J’avais fait défendre ma porte ce jour-là; ayant pris dès le matin la
résolution formelle de ne rien faire, je ne voulais pas être dérangé
dans cette importante occupation. Sûr de n’être inquiété par aucun
fâcheux (ils ne sont pas tous dans la comédie de Molière), j’avais pris
toutes mes mesures pour savourer à mon aise ma volupté favorite.
Un grand feu brillait dans ma cheminée, les rideaux fermés tamisaient
un jour discret et nonchalant, une demi-douzaine de carreaux jonchaient
le tapis, et, doucement étendu devant l’âtre à la distance d’un rôti
à la broche, je faisais danser au bout de mon pied une large babouche
marocaine d’un jaune oriental et d’une forme bizarre; mon chat était
couché sur ma manche, comme celui du prophète Mahomet, et je n’aurais
pas changé ma position pour tout l’or du monde.
Mes regards distraits, déjà noyés par cette délicieuse somnolence qui
suit la suspension volontaire de la pensée, erraient, sans trop les
voir, de la charmante esquisse de _la Madeleine au désert_ de Camille
Roqueplan au sévère dessin à la plume d’Aligny et au grand paysage
des quatre inséparables, Feuchères, Séchan, Diéterle et Despléchins,
richesse et gloire de mon logis de poëte; le sentiment de la vie
réelle m’abandonnait peu à peu, et j’étais enfoncé bien avant sous les
ondes insondables de cette _mer d’anéantissement_ où tant de rêveurs
orientaux ont laissé leur raison, déjà ébranlée par le hatschich et
l’opium.
Le silence le plus profond régnait dans la chambre; j’avais arrêté la
pendule pour ne pas entendre le tic-tac du balancier, ce battement de
pouls de l’éternité; car je ne puis souffrir, lorsque je suis oisif,
l’activité bête et fiévreuse de ce disque de cuivre jaune qui va d’un
coin à l’autre de sa cage et marche toujours sans faire un pas.
Tout à coup, et kling et klang, un coup de sonnette vif, nerveux,
insupportablement argentin, éclate et tombe dans ma tranquillité comme
une goutte de plomb fondu qui s’enfoncerait en grésillant dans un lac
endormi; sans penser à mon chat, pelotonné en boule sur ma manche, je
me redressai en tressaillant et sautai sur mes pieds comme lancé par
un ressort, envoyant à tous les diables l’imbécile concierge qui avait
laissé passer quelqu’un malgré la consigne formelle; puis je me rassis.
A peine remis de la secousse nerveuse, j’assurai les coussins sous mes
bras et j’attendis l’événement de pied ferme.
La porte du salon s’entr’ouvrit et je vis paraître d’abord la tête
laineuse d’Adolfo-Francesco Pergialla, espèce de brigand abyssin au
service duquel j’étais alors, sous prétexte d’avoir un domestique
nègre. Ses yeux blancs étincelaient, son nez épaté se dilatait
prodigieusement, ses grosses lèvres, épanouies en un large sourire
qu’il s’efforçait de rendre malicieux, laissaient voir ses dents de
chien de Terre-Neuve, il crevait d’envie de parler dans sa peau noire,
et faisait toutes les contorsions possibles pour attirer mon attention.
«Eh bien! Francesco, qu’y a-t-il? Quand vous tourneriez pendant une
heure vos yeux d’émail comme ce nègre de bronze qui avait une horloge
dans le ventre, en serais-je plus instruit? Voilà assez de pantomime,
tâchez de me dire, dans un idiome quelconque, ce dont il s’agit, et
quelle est la personne qui vient me relancer jusqu’au fond de ma
paresse.»
Il faut vous dire qu’Adolfo-Francesco Pergialla-Abdallah-Ben-Mohammed,
Abyssin de naissance, autrefois mahométan, chrétien pour le
quart d’heure, savait toutes les langues et n’en parlait aucune
intelligiblement; il commençait en français, continuait en italien,
et finissait en turc ou en arabe, surtout dans les conversations
embarrassantes pour lui, lorsqu’il s’agissait de bouteilles de
vin de Bordeaux, de liqueurs des îles ou de friandises disparues
prématurément. Par bonheur, j’ai des amis polyglottes: nous le
chassions d’abord de l’Europe; après avoir épuisé l’italien,
l’espagnol et l’allemand, il se sauvait à Constantinople, dans le turc,
où Alfred le pourchassait vivement: se voyant traqué, il sautait à
Alger, où Eugène lui marchait sur les talons en le suivant à travers
tous les dialectes de haut et bas arabe; arrivé là, il se réfugiait
dans le bambara, le galla et autres dialectes de l’intérieur de
l’Afrique, où d’Abadie, Combes et Tamisier pouvaient seuls le forcer.
