air sagace et mystérieux qu’ont les gens reconnus comme plus
sages que les autres. Sa tête à cheveux blancs, plus blancs que
n’importe quel point de l’horizon, si ce n’est l’écume de la mer qui
venait se briser sur les rochers, s’apercevait à tous les coins de la
plantation, sous son ombrelle blanche. Et même il escalada le
promontoire et on le vit de loin, semblable à une petite statue blanche,
sur le fond bleu du ciel.
Félicia Moorsom ne s’éloignait guère de l’habitation. On la voyait
parfois écrire rapidement avec une expression désespérée, sur un album à
fermoir. Mais cela ne durait qu’un instant. Au bruit des pas de
Renouard, elle tournait vers lui son beau visage dont le calme splendide
ignorait complètement son pouvoir. Chaque fois qu’elle venait s’asseoir
sous la vérandah, sur une chaise qui lui était réservée, Renouard
apparaissait et venait s’asseoir sur les marches, tout près d’elle,
presque toujours silencieux et n’osant même pas, la plupart du temps,
tourner son visage vers elle. Elle, très tranquille, les yeux mi-clos
abaissait son regard vers lui, si bien que pour un observateur (tel que
le professeur, par exemple), elle semblait remuer de profondes pensées
au sujet de cet homme assis à ses pieds, les épaules un peu voûtées, les
mains pendantes, comme un vaincu. Le poison moral du mensonge possède un
tel pouvoir de désagrégation que Renouard sentait son ancienne
personnalité se résoudre en poussière. Souvent, le soir, lorsqu’ils
parlaient languissamment, dans l’obscurité, il sentait qu’il lui fallait
poser son front sur les pieds de la jeune fille et laisser couler ses
larmes.
L’instabilité de ses sentiments à l’égard de Renouard donnait à la sœur
du professeur une attitude sensiblement contrainte. Elle n’aurait pu
dire si elle le détestait ou non. A certains moments, il lui paraissait
charmant, et quoique d’ordinaire il finît par dire quelque chose de
brutal, elle ne pouvait résister au penchant qui la portait à
s’entretenir avec lui. Un jour que sa nièce les avait laissés seuls sous
la vérandah, elle se pencha vers lui. Elle était tirée à quatre épingles
et, dans son genre, presque aussi frappante que la jeune fille, qui
d’ailleurs ne lui ressemblait en rien. Aussi avait-elle l’habitude de
dire: «Cette chère Félicia a hérité les cheveux et presque toute
l’apparence de sa mère.» Elle se pencha donc et confidentiellement:
--Monsieur Renouard, n’avez-vous rien de consolant à me dire?
Il leva les yeux, aussi surpris que si une voix du ciel lui eût tout à
coup parlé avec cette intonation, et, la profondeur bleue de ses
prunelles agita cette fleur de cire qu’était cette dame soignée.
--Je puis bien vous parler franchement, continua-t-elle, de cet ennuyeux
sujet. Pensez un peu à la terrible tension que doit être cet espoir
différé, pour le cœur de Félicia et pour ses nerfs aussi.
--Pourquoi me dites-vous cela? murmura Renouard, subitement angoissé.
--Pourquoi? Mais comme à un ami qui nous veut du bien, comme au plus
aimable des hôtes. Je crains vraiment que nous ne vous absorbions trop
complètement. (Elle se mit à sourire). Ah! quand donc en sera-ce fini de
cette attente? Ce pauvre Arthur! J’avoue que je suis presque effrayée à
l’idée de ce grand moment. Ce sera presque comme de voir un revenant.
--En avez-vous jamais vu? demanda Renouard d’une voix sombre.
La vieille dame agita un peu les mains; sa pose était parfaite d’aisance
et de grâce pour une femme de son âge.
--Pas moi-même. En photographie seulement. Mais nous avons beaucoup
d’amis qui ont vu des apparitions.
--Ah! On voit donc des revenants à Londres? grommela Renouard sans la
regarder.
