VII

Ils venaient de fêter un poète du terroir, la dernière trouvaille du

journaliste. Ce genre de trouvailles était l’affaire, la vocation,

l’orgueil et le plaisir du seul apôtre des lettres que comptât cet

hémisphère: l’unique Mécène de la culture, l’Esclave de la Lampe, ainsi

qu’il signait sa chronique littéraire de la semaine. Il n’avait pas eu

de peine à persuader le vertueux Willie (qui avait le goût des banquets)

de l’aider dans cette œuvre. Ils avaient laissé le poète endormi devant

le feu, sur le tapis du bureau de rédaction, et ils s’étaient précipités

chez le vieux Dunster. Le journaliste avait en effet une autre

trouvaille à annoncer.

Tout en se balançant il ouvrit largement la bouche et laissa tomber ce

seul mot: «Trouvé!» Derrière lui, Willie leva les bras au ciel et les

laissa retomber d’un geste dramatique. Renouard vit les quatre personnes

à tête blanche, à l’extrémité de la terrasse, se lever d’un seul

mouvement, comme s’ils étaient tous pris de panique.

--Je vous dis--qu’il--est--trouvé, annonça solennellement le protecteur

des lettres.

--Qu’y a-t-il? demanda Renouard d’une voix étouffée.

Miss Moorsom lui saisit brusquement le poignet; à ce contact, du feu

courut dans les veines du jeune homme, une immobilité s’empara de lui,

brûlante; le sang lui battait aux oreilles. Il voulut se lever, mais la

pression convulsive sur son poignet le retint.

«Non! non!» Les yeux de Miss Moorsom restaient immobiles, le regard

fixe, sombres comme la nuit et scrutant l’ombre devant elle. Le

rédacteur en chef, un peu plus loin, se pavanait. Willie le suivait,

traînant avec son ostentation habituelle son énorme et pesante carcasse,

qui ne restait jamais exactement perpendiculaire plus de deux secondes

de suite.

--L’innocent Arthur, enfin nous le tenons. Puis, reprenant le ton de

l’homme d’affaires:

--Oui, c’est cette lettre qui a fait le coup.

Il plongea la main dans sa poche et de sa paume tapota le morceau de

papier. Une lettre de cette vieille femme. Willie l’avait dans sa poche

depuis ce matin. Miss Moorsom la lui avait donnée pour me la montrer. Il

croyait que cela n’avait pas d’importance. Eh! bien, pas du tout,

seulement il fallait savoir lire.

Renouard et Miss Moorsom, côte à côte, surgirent de l’obscurité, couple

magnifique, à la fois vivant et sculptural, dans leur calme et leur

pâleur. Elle lui avait lâché le poignet.

En apercevant Renouard, le journaliste s’écria d’une voix perçante:

--Comment! vous êtes ici!

Il y eut un silence mortel, tous les visages avaient quelque chose de

consterné et de cruel.

--Voici précisément l’homme qu’il nous faut, ajouta le rédacteur.

Excusez mon agitation, vous êtes précisément l’homme, Renouard. Ne

m’avez-vous pas dit que votre assistant s’appelait Walter? Oui? C’est

bien ce qu’il me semblait. Eh! bien, voici la lettre de la vieille femme

du serviteur. Écoutez ceci. Elle écrit: «Tout ce que je puis dire à

Mademoiselle, c’est que mon pauvre mari adressait ses lettres au nom de

H. Walter.»

L’exclamation aussitôt étouffée de Renouard se perdit dans un murmure et

un piétinement général. Le journaliste fit un pas en avant, et, réussit

assez bien à faire un grand salut:

--Miss Moorsom, permettez-moi de vous féliciter du fond du cœur, sur

l’issue... heu... heureuse...

--Attendez, dit Renouard d’une voix irrésolue.

Le journaliste lui sauta dessus comme un vieil ami:

--Ah! vous, lui dit-il, vous êtes un joli personnage. Avec vos manières

d’ours, vous finirez par n’avoir pas plus de jugement qu’un sauvage.

