Une fois à bord de la goélette, couché sur le divan et les poings sur
les yeux, Renouard décida qu’il ne retournerait pas dîner dans cette
maison. Il le décida au moins vingt fois. L’idée qu’il n’avait qu’à
monter sur le pont et à commander tranquillement: «Parez le cabestan»
pour que la goélette reprenant vie fût le lendemain à trente lieues de
là, en mer, trompait sa volonté. Rien de plus facile. Et cependant ce
jeune homme à qui son audace intrépide avait fait tant d’ennemis, cet
inflexible chef de deux expéditions brillantes et tragiques, reculait
devant un acte de farouche énergie et commençait à se chercher des
excuses.
Non, vraiment, reculer comme un lâche qui se coupe la gorge n’était pas
digne de lui! Il acheva de s’habiller et regarda dédaigneusement dans le
miroir son impassible visage.
Pendant le trajet en canot, il se rappela tout à coup la sauvage beauté
d’une cascade à Menado, alors qu’il était encore petit garçon, il y
avait bien longtemps. Une légende racontait qu’un gouverneur des Indes
hollandaises en tournée officielle s’était suicidé en s’y précipitant.
On supposa qu’une maladie incurable l’avait dégoûté de la vie. Mais y
avait-il jamais eu au monde un fléau semblable à celui qui le hantait et
qui, tout en vous rattachant à la vie, vous torturait jusqu’à la mort.
Le dîner fut des plus calmes. Willie, que l’on avait attendu vainement
une demi-heure, ne vint pas, et sa chaise demeura vide auprès de Miss
Moorsom. Renouard avait pour voisine la sœur du professeur; elle avait
revêtu une robe de soirée, fort élégante et qui convenait à son âge.
Cette vieille dame, dans son étonnante conservation, rappelait à
Renouard ces fleurs en cire que l’on garde sous des globes. Elle ne
portait aucune trace de cette poussière que laissent les batailles de la
vie. De jour, le planteur ne lui plaisait guère; elle trouvait que son
costume blanc et son large chapeau lui donnaient un air bohème tout à
fait incorrect pour rendre visite à des dames. Mais en habit de soirée,
élégant et svelte, la voix agréable et légèrement voilée, il faisait
chaque fois sa conquête. Il aurait pu tout aussi bien être quelqu’un de
distingué, le fils d’un duc par exemple. Cédant à ce charme, et aussi,
peut-être, parce que son frère lui en avait donné le conseil, elle tenta
d’ouvrir son cœur à Renouard qui, pour le moment, était occupé à
contempler la nièce, de l’autre côté de la table, de toute la force de
son âme. La vieille dame lui parla en toute franchise, exactement comme
si cette misérable enveloppe mortelle où ne vivait qu’un amour sans
espoir eût été vraiment un fils de duc.
Renouard, distrait, ne percevait que des bribes de cette conversation,
jusqu’à ce que la confidence finale éclatât...
--J’aimerais connaître votre opinion. Regardez-la, si charmante, admirée
de tous, ce serait trop triste. Nous espérions tous qu’elle ferait un
beau mariage, avec quelqu’un de riche et de haut placé; qu’elle aurait
une maison à Londres et une à la campagne, et qu’elle nous y recevrait
magnifiquement. Elle est si admirablement faite pour cela. Elle a une
foule d’amis distingués. Et voici qu’au lieu de... Ah! si vous saviez
comme mon cœur en souffre.
Son murmure distingué, quoique anxieux, fut couvert par la voix du
professeur qui discutait au bout de la table, avec son vénérable
disciple, sur l’Impermanence du Mesurable. Cela aurait pu faire la
matière d’un nouveau livre à succès de philosophie moorsomienne. A la
fois patriarcal et ravi, le vieux Dunster se penchait en avant, les yeux
brillants de jeunesse, deux plaques rouges à la racine de sa barbe
blanche, et Renouard qui examinait cette agitation sénile se rappela les
mots tombés des lèvres subtiles du professeur. Il s’en appliqua le
sarcasme, il vit leur vérité démontrée par cet homme que l’on amusait
ainsi au bord de sa tombe. Oui, une débauche intellectuelle parmi la
simple écume de l’existence; écume et mensonge.