--Fréquemment, chez certaines personnes très intéressantes. Mais toutes
sortes de personnes en ont vu. Nous avons un ami, un écrivain très
connu; son revenant est celui d’une jeune fille. Mon frère a parmi ses
intimes un savant; celui-ci est en relations d’amitié avec un revenant,
une jeune fille aussi, ajouta-t-elle avec une intonation qui donnait à
penser que c’était la première fois qu’elle était frappée de cette
coïncidence. C’est la photographie de cette apparition que j’ai vue.
Très jolie. C’est très intéressant. Un peu flou, naturellement...
Monsieur Renouard, j’espère que vous n’êtes pas un sceptique, il est si
consolant de penser...
--Les boys de ma plantation voient aussi des revenants, dit Renouard,
brusquement.
La sœur du philosophe se redressa. Quelle impolitesse! C’était toujours
la même chose avec ce singulier jeune homme.
--Monsieur Renouard, comment pouvez-vous comparer les fantaisies
superstitieuses de vos horribles sauvages avec les manifestations...
Les mots lui manquèrent. Elle s’interrompit d’un rire pincé. Elle se
sentait d’autant plus blessée qu’elle avait eu, au début de la
conversation, un élan de confiance. Et presque aussitôt, avec une
dignité et un tact parfaits, elle se leva et le laissa seul.
Renouard ne la regarda même pas s’en aller. Ce ne fut pas le déplaisir
de la vieille dame qui l’empêcha de dormir cette nuit-là. Il commençait
à oublier ce qu’était l’honnête et simple sommeil. Son hamac, apporté du
navire avait été pendu dans la vérandah latérale et c’était là qu’il
passait ses nuits, étendu les mains croisées sur la poitrine, dans une
sorte de stupeur à demi-consciente et oppressée. Au matin, il regardait,
sans la voir, la falaise, découpée comme une tache d’encre sur la douce
clarté de l’aube, passer par toutes les phases du jour naissant et
baigner glorieusement dans l’or du soleil levant. Ce matin-là, il
écoutait les vagues bruits d’une maison qui s’éveille, quand tout à coup
il remarqua la présence de Luiz, visiblement troublé, près de son hamac.
--Qu’y a-t-il?
--Tse, tse, tse.
--Eh! bien, quoi? Qu’est-ce qu’il y a encore? Des ennuis avec les boys?
--Non, maître, mais le monsieur, quand je lui apporte son eau pour le
bain, le matin, il me parle..., il me demande quand, quand... je crois
que M. Walter, il va revenir...
Le mulâtre claquait des dents légèrement. Renouard sauta du hamac.
--Et il est toujours ici, hein?
Luiz fit un signe d’affirmation.
--Je ne le vois pas, moi, jamais. Pas moi. Ces boys ignorants disent
qu’ils voient... Quelque chose. Ah!...
Il se remit à claquer des dents, recroquevillé, comme si une rafale
glacée l’eût atteint.
--Et qu’as-tu dit au monsieur?
--Je dis que je n’en sais rien et je m’en vais. Je... je n’aime pas à
parler de lui.
--C’est bon, nous tâcherons d’exorciser ce pauvre revenant, dit
Renouard, d’un air sombre, en allant vers une petite hutte proche pour
s’habiller. Il se dit: «Ce garçon finira par vendre la mèche. La
dernière chose que je... Ah! cela, non.»
Et se sentant la main forcée, il comprit l’étendue de sa lâcheté.
X
Ce matin-là, errant dans la plantation, plutôt comme une âme en peine
que comme un homme en possession de soi-même, Renouard évita l’ombrelle
blanche qui surgissait par ci, par là, comme une bouée à la dérive sur
un océan sombre de verdure. La récolte promettait d’être magnifique et
le distingué philosophe prenait plus qu’un intérêt scientifique à cette
exploitation. Ses placements étaient soigneusement combinés, mais il
gardait toujours une petite somme pour quelque spéculation.
Après le déjeuner, se trouvant seul avec Renouard, il mit la
conversation sur la culture et autres sujets du même ordre; puis,
s’interrompant tout à coup:
--A propos, est-il vrai, comme le dit ma sœur, que vos boys aient été
troublés récemment par un revenant.