Voyez-vous cela, vivre pendant des mois avec un homme du monde, sans

jamais s’en douter. Un homme, j’en suis certain, accompli, remarquable,

puisqu’il a été distingué (ici il s’inclina de nouveau) par Miss Moorsom

que nous admirons tous.

Elle lui tourna le dos.

--J’espère que vous ne lui avez pas fait trop de misères, Geoffrey,

murmura le journaliste à l’oreille de son ami.

Renouard s’empara brusquement d’une chaise, s’assit et, posant ses

coudes sur ses genoux, appuya sa tête sur ses mains. Derrière lui, la

sœur du professeur levait les yeux au ciel et se tordait fiévreusement

les mains. Mme Dunster se joignait les doigts sous le menton; mais elle,

la chère femme, regardait Willie. Ce neveu modèle! Il était dans un

singulier état. Si congestionné. L’habile disposition des cheveux qui

couvraient la partie dénudée de son crâne s’était déplorablement

dérangée et ce crâne même était rouge et comme en ébullition.

--Qu’y a-t-il donc, Geoffrey?

Le journaliste semblait déconcerté par les attitudes silencieuses des

gens qui l’entouraient. On aurait dit qu’il s’attendait à voir tout ce

monde se mettre à danser et à crier.

--Il est dans votre île, n’est-ce pas?

--Oh! oui, il y est! dit Renouard sans lever les yeux.

--Eh! bien, alors?

Et le rédacteur en chef regardait autour de lui, en quête d’une réponse

qui pût lui venir en aide. Mais la seule réponse qui lui vînt fut

inattendue. Irrité d’être au second plan, et, en outre, parce que le vin

le rendait facilement fâcheux, le sensible Willie se retourna et avec

une maligne intonation d’ivrogne, étonnante de la part d’un homme

capable de se tenir si droit.

--Ah! ah! Mais il n’est pas ici, cria-t-il. Pas encore. Non! Vous n’avez

pas encore mis la main dessus!

Ce spectacle et cette algarade déplacée firent sur le rédacteur l’effet

de la cravache sur un cheval surmené; il sursauta:

--Quoi? que voulez-vous dire? Nous... ne... l’avons... pas... encore...

Naturellement, il n’est pas ici encore. Mais la goélette de Geoffrey est

ici. On peut l’envoyer dès maintenant le chercher. Mais attendez donc,

il y a mieux. Pourquoi ne partiriez-vous pas tous pour Malata, mon cher

Maître? Cela ferait gagner du temps, et je suis certain que Miss Moorsom

préférerait...

Il fit un geste galant vers Miss Moorsom, mais elle avait disparu. Il en

fut quelque peu déconcerté.

--Ah! hum... Oui, dit-il, pourquoi pas? Une croisière de plaisance, un

délicieux bateau, une délicieuse saison, un délicieux but, un déli...

Non, vraiment, rien ne s’y oppose. Geoffrey, d’après ce que j’ai entendu

dire, s’est payé un bungalow trois fois trop grand pour lui. Il peut

vous loger tous. Ce sera pour lui un plaisir, le plus rare des

privilèges. Qui ne serait fier d’être l’instrument de cette heureuse

réunion? Je suis moi-même très fier de l’humble rôle que j’y ai joué. Ce

sera pour moi un très grand honneur. Geof, mon cher, vous ferez bien de

tout préparer demain de bonne heure pour ce petit voyage. Il serait

criminel de perdre un seul jour.

Il était aussi rouge que Willie, l’agitation s’ajoutant aux effets du

banquet. Pendant un moment, Renouard demeura silencieux comme s’il n’eût

rien entendu. Mais lorsqu’il se fut levé, il donna au rédacteur une tape

dans le dos si vigoureuse que le petit homme chancela et parut, un

moment, vraiment effrayé.

--Vous êtes un dénicheur et un organisateur de premier ordre, s’écria

Renouard. Il a raison. C’est le seul moyen. Vous ne pouvez pas résister

à l’appel du sentiment et même vous devez risquer un voyage à Malata...