Cette fois, il me répondit résolûment en un espagnol médiocre, mais
fort clair:
«_Una mujer muy bonita con su hermana quien quiere hablar á usted._
—Fais-les entrer si elles sont jeunes et jolies; autrement, dis que je
suis en affaires.»
Le drôle, qui s’y connaissait, disparut quelques secondes et revint
bientôt suivi de deux femmes enveloppées dans de grands bournous
blancs, dont les capuchons étaient rabattus.
Je présentai le plus galamment du monde deux fauteuils à ces dames;
mais, avisant les piles de carreaux, elles me firent un signe de la
main qu’elles me remerciaient, et, se débarrassant de leurs bournous,
elles s’assirent en croisant leurs jambes à la mode orientale.
Celle qui était assise en face de moi, sous le rayon du soleil qui
pénétrait à travers l’interstice des rideaux, pouvait avoir vingt ans;
l’autre, beaucoup moins jolie, paraissait un peu plus âgée; ne nous
occupons que de la plus jolie.
Elle était richement habillée à la mode turque; une veste de velours
vert, surchargée d’ornements, serrait sa taille d’abeille; sa
chemisette de gaze rayée, retenue au col par deux boutons de diamant,
était échancrée de manière à laisser voir une poitrine blanche et bien
formée; un mouchoir de satin blanc, étoilé et constellé de paillettes,
lui servait de ceinture. Des pantalons larges et bouffants lui
descendaient jusqu’aux genoux; des jambières à l’albanaise en velours
brodé garnissaient ses jambes fines et délicates aux jolis pieds nus
enfermés dans de petites pantoufles de maroquin gaufré, piqué, colorié
et cousu de fils d’or; un caftan orange, broché de fleurs d’argent,
un fez écarlate enjolivé d’une longue houppe de soie, complétaient
cette parure assez bizarre pour rendre des visites à Paris en cette
malheureuse année 1842.
Quant à sa figure, elle avait cette beauté régulière de la race
turque: dans son teint, d’un blanc mat semblable à du marbre dépoli,
s’épanouissaient mystérieusement, comme deux fleurs noires, ces beaux
yeux orientaux si clairs et si profonds sous leurs longues paupières
teintes de henné. Elle regardait d’un air inquiet et semblait
embarrassée; par contenance, elle tenait un de ses pieds dans une de
ses mains, et de l’autre jouait avec le bout d’une de ses tresses,
toute chargée de sequins percés par le milieu, de rubans et de bouquets
de perles.
L’autre, vêtue à peu près de même, mais moins richement, se tenait
également dans le silence et l’immobilité. Me reportant par la pensée
à l’apparition des bayadères à Paris, j’imaginai que c’était quelque
almée du Caire, quelque connaissance égyptienne de mon ami Dauzats,
qui, encouragée par l’accueil que j’avais fait à la belle Amany et
à ses brunes compagnes, Sandiroun et Rangoun, venait implorer ma
protection de feuilletoniste.
«Mesdames, que puis-je faire pour vous?» leur dis-je en portant
mes mains à mes oreilles de manière à produire un salamalec assez
satisfaisant.
La belle Turque leva les yeux au plafond, les ramena vers le tapis,
regarda sa sœur d’un air profondément méditatif. Elle ne comprenait pas
un mot de français.
«Holà, Francesco! maroufle, butor, belître, ici, singe manqué, sers-moi
à quelque chose au moins une fois dans ta vie.»
Francesco s’approcha d’un air important et solennel.
«Puisque tu parles si mal français, tu dois parler fort bien arabe, et
tu vas jouer le rôle de drogman entre ces dames et moi. Je t’élève à la
dignité d’interprète; demande d’abord à ces deux belles étrangères qui
elles sont, d’où elles viennent et ce qu’elles veulent.»
Sans reproduire les différentes grimaces dudit Francesco, je
rapporterai la conversation comme si elle avait eu lieu en français.