Placée du même côté de la table, Miss Moorsom ne regarda pas une seule
fois son père. Toute sa grâce semblait figée: ses lèvres rouges ne
s’entr’ouvraient pas; une faible teinte rosée animait son visage
éclatant; ses yeux noirs brûlaient immobiles, et des rayons de lumière
reflétés par ses cheveux cuivrés se fixaient dans l’ondulation de sa
chevelure.
Renouard se vit renversant la table, brisant les verres et la
porcelaine, piétinant les fruits et les fleurs, et la saisissant dans
ses bras, l’emportant parmi le tumulte et les cris, silencieuse et
effrayée, jusqu’en quelque profonde retraite, comme à l’âge des
cavernes. Les convives se levèrent tout à coup: Renouard en fit autant,
mais il se sentit chancelant, sans souffle.
Sur la terrasse, le philosophe, ayant allumé un cigare, prit
cordialement le bras de son «cher et jeune ami». Renouard, maintenant,
le considérait avec la plus profonde méfiance. Mais le grand homme
semblait avoir une véritable sympathie pour son jeune ami, une de ces
mystérieuses sympathies que n’arrêtent ni les différences d’âge, ni
celles de la position: dans le cas du philosophe cela pouvait
s’expliquer par le fait que la philosophie est impuissante à remédier
aux difficultés de la vie pratique.
Après avoir parlé de choses et d’autres, le professeur se prit à dire:
--Le saviez-vous? Le fils que j’ai perdu était dans le même collège que
vous. Je suis certain que, s’il avait vécu et que vous vous fussiez
rencontrés, vous vous seriez compris. Lui aussi, il avait le goût de
l’action.
Il soupira, puis, secouant cette mélancolie, il montra d’un geste la
partie ombragée de la terrasse où la robe de sa fille faisait une tache
de lumière.
--Je désirerais vraiment, dit-il, que vous laissiez tomber par là
quelques paroles raisonnables et décourageantes.
Renouard joua l’étonnement, se dégagea du plus perfide des hommes et se
reculant:
--Sérieusement, vous vous moquez de moi, mon cher Maître, dit-il avec un
rire grave qui était en réalité un cri de rage.
--Mon cher et jeune ami, il n’y a pas lieu de plaisanter. Vous ne
semblez pas comprendre le prestige que vous possédez, ajouta-t-il en
s’avançant vers les chaises.
«Farceur, pensa Renouard, en le regardant s’éloigner, de la place qu’il
n’avait pas quittée. Et pourtant... et pourtant, si c’était vrai!»
Il s’avança alors vers Miss Moorsom. Elle était assise à la même place
qu’à leur première rencontre; cette fois, ce fut elle qui le regarda
s’avancer, mais ce jour-là, la plupart des fenêtres n’étaient pas
éclairées. Il faisait noir. Elle lui apparut lumineuse dans sa robe
claire, figure sans forme, visage sans traits, attendant son approche,
jusqu’à ce qu’il se fût assis près d’elle et qu’ils eussent échangé des
mots insignifiants.
Graduellement elle sortait de l’ombre, comme la peinture même du charme,
fascinante et mystérieuse clarté sur ce fond obscur. Quelque chose de
presque imperceptible dans son attitude, dans les modulations de sa voix
trahissait la détente d’un orgueil calme et inconscient dont elle
s’enveloppait d’ordinaire comme d’un manteau.