Renouard qui, depuis le moment où les dames avaient quitté la table, ne
se surveillait plus avec autant de soin sortit de sa songerie en
sursautant. Il expliqua avec un sourire contraint:
--Mon contremaître a eu des difficultés avec eux pendant mon absence. Et
ils ont peur de travailler dans un champ qui est au bas de la colline.
--Il y a un revenant? s’écria le professeur amusé. Alors, il va falloir
revoir toute notre conception de la psychologie des revenants. L’île
semble bien avoir été inhabitée depuis l’aurore des âges. Comment un
revenant aurait-il pu venir ici? Par air ou par eau? Et pourquoi
aurait-il quitté les lieux qu’il hantait? Serait-ce par misanthropie?
Aurait-il été chassé de quelque communauté d’esprits?
Renouard essaya de répondre sur le même ton, mais les paroles mouraient
sur ses lèvres.
--Est-ce le revenant d’un homme ou d’une femme? demanda le professeur.
--Je n’en sais rien, dit Renouard, en s’efforçant de paraître à l’aise.
Il y avait parmi ses boys, continua-t-il, un couple de Tahitiens, race
superstitieuse; ils avaient commencé à répandre cette histoire et
avaient probablement amené ce fantôme avec eux...
--Si nous faisions une enquête à ce sujet, Renouard? proposa le
professeur, à demi-sérieusement. Nous pourrions à tout le moins,
découvrir quelque chose d’intéressant en ce qui touche ces cerveaux
primitifs.
C’en était trop pour Renouard qui sursauta, quitta la pièce et sortit de
la maison devant laquelle il se promena de long en large. Il ne
permettrait à personne de lui forcer la main.
Quelques instants après le professeur le rejoignit. Il avait son
ombrelle, mais n’avait emporté ni son livre, ni sa pipe.
D’un ton aimablement sérieux, il dit en posant la main sur le bras de
son «jeune ami»:
--Nous avons tous les nerfs plus ou moins tendus ici. Pour ma part, j’ai
été comme sœur Anne, dans l’histoire. Mais je ne vois rien venir; rien
du moins qui puisse faire du bien à qui que ce soit, veux-je dire.
Renouard avait retrouvé assez de présence d’esprit pour exprimer
froidement son regret de tout ce temps perdu, car il pensait que c’était
surtout ce qui préoccupait le professeur.
--Le temps, dit rêveusement le philosophe, je ne vois pas comment on
pourrait perdre du temps, mais je vais vous dire ce qu’il y a, mon jeune
ami, c’est de la vie perdue, et cela pour chacun de nous. Même pour ma
sœur, qui a la migraine et qui est allée se reposer.
Il serra amicalement le bras de Renouard:
--Ah! oui, pour chacun de nous. On peut méditer sans fin sur
l’existence, on peut même en avoir une mauvaise opinion, mais le fait
n’en reste pas moins que nous n’avons qu’une vie à vivre. Et qu’elle est
courte. Pensez-y bien, mon jeune ami.
Il lâcha le bras de Renouard et, sortant de l’ombre, il ouvrit son
ombrelle; il était visible que quelque chose le préoccupait qui n’était
pas seulement la date de ses conférences pour auditoires mondains. Que
voulait-il donc laisser entendre par de semblables banalités? Épouvanté
le matin même par Luiz, car il savait que rien ne pouvait lui être plus
fatal que de voir le voile se déchirer autrement que de son propre aveu,
cette conversation lui apparut comme un encouragement ou comme un
avertissement, de la part d’un homme qui lui semblait à la fois cynique
et subtil. Il se sentait harcelé par le mort et cajolé par le vivant
pour lui faire jeter les dés d’un suprême enjeu.
Il s’éloigna un peu de la maison et s’étendit à l’ombre d’un arbre.