«Monsieur, dit la belle Turque par l’organe du nègre, quoique vous
soyez littérateur, vous devez avoir lu les _Mille et une Nuits_, contes
arabes, traduits ou à peu près par ce bon M. Galland, et le nom de
Scheherazade ne vous est pas inconnu?
—La belle Scheherazade, femme de cet ingénieux sultan Schahriar, qui,
pour éviter d’être trompé, épousait une femme le soir et la faisait
étrangler le matin? Je la connais parfaitement.
—Eh bien! je suis la sultane Scheherazade, et voilà ma bonne sœur
Dinarzarde, qui n’a jamais manqué de me dire toutes les nuits: «Ma
sœur, devant qu’il fasse jour, contez-nous donc, si vous ne dormez pas,
un de ces beaux contes que vous savez.»
—Enchanté de vous voir, quoique la visite soit un peu fantastique;
mais qui me procure cet insigne honneur de recevoir chez moi, pauvre
poëte, la sultane Scheherazade et sa sœur Dinarzarde?
—A force de conter, je suis arrivée au bout de mon rouleau; j’ai dit
tout ce que je savais. J’ai épuisé le monde de la féerie; les goules,
les djinns, les magiciens et les magiciennes m’ont été d’un grand
secours, mais tout s’use, même l’impossible; le très-glorieux sultan,
ombre du padischa, lumière des lumières, lune et soleil de l’Empire
du milieu, commence à bâiller terriblement et tourmente la poignée de
son sabre; ce matin, j’ai raconté ma dernière histoire, et mon sublime
seigneur a daigné ne pas me faire couper la tête encore; au moyen du
tapis magique des quatre Facardins, je suis venue ici en toute hâte
chercher un conte, une histoire, une nouvelle, car il faut que demain
matin, à l’appel accoutumé de ma sœur Dinarzarde, je dise quelque
chose au grand Schahriar, l’arbitre de mes destinées; cet imbécile de
Galland a trompé l’univers en affirmant qu’après la mille et unième
nuit le sultan, rassasié d’histoires, m’avait fait grâce; cela n’est
pas vrai: il est plus affamé de contes que jamais, et sa curiosité
seule peut faire contre-poids à sa cruauté.
—Votre sultan Schahriar, ma pauvre Scheherazade, ressemble
terriblement à notre public; si nous cessons un jour de l’amuser, il
ne nous coupe pas la tête, il nous oublie, ce qui n’est guère moins
féroce. Votre sort me touche, mais qu’y puis-je faire?
—Vous devez avoir quelque feuilleton, quelque nouvelle en
portefeuille, donnez-le-moi.
—Que demandez-vous, charmante sultane? je n’ai rien de fait, je ne
travaille que par la plus extrême famine, car, ainsi que l’a dit
Perse, _fames facit poetridas picas_. J’ai encore de quoi dîner trois
jours; allez trouver Karr, si vous pouvez parvenir à lui à travers
les essaims des guêpes qui bruissent et battent de l’aile autour de
sa porte et contre ses vitres; il a le cœur plein de délicieux romans
d’amour, qu’il vous dira entre une leçon de boxe et une fanfare de
cor de chasse; attendez Jules Janin au détour de quelque colonne de
feuilleton, et, tout en marchant, il vous improvisera une histoire
comme jamais le sultan Schahriar n’en a entendu.»
La pauvre Scheherazade leva vers le plafond ses longues paupières
teintes de henné avec un regard si doux, si lustré, si onctueux et
si suppliant, que je me sentis attendri et que je pris une grande
résolution.
«J’avais une espèce de sujet dont je voulais faire un feuilleton; je
vais vous le dicter, vous le traduirez en arabe en y ajoutant les
broderies, les fleurs et les perles de poésie qui lui manquent; le
titre est déjà tout trouvé, nous appellerons notre conte _la Mille et
deuxième Nuit_.»
Scheherazade prit un carré de papier et se mit à écrire de droite à
gauche, à la mode orientale, avec une grande vélocité. Il n’y avait pas
de temps à perdre: il fallait qu’elle fût le soir même dans la capitale
du royaume de Samarcande.
* * * * *
Il y avait une fois dans la ville du Caire un jeune homme nommé
Mahmoud-Ben-Ahmed, qui demeurait sur la place de l’Esbekick.
