Il retourna à bord de la goélette qui se dressait toute blanche et comme
suspendue dans l’atmosphère crépusculaire et le rayonnement cendré du
vaste port. Il contraignit ses idées à être aussi sobres, aussi
raisonnables, aussi mesurées que l’avaient été ses paroles, dans la
crainte d’une véritable débâcle morale. A l’approche de la nuit, il
appréhendait l’insomnie et l’infinie tension de cet effort épuisant. Il
fallait l’envisager pourtant. Il s’étendit, dans l’obscurité, en
soupirant longuement. Il se vit, tout à coup, portant une petite lampe
bizarre, reflété au grand miroir d’une chambre, dans un palais
abandonné. Dans cette saisissante image de soi-même il reconnut
quelqu’un qu’il lui fallait suivre: le guide effrayé de son rêve. Il
franchit des galeries sans fin, une succession de salles immenses,
d’innombrables portes. Il s’égarait tout à fait, puis soudain retrouvait
sa route. Les pièces succédaient aux pièces. A la fin, la lampe
s’éteignit et il trébucha contre un objet qui lui parut froid et lourd à
porter. La pâle lueur de l’aube lui découvrit que c’était la tête d’une
statue. Les cheveux de marbre imitaient la ligne hardie d’un casque et,
sur les lèvres, le ciseau du sculpteur avait laissé un sourire
énigmatique. Cette tête ressemblait à Miss Moorsom. Tandis qu’il la
regardait fixement, la tête devint légère entre ses doigts, diminua peu
à peu et tombant en morceaux se réduisit à une poignée de poussière que
dispersa le souffle d’un vent si froid que Renouard s’éveilla en
sursaut, pris d’un frisson de désespoir, et sauta vivement hors de sa
couchette. Il faisait jour réellement. Il s’assit à la table de sa
cabine et, se prenant la tête entre les mains, resta longtemps immobile.
Il se mit, avec calme, à analyser son rêve. La lampe qu’il avait vue se
rapportait évidemment à la recherche d’un homme, mais en y
réfléchissant, il se rappela que l’image vue dans le miroir n’était pas
celle du véritable Renouard, mais de quelqu’un d’autre, dont il ne
pouvait se rappeler le visage. Dans ce palais désert, il vit la
transformation sinistre de ces longs couloirs aux portes nombreuses du
grand bâtiment dont le journal occupait le premier étage. Cette tête de
marbre avec le visage de Miss Moorsom? Eh! bien? De quel autre visage
aurait-il donc pu rêver? Et son teint n’était-il pas plus beau que celui
du marbre de Paros, plus pur que celui des anges? Le vent qui avait mis
fin à son rêve était la brise du matin, entrant par le hublot et lui
effleurant le visage.
Oui, et pourtant toute cette explication rationnelle de la vision
fantastique ne faisait que la rendre plus mystérieuse encore et plus
étrange. Il y avait de la sorcellerie dans ce rêve. C’était une de ces
circonstances qui jettent l’homme hors du domaine d’un ordre établi pour
lui et n’en font plus qu’un être en proie à d’obscures suggestions.
Désormais, sans même essayer de s’en défendre, il passa toutes ses
après-midis dans cette maison où elle vivait. Il y alla aussi
passivement qu’en rêve. Il ne put jamais comprendre comment il en était
arrivé à vivre sur ce pied d’intimité chez les Dunster. Était-ce dû à
son mérite personnel, ou à ce qu’il était l’inventeur de l’industrie de
la soie végétale? Probablement à cette dernière raison, car il se
rappelait clairement, aussi clairement que dans un rêve, avoir entendu
le vieux Dunster lui dire qu’il serait bientôt chargé d’explorer les
districts du Nord, afin d’y trouver des terrains favorables à la culture
de la plante. Le vieillard avait hoché la tête d’un air entendu. C’était
vraiment aussi absurde qu’un rêve.