Ici, la voix de Renouard s’assombrit:

--Un endroit solitaire, ajouta-t-il, et il retomba dans sa méditation

sous les yeux qui convergeaient vers lui. Lentement son regard alla de

visage en visage et il s’arrêta sur celui du professeur qui, l’œil dur,

tournait machinalement un cigare entre ses doigts, et sur la sœur du

philosophe, debout à son côté.

--Je serais infiniment heureux si vous consentiez à venir. C’est

entendu, n’est-ce pas? Nous partirons demain soir. Et maintenant, je

vous laisse à votre bonheur.

Il salua gravement, et montrant du doigt Willie qui se balançait d’un

air somnolent et renfrogné:

--Regardez-le, dit-il, il déborde de bonheur. Vous feriez mieux de

l’envoyer se coucher.

Et il s’éclipsa cependant que tous regardaient Willie avec des

expressions différentes.

Renouard traversa la maison en hâte, il s’élança dans le sentier de

traverse qui menait au rivage où l’attendait son canot. A son appel, les

Canaques endormis sursautèrent. Il embarqua: «Tirez, hardi!» et le canot

fendit l’eau comme une flèche. «Hardi, hardi!». Il fila près des

voiliers chargés de laine, endormis sur leurs ancres: chacun avec l’œil

fixe de la lampe pendue aux agrès. Il fila près du vaisseau-amiral de

l’escadre du Pacifique, masse imposante, noire et silencieuse, lourde du

sommeil de ses cinq cents hommes. Des sentinelles entendirent son

«Hardi! Hardi!» dans la nuit. Les Canaques, ahanant, ramenaient les

avirons à chaque coup. Rien n’allait assez vite pour lui. Il grimpa à

bord de la goélette, et dans sa précipitation secoua violemment

l’échelle de commandement. Sur le pont il trébucha et demeura

brusquement immobile.

Pourquoi cette hâte? Vers quel but? Depuis longtemps il savait bien

qu’il fuyait devant quelqu’un qui le poursuivait et auquel il ne pouvait

échapper.

Comme il touchait le pont, sa volonté, qu’il s’était efforcé de

sauvegarder, s’évanouit de nouveau. Il n’avait songé à rien moins qu’à

appareiller la goélette et la laisser s’évader dans la nuit,

silencieusement, parmi les vaisseaux endormis. Mais, maintenant, il

savait qu’il n’en serait pas capable. Non, c’était impossible. Et il

réfléchissait que, mort ou vivant, une telle fuite noircirait sa mémoire

d’un soupçon devant lequel il reculait. Non, il n’y avait rien à faire.

Il descendit dans sa cabine, et avant même de déboutonner son pardessus,

il prit dans un tiroir la lettre adressée à son assistant, cette lettre

qu’il avait trouvée au bureau de Dunster, dans le casier «Malata», où

elle avait attendu trois mois l’occasion d’être délivrée. Depuis le

moment où il l’avait jetée dans ce tiroir, Renouard l’avait bien

oubliée, jusqu’à ce que le nom de l’homme eût été prononcé si

bruyamment.

Il regarda l’enveloppe grossière, l’écriture tremblée et pénible:

Monsieur H. Walter. C’était la dernière lettre que le vieux domestique

avait envoyée pendant sa maladie, et évidemment une réponse à une lettre

de «Monsieur Arthur» qui l’instruisait d’adresser dorénavant ses lettres

«aux bons soins de MM. Dunster et Cº». Renouard allait l’ouvrir, mais il

s’arrêta et sans hésitation déchira la lettre en deux, en quatre, en

huit morceaux. Il remonta sur le pont, tenant dans la main ces morceaux

de papier qu’il jeta par dessus le bord, dans les eaux noires, où ils

disparurent aussitôt.

Le tout fut fait lentement, sans hésitation, sans remords. _Monsieur H.