Sensible comme un esclave attentif aux moindres changements d’humeur de
son maître, Renouard se sentit envahir d’une infinie tendresse devant
cette subtile abdication de sa grâce. Il réprima le désir de la saisir,
de la mener vers le jardin, sous les grands arbres, et de se jeter à ses
pieds en lui murmurant des mots d’amour. Son émotion était si forte
qu’il dut tousser légèrement, et ne sachant quoi lui dire, il commença à
lui parler de sa mère et de ses sœurs. Toute la famille devait aller
vivre à Londres, au moins pendant quelque temps.
--J’espère que vous irez les voir et que vous leur parlerez un peu de
moi, de ce que vous aurez vu, dit-il d’une manière pressante.
Comme un homme prêt à quitter la vie, il espérait par ce misérable
subterfuge se rappeler plus longtemps à sa mémoire.
--Certainement, dit-elle, je serai heureuse de leur rendre visite quand
je serai de retour, mais ce «quand» est peut-être loin.
Il distingua un léger soupir. Une curiosité jalouse et cruelle lui fit
demander:
--Vous sentez-vous découragée, Miss Moorsom?
Un silence suivit cette question.
--Voulez-vous dire que le cœur me manque, dit-elle? Je vois que vous ne
me connaissez pas.
--Oh! on espère toujours, murmura-t-il.
--Il s’agit, Monsieur Renouard, d’une réparation. Je suis ici pour que
la vérité soit établie. Il ne s’agit pas de moi-même.
Il eut envie de la saisir à la gorge; chacune de ces paroles insultait à
sa passion, mais il se contenta de dire:
--Je n’ai jamais mis en doute la noblesse de votre but.
--Entendre le mot découragement mêlé à tout cela me surprend, surtout de
la part d’un homme qui, m’a-t-on dit, s’est dépensé sans compter.
--Cela vous amuse de me taquiner, dit-il, après avoir retrouvé sa voix
et maîtrisé sa colère. Il lui semblait que le professeur lui avait versé
dans l’oreille un poison qui se répandait en lui, viciait sa passion, et
sa jalousie même. Il doutait de chacun des mots qui sortaient de ces
lèvres auxquelles cependant sa vie était suspendue.
--Que pouvez-vous savoir des gens qui ne regardent à rien, demanda-t-il
de l’air le plus aimable.
--Je le sais par ouï-dire, un peu.
--Eh! bien, je vous assure qu’ils sont, comme les autres, sujets à la
souffrance, et victimes de sortilèges...
--L’un d’entre eux, en tout cas, parle d’une façon singulière.
Ils demeurèrent silencieux, puis elle détourna la conversation.
--Monsieur Renouard, j’ai eu une déception, ce matin. Le courrier m’a
apporté une lettre de la veuve du vieux domestique, vous savez. Je
pensais qu’elle aurait appris quelque chose de... d’ici. Mais non. Il
n’est pas arrivé de lettre depuis notre départ.
Sa voix était calme. La jalousie de Renouard lui rendait cette
conversation intolérable, mais il était heureux que rien ne fût arrivé
pour aider à la recherche, aveuglément, déraisonnablement heureux, et
cela seulement parce qu’ainsi il allait pouvoir la garder plus longtemps
devant ses yeux, puisqu’elle ne perdait pas courage.
«Je suis trop près d’elle», pensa-t-il, et il recula sa chaise. Dans la
violence de ses sentiments, il craignait de se jeter sur les mains
qu’elle avait posées sur ses genoux, et de les couvrir de baisers. Il
eut peur. Rien, rien ne pouvait plus dissiper le charme dont elle
l’entourait, eût-elle même été fausse, stupide ou dégradée. Elle était
sa destinée.
L’étendue même de son infortune le plongea dans une telle stupeur qu’il
n’entendit pas, d’abord, un bruit de pas et de voix qui venait du salon.
Willie était revenu et le journaliste l’accompagnait.
Les nouveaux arrivants débouchèrent bruyamment sur la terrasse, puis se
retenant l’un l’autre, s’arrêtèrent, tout à la fois effarants et
eux-mêmes effarés.