Willie serait là ce soir, bien entendu; mais c’était, lui aussi, plutôt
un être de cauchemar, virevoltant autour du cercle des chaises,
s’agitant en habit de soirée, comme une chauve-souris gigantesque,
répugnante et sentimentale. «Il faut en finir une bonne fois, dans le
monde entier, avec leurs sacrés cocons», bourdonnait-il de sa voix
étouffée. Il montrait d’ailleurs une horreur extrême des insectes de
toute espèce.
Un soir, il était arrivé avec une fleur rouge à la boutonnière; rien ne
pouvait être plus ridiculement fantastique. Un jour, il avait dit à
Renouard:
--Il vous appartient de modifier l’histoire de notre pays, car les
conditions économiques font l’histoire des nations, oh! combien!
Il s’était retourné alors vers Miss Moorsom, comme pour obtenir son
approbation, en baissant vers elle son nez en spatule et en la regardant
avec un regard attendri, de ses yeux abrités sous d’absurdes sourcils
qui poussaient comme des roseaux sur sa peau spongieuse. Car cet
individu énorme et bilieux était un économiste doublé d’un sentimental à
la larme facile, et membre du Cobden Club.
Afin de le rencontrer le moins possible, Renouard commença à arriver
plus tôt et à partir avant son apparition, sans pour cela abréger par
trop ces heures de secrète contemplation qui le faisaient vivre. Il
avait renoncé à s’abuser plus longtemps. Sa résignation était sans
limites. Il acceptait l’immense infortune d’être amoureux d’une femme
qui ne pensait qu’à retrouver un autre homme et à se jeter dans ses
bras. C’est ainsi qu’avec la précision du désespoir il définissait sa
situation, et cette idée lui traversait brusquement l’esprit comme une
flèche aiguë, lorsque la conversation tombait. La seule pensée devant
laquelle il se sentît sans force était que cette situation ne pouvait
durer, qu’il faudrait en venir à une conclusion. Il la craignait
d’instinct, comme un homme malade peut craindre la mort. Il lui semblait
que pour lui ce serait la fin de tout, et qu’après cela il ne pouvait y
avoir qu’un gouffre sans lumière et sans fond. Sa résignation même
n’était pas dispensée des tortures de la jalousie, la cruelle, insensée,
poignante et imbécile jalousie: quand il semble qu’une femme vous
trompe, simplement parce qu’elle existe, parce qu’elle respire, et
lorsque les mouvements profonds de son âme, de ses nerfs deviennent une
source d’affolants soupçons, de doutes épuisants et de mortelles
angoisses.
Les conditions particulières de leur séjour faisaient que Miss Moorsom
sortait peu. Elle acceptait cette réclusion dans la maison des Dunster,
à la façon d’un ermitage où elle vivait, sous la surveillance de ce
groupe de vieilles gens, comme une déesse patiente, hautaine,
condescendante et obstinée. Nul n’aurait pu dire si elle souffrait de
quoi que ce fût ou si son attitude n’était que l’insensibilité d’une
grande passion concentrée sur elle-même ou peut-être encore une parfaite
réserve, ou l’indifférence d’une supériorité assez complète pour se
suffire à soi-même.
Renouard discernait pourtant qu’elle prenait plaisir à causer avec lui
de préférence; était-ce parce qu’il était le seul de son âge ou à peu
près? Était-ce donc là la secrète raison qui l’avait fait admettre dans
ce cercle?
Aussi posée que ses mouvements ou ses attitudes, la voix de la jeune
fille l’enchantait. Il avait toujours été un homme d’allures
tranquilles, mais cette fascination qui s’exerçait sur lui l’avait
transformé au point qu’il lui fallait maintenant de terribles efforts
pour conserver son calme habituel. Quand il la quittait pour retourner à
bord de sa goélette, il se sentait secoué, épuisé, brisé, comme si on
l’eût mis à la plus exquise des tortures. Quand il la voyait
s’approcher, il avait toujours un moment d’hallucination. Elle lui
semblait une impalpable beauté faite pour l’invisible musique, pour les
ombres de l’amour, pour le murmure des eaux. Au bout d’un moment, car il
ne pouvait pas éternellement baisser les yeux, il ramassait tout son
courage, et il la regardait. Un éclair étincelait dans la sombre clarté
des yeux de la jeune femme, et lorsqu’elle les tournait vers lui, ils
lui semblaient donner à la vie tout entière une signification nouvelle.