Immobile, et le front appuyé sur ses bras croisés, il se prit à
réfléchir. Il lui sembla qu’il était dans du feu, puis, entraîné par un
courant d’eau glacée, dans une sorte de maelstrom qui tournait
vertigineusement. Puis,--probablement un souvenir d’enfance,--il
s’avançait sur la mince couche de glace d’une rivière, sans pouvoir
reculer, et soudain la glace se brisait d’une rive à l’autre avec le
bruit sec d’un coup de fusil.
D’un bond il fut sur pied. Tout était paix, calme, lumière. S’il avait
été joueur, il aurait été soutenu par son excitation elle-même, mais il
ne l’était pas. Il avait toujours méprisé ce moyen artificiel de braver
le hasard. Il aperçut le bungalow étincelant et gracieux. Tout,
alentour, était paix, calme et lumière.
Cependant qu’il se dirigeait vers l’habitation, il eut le sentiment
désagréable que le mort était là, à ses côtés. Le revenant! Il semblait
être partout, excepté dans sa tombe. Pourrait-on jamais le faire
disparaître, se demandait-il. A ce moment Miss Moorsom parut sous la
vérandah, et tout aussitôt, comme dans un mouvement d’ondes
mystérieuses, elle souleva un immense tumulte dans le cœur du jeune
homme, ébranlant pour lui le ciel et la terre, mais il continua sa
route. Puis comme une chanson grave parmi l’orage, la voix de la jeune
fille s’éleva chargée de sombres présages.
--Ah! Monsieur Renouard, dit-elle.
Il s’avançait en souriant, mais elle restait grave.
--Je ne puis tenir en place, dit-elle. Avons-nous le temps d’aller
jusqu’au promontoire et de revenir avant la nuit?
Les ombres s’allongeaient sur la terre: tout était calme et paisible.
--Non, dit Renouard, et il se sentit tout d’un coup aussi ferme qu’un
roc. Mais je puis vous montrer le sommet de la colline centrale que
votre père n’a pas encore exploré. Une vue de bancs de rochers et
d’eaux, avec de grands nuages mouvants d’oiseaux de mer.
Elle descendit les marches de la vérandah, et ils partirent.
--Passez devant, dit-il, je vous dirigerai. Prenez à gauche.
Elle portait une jupe courte en nankin et une blouse de mousseline qui
laissait voir ses épaules et ses bras à travers l’étoffe légère. La
noblesse de son cou délicat l’enchantait.
--Le sentier commence à ces trois palmiers, les seuls de l’île.
--Je vois.
Elle ne se retourna pas une seule fois. Au bout d’un moment, elle fit
pourtant cette remarque:
--On dirait que ce sentier a été tracé très récemment.
--Tout récemment, dit-il à voix basse.
Ils continuèrent à monter sans échanger une parole; lorsqu’ils furent
parvenus au sommet, elle regarda longtemps devant elle. La brume du soir
rasait le sol, voilant la limite des récifs. Au-dessus de leur immense
et mélancolique chaos, semblable à une flotte d’îlots échoués, des
myriades d’oiseaux roulaient et déroulaient sans cesse leurs noirs
rubans dans le ciel, s’assemblaient en nuages, s’élevaient,
s’inclinaient, comme un jeu d’ombres, car ils étaient si loin que le
bruit de leurs cris ne parvenait pas jusqu’à eux.
A voix basse, Renouard rompit le silence.
--Ils vont se poser pour la nuit.
Elle ne répondit pas. Autour d’eux, c’était la paix du soleil couchant.
Près d’eux, la pointe la plus élevée de Malata, comme le sommet d’une
tour ensevelie, dressait un rocher effrité, gris et comme las de
contempler les siècles monotones du Pacifique. Renouard s’y adossa.
Miss Moorsom, soudain, lui fit face, ses splendides yeux noirs se
fixèrent sur lui comme si elle eût décidé de lui faire perdre la raison
une fois pour toutes. Ébloui, il abaissa lentement les paupières.
--Monsieur Renouard, il y a quelque chose d’étrange dans tout ceci.
Dites-moi où il est?
Il répondit sans hésitation:
--De l’autre côté de ce rocher: je l’ai enterré là moi-même.