Walter, à Malata._ L’innocent Arthur! Quel était son nom déjà? L’homme à

la recherche duquel était partie cette femme qui semblait attirer vers

elle toutes les passions de la terre, sans qu’elle fît pour cela le

moindre effort, sans même qu’elle daignât s’en apercevoir, aussi

naturellement que d’autres femmes respirent. Mais Renouard n’était plus

jaloux de l’existence de cette femme. Quelle qu’en fût la cause, sa

jalousie n’allait pas jusqu’à cet homme qu’il avait tiré de l’ombre pour

se débarrasser des remontrances d’un soi-disant ami. Un homme sur lequel

il ne savait rien et qui, maintenant, était mort. A Malata. Ah! oui, il

y était, bien en sûreté, dans sa tombe. Le dernier service que Renouard

lui avait rendu, avant son départ, ç’avait été de l’enterrer.

Comme beaucoup d’autres hommes toujours prêts à des entreprises ardues,

Renouard avait une tendance à éviter les petites complications de

l’existence. Ce trait de son caractère se mêlait d’un peu d’indolence,

et en outre d’un dédain et d’une vive aversion même pour les questions

d’ordre vulgaire: comme un homme qui affronterait un lion et qui ferait

un détour pour éviter un crapaud.

Ses relations avec ce journaliste importun n’étaient que de surface: il

ne s’y mêlait aucunement cette sympathie à laquelle les jeunes gens se

trouvent tout naturellement portés. Cela d’abord l’avait amusé de

laisser son ami dans l’ignorance du sort de son «assistant». Renouard

n’avait jamais eu besoin d’une autre compagnie que de la sienne. Il

portait en lui un peu de cette sensibilité de rêveur que l’on froisse

aisément. Il s’était dit que l’homme universel n’aurait fait que le

sermonner une fois de plus sur le démon de la solitude et l’aurait

assassiné de recommandations en faveur d’un protégé absolument inutile.

Et cette sempiternelle inquisition du journaliste l’avait irrité et lui

avait fermé les lèvres de dégoût.

Et maintenant il contemplait ce réseau de conséquences qui se resserrait

autour de lui.

Ç’avait été le souvenir de cette réticence pleine de diplomatie qui, sur

la terrasse, avait étouffé son exclamation, qui l’avait empêché de leur

dire à tous que l’homme qu’ils cherchaient, il était impossible qu’on

pût le rencontrer maintenant sur cette terre. Il avait reculé devant

l’absurdité d’entendre le journaliste universel lui faire de sévères

reproches.

--Vous ne me l’aviez pas dit. Vous m’aviez laissé croire que votre

assistant vivait encore, et maintenant vous dites qu’il est mort.

Qu’est-ce que cela veut dire? Mentiez-vous alors ou bien mentez-vous

maintenant? Non, l’idée d’une semblable scène lui avait été

insupportable. Il s’était assis, atterré. Et maintenant «que vais-je

faire», pensa-t-il?

Tout son courage l’avait abandonné. S’il disait la vérité, c’était le

départ immédiat des Moorsom, et il lui semblait qu’il donnerait jusqu’à

son dernier reste d’honnêteté pour s’assurer un jour encore la présence

de là jeune fille. Il restait là, silencieux. Lentement, parmi des

souvenirs confus de sa conversation avec le professeur, des manières

d’être de la jeune fille, de l’enivrante familiarité de sa soudaine

pression de main, il lui venait une lueur d’espoir. L’autre homme était

mort. Alors... Folie, certes; mais il ne s’en pouvait délivrer. Il avait

écouté cet insupportable brouillon tout organiser, cependant que les

autres, autour de lui, l’approuvaient, sous le charme de ce roman, que,

lui, il savait achevé par la mort. Il avait écouté, ironique et

silencieux. Il avait vu une lueur d’espoir. L’occasion l’avait tenté. Il

n’avait qu’à rester là sans rien dire. Cela et rien de plus. Qu’était-ce

que la vérité au regard de cette passion qui, dans sa pensée, l’avait

jeté à ses pieds.

Et maintenant, il n’y pouvait plus rien. La fatalité en avait décidé. De

l’air hagard d’un mortel frappé par la foudre divine, Renouard regarda

le ciel, immense voile noir poudré d’or, où de grands frissons

passaient, comme le souffle impérieux de la vie.

En marge des marées · 第 18 / 26 题