Il se persuadait qu’un autre homme, avant de sombrer dans la folie
apaisante, aurait vu réduire en cendres son esprit à des feux d’un tel
éclat. Il ne se flattait pas d’une pareille chance; son esprit avait su
traverser, indemne, la fournaise des soleils et des déserts embrasés,
les colères flambantes dressées devant la faiblesse des hommes et la
tenace cruauté de l’impitoyable nature.
N’étant pas fou, il lui fallait se tenir sans cesse sur ses gardes, pour
ne pas se laisser aller à des silences chargés d’adoration, ou à des
accès de paroles violentes. Il lui fallait surveiller ses yeux, ses
gestes, les muscles de son visage. Leurs entretiens étaient tels qu’on
le pouvait attendre d’eux; elle, une jeune fille sortie tout justement
de l’épais crépuscule de quatre millions d’êtres et de la vie
artificielle de plusieurs saisons à Londres; lui, l’homme des tâches
précises, des actions conquérantes, habitué aux vastes horizons,
évitant, jusque dans ses délassements même, ces agglomérations où l’on
diminue sa valeur à ses propres yeux. Ils n’avaient à leur service la
petite monnaie des conversations. Il leur fallait se servir d’idées
générales; ils les échangeaient sans grande originalité. Ce n’était
guère un commerce sérieux. Peut-être n’avait-elle pas beaucoup de
ressources à cet égard. Rien de remarquable ne venait d’elle. On ne
pouvait pas dire que, de son contact avec le monde extérieur, elle eût
reçu des impressions vraiment personnelles et différentes de celles
qu’éprouvent les autres femmes. Sa séduction venait de sa sérénité, de
ses attitudes graves, d’un irrésistible rayonnement féminin. Il ne
savait pas ce qui pouvait se cacher derrière ce front d’ivoire si
splendidement façonné, si glorieusement couronné; il lui était
impossible de dire quels étaient ses sentiments et ses pensées. Ses
réponses étaient toujours précédées d’un court silence, pendant lequel
il restait suspendu à ses lèvres. Il se sentait en présence d’un être
mystérieux en qui parlait une voix inouïe, comme une voix d’oracle qui
communique au cœur une inquiétude infinie.
Il se satisfaisait pourtant de rester assis là, en silence, les dents
serrées, dévoré de jalousie; et nul n’aurait pu deviner que son
attitude, pleine de déférence à l’égard de ces vieilles gens,
dissimulait le suprême effort de sa volonté stoïque, que la terrible
surveillance de ses secrètes tortures l’occupait tout entier, pour que
la force ne vînt pas à lui manquer. Comme jadis au cours de ses luttes
avec les forces de la nature, il pouvait trouver en soi-même tous les
courages, excepté celui de fuir le danger.
C’était probablement la rareté même des sujets de conversation qui
faisait que Miss Moorsom l’engageait si souvent à lui parler de sa
propre existence. Il ne s’y refusait pas; il était affranchi de cette
vanité timide et exacerbée qui fait se crisper si souvent les lèvres des
hommes vains et glorieux.
Tout en regardant la pointe de son soulier, et en retenant sa voix, il
lui parlait en pensant qu’un moment viendrait, bientôt, où elle se
lasserait de lui prêter même son inattention. Et lorsque son regard
glissait vers elle, elle lui apparaissait éclatante et parfaite, le
regard vague, perdu en une immobilité mélancolique, et la tête penchée,
semblable à quelque Vénus tragique qui surgissait devant lui, non pas de
l’écume de la mer, mais de l’infini lointain, confus et mystérieux de
l’innombrable humanité.
V
Un après-midi, en arrivant sur la terrasse, Renouard n’y trouva
personne. Ce lui fut à la fois une déception mélancolique et un amer
soulagement.