Son père et sa mère étaient morts depuis quelques années en lui
laissant une fortune médiocre, mais suffisante pour qu’il pût vivre
sans avoir recours au travail de ses mains: d’autres auraient essayé
de charger un vaisseau de marchandises ou de joindre quelques chameaux
chargés d’étoffes précieuses à la caravane qui va de Bagdad à la
Mecque; mais Mahmoud-Ben-Ahmed préférait vivre tranquille, et ses
plaisirs consistaient à fumer du tombeki dans son narguilhé, en prenant
des sorbets et en mangeant des confitures sèches de Damas.
Quoiqu’il fût bien fait de sa personne, de visage régulier et de mine
agréable, il ne cherchait pas les aventures, et avait répondu plusieurs
fois aux personnes qui le pressaient de se marier et lui proposaient
des partis riches et convenables, qu’il n’était pas encore temps et
qu’il ne se sentait nullement d’humeur à prendre femme.
Mahmoud-Ben-Ahmed avait reçu une bonne éducation: il lisait couramment
dans les livres les plus anciens, possédait une belle écriture, savait
par cœur les versets du Coran, les remarques des commentateurs, et
eût récité sans se tromper d’un vers les Moallakats des fameux poëtes
affichés aux portes des mosquées; il était un peu poëte lui-même et
composait volontiers des vers assonants et rimés, qu’il déclamait sur
des airs de sa façon avec beaucoup de grâce et de charme.
A force de fumer son narguilhé et de rêver à la fraîcheur du soir sur
les dalles de marbre de sa terrasse, la tête de Mahmoud-Ben-Ahmed
s’était un peu exaltée: il avait formé le projet d’être l’amant
d’une péri ou tout au moins d’une princesse du sang royal. Voilà le
motif secret qui lui faisait recevoir avec tant d’indifférence les
propositions de mariage et refuser les offres des marchands d’esclaves.
La seule compagnie qu’il pût supporter était celle de son cousin
Abdul-Malek, jeune homme doux et timide qui semblait partager la
modestie de ses goûts.
Un jour, Mahmoud-Ben-Ahmed se rendait au bazar pour acheter quelques
flacons d’atar-gull et autres drogueries de Constantinople, dont il
avait besoin. Il rencontra, dans une rue fort étroite, une litière
fermée par des rideaux de velours incarnadin, portée par deux mules
blanches et précédée de zebeks et de chiaoux richement costumés. Il
se rangea contre le mur pour laisser passer le cortége; mais il ne
put le faire si précipitamment qu’il n’eût le temps de voir, par
l’interstice des courtines, qu’une folle bouffée d’air souleva, une
fort belle dame assise sur des coussins de brocart d’or. La dame,
se fiant sur l’épaisseur des rideaux et se croyant à l’abri de tout
regard téméraire, avait relevé son voile à cause de la chaleur. Ce ne
fut qu’un éclair; cependant cela suffit pour faire tourner la tête
du pauvre Mahmoud-Ben-Ahmed: la dame avait le teint d’une blancheur
éblouissante, des sourcils que l’on eût pu croire tracés au pinceau,
une bouche de grenade, qui en s’entr’ouvrant laissait voir une double
file de perles d’Orient plus fines et plus limpides que celles qui
forment les bracelets et le collier de la sultane favorite, un air
agréable et fier, et dans toute sa personne je ne sais quoi de noble et
de royal.
Mahmoud-Ben-Ahmed, comme ébloui de tant de perfections, resta longtemps
immobile à la même place, et, oubliant qu’il était sorti pour faire des
emplettes, il retourna chez lui les mains vides, emportant dans son
cœur la radieuse vision.
Toute la nuit il ne songea qu’à la belle inconnue, et dès qu’il fut
levé il se mit à composer en son honneur une longue pièce de poésie,
où les comparaisons les plus fleuries et les plus galantes étaient
prodiguées.
Ne sachant que faire, sa pièce achevée et transcrite sur une belle
feuille de papyrus avec de belles majuscules en encre rouge et des
fleurons dorés, il la mit dans sa manche et sortit pour montrer ce
morceau à son ami Abdul, pour lequel il n’avait aucune pensée secrète.