Elle comprima sa poitrine à deux mains, s’arrêta un moment pour
reprendre souffle et s’écria:
--Ah! vous l’avez enterré. Quelle espèce d’homme êtes-vous donc?... Vous
n’osiez pas le dire. C’est encore une de vos victimes. Vous n’avez pas
osé l’avouer ce soir-là... Vous avez dû le tuer. Qu’avait-il donc bien
pu vous faire? Vous l’avez entraîné dans quelque horrible dispute et...
Son expression vengeresse, ses cris poignants laissèrent Renouard aussi
calme que le rocher contre lequel il s’appuyait. Il leva seulement les
paupières pour la regarder, puis les rabaissa lentement. Rien de plus.
Cela lui imposa silence. Elle fit, comme honteuse, un geste de la main
pour chasser cette idée. Il se mit à parler, d’abord avec une tranquille
ironie:
--Ah! oui, le légendaire Renouard des idiots sensibles. L’impitoyable
aventurier, l’ogre à qui l’avenir appartient. C’est un cri de perroquet,
Miss Moorsom. Je ne crois pas que même le plus stupide d’entre eux ait
jamais osé dire une chose aussi bête sur mon compte que j’ai jamais tué
un homme pour rien. Non, j’avais remarqué cet homme dans un hôtel. On
m’avait dit qu’il venait de l’intérieur et n’avait rien à faire. Je le
vis assez solitaire, à l’écart, comme un corbeau malade. Un soir, je lui
ai parlé, simple impulsion. Il n’avait rien de bien frappant: il faisait
pitié. Mon pire ennemi aurait pu vous dire que vraiment il n’était pas
de taille à être une des victimes de Renouard. Je m’aperçus bientôt
qu’il prenait de quelque drogue: il ne buvait pas, non; de la morphine
peut-être.
--Ah! c’est maintenant que vous essayez de l’assassiner, cria-t-elle.
--Ah! vraiment? Toujours le Renouard selon la légende des boutiquiers.
Écoutez-moi. Jamais je n’aurais pu être jaloux de lui. Et, pourtant, je
suis jaloux de l’air que vous respirez, du sol que vous foulez, du monde
qui vous voit vous mouvoir, libre et non pas mienne. Il ne s’agit pas de
cela. Il m’était plutôt sympathique. Sous un prétexte quelconque, je lui
proposai d’être mon assistant. Il me déclara que cela lui sauverait la
vie. Cela ne l’a pas sauvé de la mort. Elle vint à lui pour un rien: une
simple chute de trois mètres dans un ravin. Il paraît qu’il avait eu
autrefois un accident de cheval dans l’intérieur. Il traîna, traîna; ce
n’était pas un homme d’une santé de fer. Et sa pauvre âme semblait avoir
été endommagée aussi. Elle se laissa aller rapidement.
--C’est tragique, murmura Miss Moorsom avec émotion.
Les lèvres de Renouard tremblaient, mais de sa voix égale, impitoyable,
il continua:
--Telle est l’histoire. Un soir, il parut aller mieux et me fit dire
qu’il désirait me parler, que j’étais un gentleman et qu’il pouvait se
confier à moi. Je lui dis qu’il se trompait, qu’il y avait du plébéien
en moi qu’il ne pouvait pas connaître. Il sembla déçu. Il murmura
quelque chose à propos de son innocence et quelque chose qui ressemblait
à une malédiction envers une femme, puis, se tournant vers le mur..., il
devint rigide.
--Envers une femme? cria Miss Moorsom. Quelle femme?
--Je me le demande, dit Renouard en levant les yeux et en remarquant le
contraste des oreilles pourpres de la jeune fille et de la blancheur
vivante de son teint, la sombre et presque secrète splendeur de ses yeux
brillant sous les flammes tordues de la chevelure. Une femme reprit-il
qui ne voulait pas croire à sa misérable innocence... Oui, vous,
vraisemblablement. Et, maintenant, vous ne voulez pas me croire non
plus, moi qui, cependant, dois rester ce que je suis, dussé-je même en
mourir. Non, vous ne me croyez pas. Et pourtant, Félicia, une femme
comme vous et un homme comme moi ne se rencontrent pas souvent ensemble
sur cette terre.