La chaleur était intense, l’air calme. Les hautes fenêtres de la maison
restaient grandes ouvertes. A l’extrémité de la terrasse, des chaises
groupées autour d’une table à ouvrage donnaient la sensation
d’invisibles occupants, d’un conciliabule de fantômes. Renouard regarda
ces chaises avec une sorte de terreur. Un bruit de voix, léger, furtif,
qui venait d’une pièce voisine, augmentait encore l’illusion et fit
s’arrêter le visiteur hésitant. Il s’accouda à la balustrade de pierre,
auprès d’un grand vase où s’épanouissait une étrange plante tropicale.
C’est là que le trouva le professeur Moorsom qui revenait du jardin, un
livre sous le bras et s’abritant d’une ombrelle blanche. Fermant son
ombrelle, le philosophe vint s’accouder près du jeune homme en lui
faisant remarquer combien la chaleur augmentait à cette saison. Le
planteur en convint et changea un peu de place; après un court silence,
le philosophe lui posa à brûle-pourpoint une question, qui, comme un
coup sur la tête, le priva momentanément de la parole et même de la
pensée, et qui, plus douloureusement encore, le laissa tout frissonnant,
appréhendant non pas la mort, mais un éternel tourment. Ç’avaient été
pourtant des paroles bien naturelles.
--Il faut tout de même en sortir. Nous ne pouvons pas rester
éternellement dans cette attente. Dites-moi votre sentiment sur nos
chances de succès.
Renouard, interdit, eut un faible sourire. Le professeur déclara d’un
ton plaisant qu’il avait hâte de poursuivre son voyage autour du monde
et d’en avoir fini. On ne pouvait pas rester indéfiniment chez ces
excellents Dunster. En outre, il y avait les conférences qu’il s’était
engagé à faire à Paris. C’était là une question sérieuse.
Ces conférences du professeur Moorsom étaient un événement européen et
Renouard ignorait que des auditoires brillants devaient y courir en
foule. Tout ce qu’il lui était possible de démêler était le trouble que
cette annonce lui causait. La menace de la séparation lui tomba sur la
tête comme un coup de foudre. Il sentit tout l’absurde de son émotion.
N’avait-il pas vécu sous les nuages, tous ces temps derniers? Le
professeur, les coudes écartés, regardait le jardin, tout en continuant
à soulager son esprit. Assurément sa fille assumait la direction du
département «sentiment» et elle rencontrait, pour l’y aider, de
nombreuses bonnes volontés. Mais, lui, il fallait bien qu’il s’occupât
du côté pratique de la vie, et sans le secours de personne.
--Je n’hésite pas à vous confier ce souci, car je vous sais plein de
sympathie pour nous, et en même temps je vous sais désintéressé de
toutes ces sublimités que Dieu confonde.
--Que voulez-vous dire? murmura Renouard.
--Je veux dire que vous êtes capable de juger de tout cela avec calme.
L’atmosphère, ici est tout simplement détestable. Tout ce monde se
laisse conduire par le sentiment. Votre opinion circonspecte pourrait
peut-être influencer...
--Vous voudriez que Miss Moorsom abandonnât son idée?
Le professeur se tourna vers le jeune homme, et le regardant avec
tristesse:
--Dieu seul sait, dit-il, ce que je veux et ce que je ne veux pas.
Renouard, le dos appuyé à la balustrade, les bras croisés, semblait
méditer profondément. Son visage s’abritait un peu sous le chapeau à
larges bords; son nez droit qui prolongeait la ligne du front, ses yeux
profondément enfoncés dans les orbites, son menton saillant faisaient
ressembler son profil à l’un de ceux qu’on voit parmi les bronzes des
musées, un profil pur, sous un casque ornementé et qui rappelait
vaguement une tête de Minerve.
--C’est bien le moment le plus agaçant de toute ma vie, s’écria le
professeur avec une sorte d’irritation.
--Sûrement cet homme en vaut la peine, murmura Renouard, saisi d’un
mouvement de jalousie qui le traversa comme un coup de couteau qu’il se
serait donné à lui-même. Soit qu’il fût énervé par la chaleur, ou qu’il
donnât libre cours à une irritation accumulée, le professeur eut un élan
de franchise.
