III

Il vint flâner, l’après-midi, dans le bureau du rédacteur, traînant avec

une feinte nonchalance le poids de cet irrémédiable dont il s’était

senti accablé pendant la nuit, ce sentiment d’une chose qu’il ne pouvait

plus empêcher.

Son ami lui annonça aussitôt, d’un ton protecteur, qu’il avait fait, la

veille au soir, la connaissance de la famille Moorsom, chez les Dunster.

Dîner très simple, il n’y avait personne, ce qui valait mieux pour

l’affaire en question.

--Mais dites-moi donc...

Renouard, les mains crispées au dossier d’une chaise, fixa sur son ami

un regard vague.

--Sapristi, mais c’est une fille étonnante, s’écria le journaliste...

Pourquoi diable allez-vous vous asseoir sur cette chaise qui n’est pas

du tout confortable?

--Je n’allais pas m’y asseoir.

Et Renouard alla lentement à la fenêtre, satisfait d’avoir pu trouver

assez d’empire sur lui-même pour lâcher immédiatement la chaise plutôt

que de la soulever et d’en assommer le rédacteur.

--Willie n’a pas cessé de la contempler, des larmes plein les gros yeux.

Vous auriez dû le voir s’incliner sentimentalement vers elle tout le

temps du dîner.

--Assez, dit Renouard d’un ton si angoissé que son ami se retourna, mais

ne put lui voir que le dos.

--Vous poussez vraiment trop loin votre antipathie pour le jeune

Dunster, c’est positivement morbide, dit-il doucement. Tout le monde ne

peut pas être beau après trente ans... J’ai pu parler un peu avec le

professeur, de vous surtout. Il m’a paru très intéressé par vos

tentatives; cela le distrait un peu du sujet principal. Miss Moorsom n’a

pas semblé fâchée que je vous aie mis dans la confidence. Notre ami

Willie m’a également approuvé. Le vieux Dunster, avec sa longue barbe

blanche, avait l’air de donner sa bénédiction. Tout ce monde semblait

avoir une haute opinion de vous, simplement parce que je leur ai dit que

vous aviez mené toutes sortes d’existences avant de venir vous fixer sur

cette plantation. Ils voudraient avoir votre opinion. Quelle occupation,

à votre avis, M. Arthur a-t-il bien pu trouver ici?

--Quelque chose de facile, grommela Renouard sans desserrer les dents.

--Sportsman, athlète? Ne soyez pas trop dur pour ce pauvre diable.

Peut-être galope-t-il par des pâturages, peut-être conduit-il des

troupeaux ou chemine-t-il en cherchant un emploi quelque part au diable,

peut-être prospecte-t-il en ce moment dans le désert.

--Ou bien couché ivre-mort devant une auberge, sur la grand route. La

journée est assez avancée pour cela.

Machinalement le rédacteur leva les yeux; la pendule marquait cinq

heures moins le quart:

--Il est tard, en effet, mais ce n’est pas une raison pour que notre

homme en soit là. Peut-être navigue-t-il dans le Pacifique occidental,

peut-être même sur une goélette de boucanier. Quoique je ne voie pas

bien à quel titre. Pourtant...

--Peut-être passe-t-il en ce moment sous cette fenêtre.

--Pas lui..., mais j’aimerais bien que vous sortiez un peu de cette

fenêtre pour qu’on puisse au moins vous voir la figure. Je déteste

parler à quelqu’un qui me tourne le dos. Vous êtes là à grommeler tout

seul comme un ermite sur une grève. Je vais vous dire ce qu’il y a,

Geoffrey. Eh! bien, vous n’aimez pas l’humanité.

--Je ne gagne pas non plus ma vie à parler des affaires de l’humanité,

répliqua Renouard.

Il vint cependant s’asseoir docilement dans un fauteuil.

--Qui vous prouve que votre homme ne se promène pas en ce moment dans

cette rue? demanda-t-il. Ce n’est pas plus invraisemblable que n’importe

laquelle de vos hypothèses.

Radouci par la docilité de Renouard, le journaliste l’examina un

instant.

--Eh! bien, je vais vous dire pourquoi. Sachez donc que nous nous sommes

mis en campagne. Nous avons télégraphié son signalement à tous les

postes de police, dans tout le pays. Et qui plus est, nous sommes

maintenant certains qu’il n’est pas venu en ville depuis au moins trois

mois. Quant à dire si son absence a été plus longue, cela, pour le

moment, nous ne le pouvons pas.

--C’est très curieux.

--C’est très simple. Miss Moorsom lui a écrit ici, poste restante,

aussitôt après qu’elle eut essayé de voir le vieux serviteur. Eh! bien,

la lettre est toujours là en souffrance. Personne n’est venu la

réclamer. Donc cette ville n’est pas la résidence du jeune homme.