En se rendant à la maison d’Abdul, il passa devant le bazar et entra
dans la boutique du marchand de parfums pour prendre les flacons
d’atar-gull. Il y trouva une belle dame enveloppée d’un long voile
blanc qui ne laissait découvert que l’œil gauche. Mahmoud-Ben-Ahmed,
sur ce seul œil gauche, reconnut incontinent la belle dame du
palanquin. Son émotion fut si forte, qu’il fut obligé de s’adosser à la
muraille.
La dame au voile blanc s’aperçut du trouble de Mahmoud-Ben-Ahmed,
et lui demanda obligeamment ce qu’il avait et si, par hasard, il se
trouvait incommodé.
Le marchand, la dame et Mahmoud-Ben-Ahmed passèrent dans
l’arrière-boutique. Un petit nègre apporta sur un plateau un verre
d’eau de neige, dont Mahmoud-Ben-Ahmed but quelques gorgées.
«Pourquoi donc ma vue vous a-t-elle causé une si vive impression?»
dit la dame d’un ton de voix fort doux et où perçait un intérêt assez
tendre.
Mahmoud-Ben-Ahmed lui raconta comment il l’avait vue près de la mosquée
du sultan Hassan à l’instant où les rideaux de sa litière s’étaient un
peu écartés, et que depuis cet instant il se mourait d’amour pour elle.
«Vraiment, dit la dame, votre passion est née si subitement que cela?
je ne croyais pas que l’amour vînt si vite. Je suis effectivement la
femme que vous avez rencontrée hier; je me rendais au bain dans ma
litière, et comme la chaleur était étouffante, j’avais relevé mon
voile. Mais vous m’avez mal vue, et je ne suis pas si belle que vous le
dites.»
En disant ces mots, elle écarta son voile et découvrit un visage
radieux de beauté, et si parfait, que l’envie n’aurait pu y trouver le
moindre défaut.
Vous pouvez juger quels furent les transports de Mahmoud-Ben-Ahmed à
une telle faveur; il se répandit en compliments qui avaient le mérite,
bien rare pour des compliments, d’être parfaitement sincères et de
n’avoir rien d’exagéré. Comme il parlait avec beaucoup de feu et de
véhémence, le papier sur lequel ses vers étaient transcrits s’échappa
de sa manche et roula sur le plancher.
«Quel est ce papier? dit la dame; l’écriture m’en paraît fort belle et
annonce une main exercée.
—C’est, répondit le jeune homme en rougissant beaucoup, une pièce de
vers que j’ai composée cette nuit, ne pouvant dormir. J’ai tâché d’y
célébrer vos perfections; mais la copie est bien loin de l’original, et
mes vers n’ont point les brillants qu’il faut pour célébrer ceux de vos
yeux.»
La jeune dame lut ces vers attentivement, et dit en les mettant dans sa
ceinture:
«Quoiqu’ils contiennent beaucoup de flatteries, ils ne sont vraiment
pas mal tournés.»
Puis elle ajusta son voile et sortit de la boutique en laissant tomber
avec un accent qui pénétra le cœur de Mahmoud-Ben-Ahmed:
«Je viens quelquefois, au retour du bain, acheter des essences et des
boîtes de parfumerie chez Bedredin.»
Le marchand félicita Mahmoud-Ben-Ahmed de sa bonne fortune, et,
l’emmenant tout au fond de sa boutique, il lui dit bien bas à l’oreille:
«Cette jeune dame n’est autre que la princesse Ayesha, fille du calife.»
Mahmoud-Ben-Ahmed rentra chez lui tout étourdi de son bonheur et
n’osant y croire. Cependant, quelque modeste qu’il fût, il ne pouvait
se dissimuler que la princesse Ayesha ne l’eût regardé d’un œil
favorable. Le hasard, ce grand entremetteur, avait été au delà de ses
plus audacieuses espérances. Combien il se félicita alors de ne pas
avoir cédé aux suggestions de ses amis qui l’engageaient à prendre
femme, et aux portraits séduisants que lui faisaient les vieilles des
jeunes filles à marier qui ont toujours, comme chacun le sait, des yeux
de gazelle, une figure de pleine lune, des cheveux plus longs que la
queue d’Al Borack, la jument du Prophète, une bouche de jaspe rouge,
avec une haleine d’ambre gris, et mille autres perfections qui tombent
avec le haick et le voile nuptial: comme il fut heureux de se sentir
dégagé de tout lien vulgaire, et libre de s’abandonner tout entier à sa
nouvelle passion!