--Il a commencé par être un petit garçon fort ordinaire, dit-il. Il est
devenu par la suite un jeune homme doué, mais sans objet, et je le
soupçonne de n’avoir jamais essayé de comprendre quoi que ce soit. Ma
fille le connaissait depuis son enfance. Je suis un homme très occupé,
et je dois dire que leur engagement m’a pris à l’improviste. J’aurais
aimé voir à leur décision des causes plus naïves, mais la simplicité
n’était pas de mode dans leur milieu. Au point de vue pratique, il
semble avoir été un véritable enfant. On me corne maintenant aux
oreilles qu’il a été la victime de sa noble confiance dans l’honnêteté
de ses semblables. Pour ma part, je vous dirai que, dès le commencement
de l’affaire, j’ai eu des doutes sur sa culpabilité. Malheureusement, ma
fille n’en avait pas, et nous assistons maintenant à la réaction. Non!
pour être profondément malhonnête, il faut être vraiment pauvre. Tout
cela n’a été que la conséquence d’une nature sophistiquée: c’est un
simple compliqué. Il a eu, à la vérité, un terrible réveil.
C’est ainsi que le professeur Moorsom fit entendre à son «jeune ami» ses
sentiments à l’égard de cet homme disparu dont il était évident qu’il ne
souhaitait pas le retour. Peut-être la chaleur inaccoutumée de la saison
lui faisait-elle souhaiter les frais espaces du Pacifique, la brise de
l’Océan, un pont encombré de chaises-longues, sur un bateau naviguant
vers la Côte de Californie. Mais le philosophe n’apparut à Renouard que
comme le plus déloyal des pères. Il en demeura stupéfait; pourtant il
n’était pas au bout de ses découvertes.
--Il est peut-être mort? ajouta le professeur.
--Pourquoi? On ne meurt pas plus ici qu’en Europe; s’il était en Italie,
par exemple, cette idée ne vous viendrait sûrement pas.
--Oui, supposons qu’il ait subi une sorte de désagrégation morale. Vous
savez, ce n’était pas une bien forte personnalité, répliqua le
professeur. Et, après tout, c’est l’avenir de ma fille qui est en jeu.
Renouard songeait que l’amour d’une femme pareille était capable de
guérir un être complètement brisé, de tirer un homme de sa tombe. Il y
pensait avec un désespoir intérieur qui, presque autant que son
étonnement, fut la raison du silence qui suivit. Il parvint tout de même
à émettre une phrase généreuse.
--Oh! nous ne devons pas même supposer...
Mais le professeur l’arrêta d’un geste, et d’un accent plus triste
encore:
--Que c’est bon d’être jeune! Vous avez été un homme d’action et
naturellement vous croyez au succès, mais moi, j’ai trop longtemps
regardé la vie pour ne pas me méfier de ses surprises. L’âge,
voyez-vous, l’âge!... Vous me voyez plein de doutes et d’hésitations,
_spe lentus, timidus futuri_.
Il fit signe à Renouard de ne pas l’interrompre et, baissant la voix,
dans la crainte d’être entendu, même là, dans la solitude de cette
terrasse.
--Et le pire est que je ne suis même pas sûr, ajouta-t-il, que ce
pèlerinage sentimental soit sincère. Oui, je doute de ma propre enfant.
Il est vrai que c’est une femme...
Renouard surprit avec horreur un accent de rancune dans la voix du
professeur, comme si jamais le vieillard n’avait pardonné à sa fille de
n’être pas morte à la place de son fils. Le philosophe vit le regard
pétrifié du jeune homme:
--Ah! vous ne comprenez pas. Elle est intelligente, elle a l’esprit
ouvert, elle est sympathique et charmante, bien sûr. Mais vous ne savez
pas ce que c’est que de n’avoir vécu, respiré et même triomphé qu’au
milieu du tourbillon et de l’écume de la vie, l’écume étincelante. Là
les pensées, les sentiments, les opinions, les affections, les actions
même ne sont plus rien que de l’agitation dans le vide pour divertir la
vie, une sorte de débauche supérieure, énervante et fatigante, dénuée de
sens et privée de but. Ma fille est la créature de ce milieu-là, et je
me demande si elle obéit au malaise d’un instinct qui cherche à se
satisfaire, si c’est la révulsion d’un sentiment, ou bien si elle ne
fait qu’amuser son cœur d’imaginations romanesques. Tout est possible,
sauf la sincérité, cette sincérité que peut seule connaître l’humanité
vraie et qui lutte. Il n’est pas possible qu’une femme supporte ce genre
d’existence où les femmes font la loi, et qu’elle reste complètement
sincère, qu’elle demeure un être humain, tout simplement... Ah! voici
que l’on sort.