La flamme de sa tête orgueilleuse brûlait le visage du jeune homme. Il
jeta son chapeau au loin; ses paupières baissées le faisaient ressembler
davantage à un bronze antique, un profil de Pallas, calme, austère, un
peu perdu dans l’ombre du rocher.
--Ah! si seulement vous pouviez comprendre quelle vérité il y a en moi,
ajouta-t-il.
Elle attendait, comme si elle eût été trop étonnée pour pouvoir parler;
il releva de nouveau les yeux; alors elle s’écria avec violence et comme
pour se défendre de quelque accusation contenue:
--C’est moi qui suis ici pour représenter la vérité. Croire en vous! en
vous qui, par un impitoyable mensonge et rien d’autre, vous entendez,
rien d’autre, m’avez amenée ici, m’avez trompée, vous êtes joué de moi
en une abominable... supercherie.
Elle s’assit sur un rocher, appuya son menton dans ses mains en une pose
attristée et s’apitoyant sur elle-même:
--Il ne manquait que cela. Pourquoi! Ah! pourquoi faut-il que la
laideur, le ridicule et la bassesse passent toujours sur mon chemin?
A cette hauteur, seuls avec le ciel, ils se parlaient comme s’ils
n’eussent plus touché la terre.
--Vous apitoierez-vous sur votre dignité? Il avait une âme médiocre et
n’aurait pu vous donner qu’une existence indigne de vous.
Elle ne sourit pas à ces mots, mais, superbe et comme si elle soulevait
un coin du voile, elle se tourna lentement vers Renouard:
--Vous imaginez-vous que je me serais sacrifiée à lui pour cela. Ne
savez-vous pas que je lui devais une réparation? C’était une dette
sacrée, un grand devoir. Il n’aurait pas été en mon pouvoir de le
sauver, je le sais. Mais il était innocent et c’était à moi de faire les
premiers pas. Ne voyez-vous donc pas que rien ne l’aurait mieux
réhabilité aux yeux du monde que de m’épouser? Il eût été impossible
d’insinuer quoi que ce soit contre lui, lorsque je lui aurais eu donné
ma main. Me donner pour moins que le salut d’un homme, je m’exécrerais
d’avoir pu y penser un seul instant...
Elle parlait gravement, de sa voix profonde, fascinante et impassible.
Renouard réfléchissait, sombre, comme s’il tâchait de découvrir la
sinistre énigme que lui aurait posé un beau sphynx rencontré sur la
route déserte de la vie.
--Ah! votre père avait raison. Vous êtes une de ces aristocrates!
Elle se redressa avec hauteur.
--Que dites-vous? Mon père..., moi, une aristocrate?
--Je ne veux pas dire que vous êtes comme les hommes et les femmes du
temps des armures, des châteaux-forts et des grands exploits. Ah! non,
ceux-là vivaient sur le sol. Ils avaient des traditions auxquelles ils
restaient attachés, ils vivaient sur cette terre de passions et de mort
qui n’est pas une serre chaude. Ils auraient été trop plébéiens pour
vous, car il leur fallait conduire et comprendre la plus commune
humanité. Non; vous êtes seulement de la classe élevée, dédaigneuse et
supérieure, une simple bulle d’air, un peu d’écume au-dessus de ces
profondeurs impénétrables qui vous rejetteront un beau jour hors de
l’existence. Mais vous êtes Vous, vous êtes Vous. Vous êtes l’amour
éternel lui-même tout simplement. O divinité, ce n’est pas votre corps,
mais votre âme qui est faite d’écume.»
Elle écoutait comme un rêve. Il avait si bien réussi à réprimer le flot
de sa passion que sa vie même semblait lui échapper. A ce moment-là, il
crut parler comme s’il était mort. Mais la vague impétueuse, revenant
avec une force décuplée, le jeta soudain sur elle, les bras ouverts, la
flamme dans les yeux.