Personnellement je ne l’ai jamais pensé. Mais il ne peut manquer d’y

venir un jour ou l’autre. Et c’est précisément notre principal espoir,

qu’il doive venir un jour en ville, tôt ou tard. N’oubliez pas qu’il

ignore la mort du vieux serviteur. Il viendra chercher ses lettres. Et

alors il trouvera une note récente de Miss Moorsom.

Renouard, silencieux, pensait que tout cela était assez vraisemblable.

L’air de lassitude qui assombrissait ses traits énergiques et bronzés,

ainsi que son regard rêveur, montrait assez le profond ennui que lui

causait cette conversation. Le journaliste n’y voulut voir que la preuve

plus évidente encore de son immoral détachement à l’égard de l’humanité,

et l’effet de cette solitude malsaine qui lui avait, en fin de compte,

desséché le cœur. Tout cela s’accordait à sa théorie habituelle. Il

déclara que, tant qu’un homme n’a pas cessé de donner de ses nouvelles,

il n’y a pas lieu de le considérer comme perdu. C’était grâce à ce

principe qu’on avait pu retrouver mainte et mainte fois des criminels en

fuite. Puis, changeant soudain de sujet, il demanda à Renouard s’il y

avait longtemps qu’il avait eu des nouvelles des siens et s’ils étaient

en bonne santé.

--Oui, merci.

Cela fut dit d’un ton brusque qui interdisait toute familiarité. Il

n’aimait pas qu’on lui parlât de sa famille pour laquelle il avait une

affection profonde et pleine de remords. Il y avait des années qu’il

n’avait vu un seul de ses parents, dont il différait complètement. Dès

le matin de son arrivée, il était allé au bureau Dunster et là, dans les

casiers dont l’un portait l’indication «Malata», il avait trouvé un

petit tas d’enveloppes; quelques-unes lui étaient adressées

personnellement; l’une était pour son assistant: le tout aux bons soins

de Dunster et Cº. Quand l’occasion se présentait, la maison Dunster

faisait suivre ces lettres, soit par un garde-côtes en croisière, soit

par un navire de commerce. Pendant les quatre derniers mois, l’occasion

ne s’était pas présentée une seule fois.

--Vous comptez rester ici quelque temps? demanda le journaliste, après

un assez long silence.

Renouard répondit négligemment qu’il ne voyait vraiment pas de raison

pour prolonger indéfiniment son séjour en ville.

--Mais votre santé, votre santé morale, mon cher! reprit le journaliste.

Ne serait-ce que pour vous accoutumer à voir des visages dans la rue,

sans qu’ils vous frappent à ce point, pour devenir un peu plus sociable.

Je pense que vous pouvez bien avoir confiance en votre assistant pour

vos affaires. Il y a aussi le mulâtre, le Portugais: il sait ce qu’il y

a à faire. A propos, demanda le journaliste en regardant fixement son

ami, quel est donc son nom?

--De qui?

--De votre assistant, que vous avez ramassé derrière mon dos?

Renouard eut un mouvement d’impatience:

--Je l’ai rencontré un soir, par hasard, et j’ai pensé qu’il pourrait

faire l’affaire aussi bien qu’un autre. Il venait de l’intérieur et ne

semblait pas se plaire en ville. Il m’a dit que son nom était Walter. Je

ne lui ai pas demandé de preuve, vous savez.

--Je n’ai pas idée que cela marche avec vous.

--Qui vous fait croire cela?

--Je ne sais pas, quelque chose dans vos manières, quand vous en parlez.

--Mes manières? Vraiment! Je ne trouve pas que ce soit un grand sujet de

conversation, voilà tout. Pourquoi ne pas parler d’autre chose?

--Bien sûr, vous n’admettrez pas vous être trompé. Ce n’est pas votre

genre. Mais j’ai dans l’idée que c’est ainsi.

Renouard se leva pour partir, puis, hésitant, regarda le journaliste

assis dans son fauteuil.

--Bizarre, tout cela, dit-il avec le plus grand sérieux, et il se

dirigeait vers la porte, quand la voix du rédacteur l’arrêta.

--Savez-vous ce qu’on dit de vous? Qu’il vous est impossible de vous

entendre avec quelqu’un que vous ne puissiez pas maltraiter. Avouez tout

de même qu’il y a quelque chose de vrai dans ce propos.

--Non, dit Renouard. Vous avez mis cela dans votre journal?

--Non. Je n’en étais pas tout à fait sûr. Mais, par contre, ce que je

dirai, ce dont je suis certain; je crois que, quand vous vous êtes

attelé à une besogne, vous ne comptez pour rien votre vie ni celle des

autres. Cela, ce sera imprimé un de ces jours.

--Comme notice nécrologique, alors? dit Renouard d’un ton négligent.

--Assurément, un jour où l’autre.

--Vous vous croyez donc immortel?

--Non, mon cher, mais la voix de la presse est éternelle, et il lui sera

donné de dire que tel était le secret de vos succès dans des entreprises

où des gens, qui valaient mieux que vous, si je puis ainsi dire, avaient

maintes fois échoué.