Il s’écarta d’un pas, et détournant la tête:
--Ma foi, je vous serais infiniment obligé si vous pouviez jeter un peu
d’eau froide... Et devant le geste de vague effroi esquissé par le jeune
homme, il ajouta:
--Ne craignez rien, vous ne risquez pas d’éteindre un feu sacré.
--Je vous avouerai que je n’en parle jamais à Miss Moorsom, et si vous,
son père!...
--J’aime votre naïveté, soupira le professeur. Un père est seulement
quelqu’un de quotidien, d’ordinaire, de trop connu. D’ailleurs ma fille
ne peut que se défier tout naturellement de moi. N’appartenons-nous pas
au même milieu? Tandis que vous, vous jouissez du prestige de l’inconnu.
Et puis vous avez prouvé que vous étiez une force.
Le professeur, suivi de Renouard, rejoignit le cercle des invités réunis
à l’extrémité de la terrasse, autour d’une table de thé; trois têtes
blanches et la merveilleuse vision de cette splendeur féminine dont la
vue avait le pouvoir d’agiter le cœur de Renouard du rappel de sa
condition mortelle.
Il fit en sorte de ne pas se placer près de Miss Moorsom. La
conversation languissait. Sans qu’on y prît garde, il contempla cette
femme si merveilleuse que des siècles semblaient s’étendre entre eux
deux. Il se sentait oppressé et vaincu à la pensée de ce qu’elle
pourrait donner à un homme qui serait vraiment une force. Quel
merveilleux combat avec cette amazone! Et quel noble fardeau, pour la
force victorieuse!
L’excellente Mme Dunster servait le thé, regardant avec intérêt, de
temps à autre, la jeune fille. Ayant mangé une tomate crue, et bu un
verre de lait (habitude qu’il avait gardée du temps où il vivait à la
campagne, bien avant de s’être occupé de politique, alors que sur ses
premières exploitations il démontra la possibilité de faire croître du
blé dans des terrains en apparence assez stériles pour décourager même
des magiciens), le vieil homme d’État lissa sa barbe blanche et frappant
légèrement le genou de Renouard de sa main ridée:
--Vous devriez revenir ce soir dîner avec nous tranquillement.
Il aimait ce jeune homme, un pionnier, lui aussi, à plus d’un titre. Mme
Dunster ajouta:
--Venez donc, ce sera très intime. Je ne sais même pas si Willie sera là
pour dîner.
Renouard marmotta des remerciements; et quitta la terrasse pour se
rendre à bord de la goélette. Il était encore à la porte du salon qu’il
entendit la forte voix du vieux Dunster déclarer sur un ton d’oracle:
--Ce sera notre «leader», un de ces jours... Comme moi...
Renouard laissa retomber derrière lui la légère tenture de la porte. La
voix du professeur Moorsom disait:
--On m’a dit qu’il s’était fait des ennemis de presque tous ceux qui ont
eu affaire à lui.
--Cela, ce n’est rien; il a fait ce qu’il a voulu faire, son œuvre,
comme moi.
--On dit qu’il n’a jamais pris garde à ce que cela coûtait, pas même aux
existences.
Le planteur comprit qu’on parlait de lui; mais avant qu’il eût eu le
temps de s’éloigner, Mme Dunster intervint doucement:
--Ne vous laissez pas influencer par ce que le monde dit de lui. Ce sont
des envieux.
Il entendit alors la voix de Miss Moorsom répondre à la vieille dame:
--Oh! on ne me trompe pas facilement. J’ose dire que je possède
l’instinct de la vérité.
Il s’éloigna de cette maison, le cœur plein d’effroi.