Il eut beau s’agiter et se tourner sur son divan, il ne put
s’endormir; l’image de la princesse Ayesha, étincelante comme un oiseau
de flamme sur un fond de soleil couchant, passait et repassait devant
ses yeux. Ne pouvant trouver de repos, il monta dans un de ses cabinets
de bois de cèdre merveilleusement découpé que l’on applique, dans
les villes d’Orient, aux murailles extérieures des maisons, afin d’y
profiter de la fraîcheur et du courant d’air qu’une rue ne peut manquer
de former; le sommeil ne lui vint pas encore, car le sommeil est comme
le bonheur, il fuit quand on le cherche; et, pour calmer ses esprits
par le spectacle d’une nuit sereine, il se rendit avec son narguilhé
sur la plus haute terrasse de son habitation.
L’air frais de la nuit, la beauté du ciel plus pailleté d’or qu’une
robe de péri et dans lequel la lune faisait voir ses joues d’argent,
comme une sultane pâle d’amour qui se penche aux treillis de son
kiosque, firent du bien à Mahmoud-Ben-Ahmed, car il était poëte, et ne
pouvait rester insensible au magnifique spectacle qui s’offrait à sa
vue.
De cette hauteur, la ville du Caire se déployait devant lui comme un
de ces plans en relief où les giaours retracent leurs villes fortes.
Les terrasses ornées de pots de plantes grasses, et bariolées de tapis;
les places où miroitait l’eau du Nil, car on était à l’époque de
l’inondation; les jardins d’où jaillissaient des groupes de palmiers,
des touffes de caroubiers ou de nopals; les îles de maisons coupées
de rues étroites; les coupoles d’étain des mosquées; les minarets
frêles et découpés à jour comme un hochet d’ivoire; les angles obscurs
ou lumineux des palais formaient un coup d’œil arrangé à souhait pour
le plaisir des yeux. Tout au fond, les sables cendrés de la plaine
confondaient leurs teintes avec les couleurs laiteuses du firmament,
et les trois pyramides de Giseh, vaguement ébauchées par un rayon
bleuâtre, dessinaient au bord de l’horizon leur gigantesque triangle de
pierre.
Assis sur une pile de carreaux et le corps enveloppé par les
circonvolutions élastiques du tuyau de son narguilhé, Mahmoud-Ben-Ahmed
tâchait de démêler dans la transparente obscurité la forme lointaine du
palais où dormait la belle Ayesha. Un silence profond régnait sur ce
tableau qu’on aurait pu croire peint, car aucun souffle, aucun murmure
n’y révélaient la présence d’un être vivant: le seul bruit appréciable
était celui que faisait la fumée du narguilhé de Mahmoud-Ben-Ahmed
en traversant la boule de cristal de roche remplie d’eau destinée à
refroidir ses blanches bouffées. Tout d’un coup, un cri aigu éclata au
milieu de ce calme, un cri de détresse suprême, comme doit en pousser,
au bord de la source, l’antilope qui sent se poser sur son cou la
griffe d’un lion, ou s’engloutir sa tête dans la gueule d’un crocodile.
Mahmoud-Ben-Ahmed, effrayé par ce cri d’agonie et de désespoir, se
leva d’un seul bond et posa instinctivement la main sur le pommeau de
son yatagan dont il fit jouer la lame pour s’assurer qu’elle ne tenait
pas au fourreau; puis il se pencha du côté d’où le bruit avait semblé
partir.
Il démêla fort loin dans l’ombre un groupe étrange, mystérieux,
composé d’une figure blanche poursuivie par une meute de figures
noires, bizarres et monstrueuses, aux gestes frénétiques, aux allures
désordonnées. L’ombre blanche semblait voltiger sur la cime des
maisons, et l’intervalle qui la séparait de ses persécuteurs était
si peu considérable, qu’il était à craindre qu’elle ne fût bientôt
prise si sa course se prolongeait, et qu’aucun événement ne vînt à son
secours. Mahmoud-Ben-Ahmed crut d’abord que c’était une péri ayant aux
trousses un essaim de goules mâchant de la chair de mort dans leurs
incisives démesurées, ou de djinns aux ailes flasques, membraneuses,
armées d’ongles comme celles des chauves-souris, et, tirant de sa poche
son comboloio de graines d’aloès jaspées, il se mit à réciter, comme
préservatif, les quatre-vingt-dix-neuf noms d’Allah. Il n’était pas au
vingtième, qu’il s’arrêta. Ce n’était pas une péri, un être surnaturel
qui fuyait ainsi en sautant d’une terrasse à l’autre et en franchissant
les rues de quatre ou cinq pieds de large qui coupent le bloc compacte
des villes orientales, mais bien une femme; les djinns n’étaient que
des zebecks, des chiaoux et des eunuques acharnés à sa poursuite.