--Succès! murmura Renouard en tirant violemment la porte du bureau, sur

laquelle les mots: «Bureau de rédaction» semblaient le regarder comme

une rangée d’yeux blancs, pendant qu’il descendait l’escalier de ce

temple de la publicité.

Renouard ne douta pas que toutes les ressources de la presse eussent été

mises au service de l’amour et employées à découvrir l’homme aimé. Il ne

souhaitait pas la mort de cet homme. Il y a en nous un fond de

solidarité humaine qui ne cède qu’à des provocations répétées; et cet

homme ne lui avait rien fait. Mais avant que Renouard eût quitté la

maison du vieux Dunster, au cours de la visite qu’il fit cet après-midi

même, il s’était découvert le désir de voir cette recherche demeurer

infructueuse. Pourtant il ne se flattait pas de la voir échouer. Il lui

sembla que le seul parti à prendre ici-bas, pour lui comme pour tout le

monde, c’était la résignation. Et il ne pouvait s’empêcher de constater

que le professeur Moorsom lui-même en était arrivé à la même conclusion.

Le philosophe s’était montré tout à fait aimable à son égard. C’était un

homme d’apparence frêle, de taille moyenne; il laissait voir un visage

pensif sous ses cheveux blancs abondants et ondés, des yeux sombres et

voilés, des sourcils droits et un regard concentré qui, en se posant sur

vous, semblait rêver encore à quelque livre, sourdre des limbes de la

méditation. Renouard devina en lui un homme que la constante habitude de

l’analyse et de l’observation avait rendu aimable et indulgent, inapte à

l’action et plus sensible aux pensées qu’aux faits mêmes de la vie...

Avec cela, du ressort, de l’ironie, sans la moindre trace d’amertume

d’ailleurs, et des manières si simples qu’elles vous mettaient aussitôt

à l’aise. Il avait eu avec lui une longue conversation sur cette

terrasse d’où l’on découvrait la ville et le port.

La splendide immobilité de cette baie qui s’étendait sous ses yeux, avec

ses éperons gris et ses dentelures étincelantes, aida Renouard à

reprendre cette possession de soi qu’il avait senti lui échapper en

arrivant sur cette terrasse où il avait éprouvé la plus forte émotion de

sa vie, où il avait été assis tout près de Miss Moorsom, le cœur en feu,

les oreilles bourdonnantes, l’esprit en désordre. C’était là ce jardin

où il s’était senti entouré de ce rayonnant sortilège. Il s’y retrouvait

maintenant assis avec le professeur et parlant d’elle. Non loin d’eux,

le patriarcal Dunster, dans un fauteuil d’osier, se penchait en avant,

bénin et un peu sourd, la main en cornet à son oreille, avec cette

innocente avidité de la vieillesse qui se rappelle les ardeurs de la

vie.

En proie à une sorte d’appréhension, Renouard attendait la venue de la

jeune fille. Et ce sentiment ressemblait à celui d’un homme qui craint

le désenchantement bien plutôt que le sortilège.

Il s’était effrayé à tort. Dès qu’il la vit venir de loin, à l’autre

extrémité de la terrasse, un frisson le prit jusqu’à la racine des

cheveux. A son approche, le pouvoir de la parole, un moment, lui manqua.

Sa tante et Madame Dunster l’accompagnaient. Tout le monde s’assit; un

cercle se forma dans lequel Renouard se sentit accueilli avec

cordialité; et l’on parla naturellement de la grande recherche qui

occupait tous les esprits. On attendait de lui la plus grande

discrétion, mais il n’était plus question d’apporter des réticences sur

l’objet même du voyage. On ne pouvait parler que des voies et moyens et

des dispositions à prendre.

Renouard retrouva toute sa maîtrise de soi, en fixant obstinément son

regard à terre, ce qui lui donnait un air de tristesse pensive. Il

parvint à conserver à sa voix un ton grave et à mesurer ses paroles à

propos du grand sujet en question. Il prit un soin extrême de choisir

ses mots pour leur conserver une apparence raisonnable, sans leur donner

cependant un sens décourageant. Car il ne voulait pas que cette

recherche fût abandonnée, puisqu’alors il la verrait s’éloigner, avec

ses deux protecteurs à tête blanche, là-bas, à l’autre bout du monde.

On lui demanda de revenir, de venir souvent, de prendre part aux

conciliabules de tous ces gens passionnés par cette entreprise

sentimentale d’un manifeste amour. En serrant la main de Miss Moorsom,

il leva les yeux, il aurait voulu pouvoir dire quelque chose, mais la

voix lui manqua; il se sentit les lèvres scellées. Elle lui rendit son

serrement de main, et comme il la quittait, il la vit regarder vaguement

au loin, écoutant, semblait-il, une voix familière, cependant qu’un

faible sourire effleurait ses lèvres: un sourire qui, sûrement, ne

s’adressait pas à lui, et qui était le reflet d’une profonde et

impénétrable pensée.

En marge des marées · 第 15 / 26 题