Elle se trouva enlevée dans son étreinte, comme une plume, impuissante,
incapable de lutter, soulevée de terre. Ce ne fut qu’un moment. Du feu
courut dans les veines du jeune homme, réduisit en cendres sa passion et
le laissa anéanti, sans force et presque sans désir. Il la lâcha avant
même qu’elle eût pu crier. Elle était si accoutumée à voir la contrainte
de la civilisation envelopper, adoucir les brutaux élans de la vieille
humanité qu’elle ne croyait plus même à leur existence. Elle ne comprit
pas exactement ce qui lui était arrivé. Elle sortit de ses bras, saine
et sauve, sans lutte, sans avoir été même effrayée.
--Que signifie tout ceci? dit-elle outragée, mais calme et dédaigneuse.
Il s’agenouilla en silence et se pencha à ses pieds, tandis qu’elle le
regardait, surprise un peu, sans animosité, curieuse seulement de ce
qu’il allait faire. Pendant qu’il demeurait courbé, pressant de ses
lèvres le bas de sa jupe, elle fit un léger mouvement. Il se releva.
--Non, dit-il, quand même vous seriez tout à fait à moi, que pourrais-je
sans votre consentement? Non, on ne peut pas conquérir un spectre, un
froid brouillard, un simple rêve, une illusion. Il faut qu’ils viennent
à vous, s’accrochent à votre sein. Alors, alors...
Toute extase, toute expression disparut du visage du jeune homme.
--Monsieur Renouard, dit-elle, quoique vous ne puissiez avoir aucun
droit à ma considération après m’avoir indignement trompée pour servir
le vil projet de me considérer un peu plus longtemps comme une proie
possible, je vous dirai que je ne suis peut-être pas l’être
extraordinaire que vous pensez. Vous pouvez me croire; j’ai la passion
de la vérité.
--Que m’importe ce que vous êtes? répondit-il. Sur un signe de vous, je
monterais jusqu’au septième ciel pour vous rapporter comme mienne sur la
terre; et si je vous voyais vous enfoncer dans le vice jusqu’aux lèvres,
dans le crime, dans la boue, je vous suivrais, je vous prendrais dans
mes bras, je vous porterais contre mon cœur, comme un incomparable
trésor. Tel est l’amour, le véritable amour, don et malédiction des
dieux, il n’y en a pas d’autre.
L’accent de sincérité qui vibrait dans sa voix la fit un peu reculer,
car elle n’était pas faite pour comprendre une telle chose; pas même une
seule fois dans sa vie; et dans son trouble, obéissant peut-être à la
suggestion du nom de Renouard, ou peut-être pour adoucir la dureté de
son expression, car elle était confusément émue, elle dit en français:
--_Assez, j’ai horreur de tout cela._
Il devint blême, mais il ne tremblait plus. Les dés étaient enfin jetés
et rien, pas même la violence, ne pouvait plus modifier le sort. Elle
passa devant lui, inflexible, et il la suivit le long du sentier. Au
bout d’un moment elle l’entendit qui disait:
--Votre rêve est d’influencer une destinée humaine?
--Oui, dit-elle sèchement, sans se déconcerter, avec toute l’assurance
dont une femme est capable.
--Alors, vous pouvez être tranquille. Vous y avez réussi.
Elle haussa légèrement les épaules, mais, un peu avant d’atteindre
l’extrémité du sentier, elle ralentit le pas, s’arrêta, et, se
retournant:
--Je ne suppose pas que vous soyez désireux qu’on sache à quel degré de
turpitude vous en êtes arrivé. N’ayez crainte. Je parlerai à mon père,
bien entendu; et nous conviendrons de dire qu’il est mort, rien de plus.
--Oui, dit Renouard d’une voix blanche. Il est mort. Il en sera bientôt
de même de son vrai revenant.
Elle reprit son chemin, mais il demeura immobile dans l’obscurité. Elle
avait déjà atteint les trois palmiers, lorsqu’elle entendit derrière
elle un éclat de rire, bruyant, cynique et sans gaieté, comme on en
entend dans un fumoir à la fin d’une histoire scandaleuse.
Alors, un moment, elle se sentit vraiment défaillir.