Deux ou trois terrasses et une rue séparaient encore la fugitive de la
plate-forme où se tenait Mahmoud-Ben-Ahmed, mais ses forces semblaient
la trahir; elle retourna convulsivement la tête sur l’épaule, et, comme
un cheval épuisé dont l’éperon ouvre le flanc, voyant si près d’elle
le groupe hideux qui la poursuivait, elle mit la rue entre elle et ses
ennemis d’un bond désespéré.
Elle frôla dans son élan Mahmoud-Ben-Ahmed qu’elle n’aperçut pas, car
la lune s’était voilée, et courut à l’extrémité de la terrasse qui
donnait de ce côté-là sur une seconde rue plus large que la première.
Désespérant de la pouvoir sauter, elle eut l’air de chercher des yeux
quelque coin où se blottir, et, avisant un grand vase de marbre, elle
se cacha dedans comme le génie qui rentre dans la coupe d’un lis.
La troupe furibonde envahit la terrasse avec l’impétuosité d’un vol
de démons. Leurs faces cuivrées ou noires à longues moustaches, ou
hideusement imberbes, leurs yeux étincelants, leurs mains crispées
agitant des damas et des kandjars, la fureur empreinte sur leurs
physionomies basses et féroces, causèrent un mouvement d’effroi à
Mahmoud-Ben-Ahmed, quoiqu’il fût brave de sa personne et habile au
maniement des armes. Ils parcoururent de l’œil la terrasse vide, et n’y
voyant pas la fugitive, ils pensèrent sans doute qu’elle avait franchi
la seconde rue, et ils continuèrent leur poursuite sans faire autrement
attention à Mahmoud-Ben-Ahmed.
Quand le cliquetis de leurs armes et le bruit de leurs babouches sur
les dalles des terrasses se fut éteint dans l’éloignement, la fugitive
commença à lever par-dessus les bords du vase sa jolie tête pâle, et
promena autour d’elle des regards d’antilope effrayée, puis elle
sortit ses épaules et se mit debout, charmant pistil de cette grande
fleur de marbre; n’apercevant plus que Mahmoud-Ben-Ahmed qui lui
souriait et lui faisait signe qu’elle n’avait rien à craindre, elle
s’élança hors du vase et vint vers le jeune homme avec une attitude
humble et des bras suppliants.
«Par grâce, par pitié, seigneur, sauvez-moi, cachez-moi dans le coin
le plus obscur de votre maison, dérobez-moi à ces démons qui me
poursuivent.»
Mahmoud-Ben-Ahmed la prit par la main, la conduisit à l’escalier de la
terrasse dont il ferma la trappe avec soin, et la mena dans sa chambre.
Quand il eut allumé la lampe, il vit que la fugitive était jeune, il
l’avait déjà deviné au timbre argentin de sa voix, et fort jolie, ce
qui ne l’étonna pas; car à la lueur des étoiles, il avait distingué sa
taille élégante. Elle paraissait avoir quinze ans tout au plus. Son
extrême pâleur faisait ressortir ses grands yeux noirs en amande, dont
les coins se prolongeaient jusqu’aux tempes; son nez mince et délicat
donnait beaucoup de noblesse à son profil, qui aurait pu faire envie
aux plus belles filles de Chio ou de Chypre, et rivaliser avec la
beauté de marbre des idoles adorées par les vieux païens grecs. Son cou
était charmant et d’une blancheur parfaite; seulement, sur sa nuque,
on voyait une légère raie de pourpre mince comme un cheveu ou comme le
plus délié fil de soie, quelques petites gouttelettes de sang sortaient
de cette ligne rouge. Ses vêtements étaient simples et se composaient
d’une veste passementée de soie, de pantalons de mousseline et d’une
ceinture bariolée; sa poitrine se levait et s’abaissait sous sa tunique
de gaze rayée, car elle était encore hors d’haleine et à peine remise
de son effroi.
Lorsqu’elle fut un peu reposée et rassurée, elle s’agenouilla devant
Mahmoud-Ben-Ahmed et lui raconta son histoire en fort bons termes:
«J’étais esclave dans le sérail du riche Abu-Becker, et j’ai commis
la faute de remettre à la sultane favorite un sélam ou lettre de
fleurs envoyée par un jeune émir de la plus belle mine avec qui elle
entretenait un commerce amoureux. Abu-Becker, ayant surpris le sélam,
est entré dans une fureur horrible, a fait enfermer sa sultane favorite
dans un sac de cuir avec deux chats, l’a fait jeter à l’eau et m’a
condamnée à avoir la tête tranchée. Le Kislar-agassi fut chargé de
cette exécution; mais, profitant de l’effroi et du désordre qu’avait
causé dans le sérail le châtiment terrible infligé à la pauvre
Nourmahal, et trouvant ouverte la trappe de la terrasse, je me sauvai.
Ma fuite fut aperçue, et bientôt les eunuques noirs, les zebecs et les
Albanais au service de mon maître se mirent à ma poursuite. L’un d’eux,
Mesrour, dont j’ai toujours repoussé les prétentions, m’a talonné de
si près avec son damas brandi, qu’il a bien manqué de m’atteindre;
une fois même j’ai senti le fil de son sabre effleurer ma peau, et
c’est alors que j’ai poussé ce cri terrible que vous avez dû entendre,
car je vous avoue que j’ai cru que ma dernière heure était arrivée;
mais Dieu est Dieu et Mahomet est son prophète; l’ange Asraël n’était
pas encore prêt à m’emporter vers le pont d’Alsirat. Maintenant je
n’ai plus d’espoir qu’en vous. Abu-Becker est puissant, il me fera
chercher, et s’il peut me reprendre, Mesrour aurait cette fois la main
plus sûre, et son damas ne se contenterait pas de m’effleurer le cou,
dit-elle en souriant, et en passant la main sur l’imperceptible raie
rose tracée par le sabre du zebec. Acceptez-moi pour votre esclave, je
vous consacrerai une vie que je vous dois. Vous trouverez toujours mon
épaule pour appuyer votre coude, et ma chevelure pour essuyer la poudre
de vos sandales.»
Mahmoud-Ben-Ahmed était fort compatissant de sa nature, comme tous
les gens qui ont étudié les lettres et la poésie. Leila, tel était le
nom de l’esclave fugitive, s’exprimait en termes choisis; elle était
jeune, belle, et n’eût-elle été rien de tout cela, l’humanité eût
défendu de la renvoyer. Mahmoud-Ben-Ahmed montra à la jeune esclave
un tapis de Perse, des carreaux de soie dans l’angle de la chambre,
et sur le rebord de l’estrade une petite collation de dattes, de
cédrats confits et de conserves de roses de Constantinople, à laquelle,
distrait par ses pensées, il n’avait pas touché lui-même, et de plus,
deux pots à rafraîchir l’eau, en terre poreuse de Thèbes, posés dans
des soucoupes de porcelaine du Japon et couverts d’une transpiration
perlée. Ayant ainsi provisoirement installée Leila, il remonta sur sa
terrasse pour achever son narguillé et trouver la dernière assonance
du ghazel qu’il composait en l’honneur de la princesse Ayesha, ghazel
où les lis d’Iran, les fleurs du Gulistan, les étoiles et toutes les
constellations célestes se disputaient pour entrer.
Le lendemain, Mahmoud-Ben-Ahmed, dès que le jour parut, fit cette
réflexion qu’il n’avait pas de sachet de benjoin, qu’il manquait
de civette, et que la bourse de soie brochée d’or et constellée de
paillettes, où il serrait son latakié, était éraillée et demandait à
être remplacée par une autre plus riche et de meilleur goût. Ayant à
peine pris le temps de faire ses ablutions et de réciter sa prière en
se tournant du côté de l’orient, il sortit de sa maison après avoir
recopié sa poésie et l’avoir mise dans sa manche comme la première
fois, non pas dans l’intention de la montrer à son ami Abdul, mais
pour la remettre à la princesse Ayesha en personne, dans le cas où il
la rencontrerait au bazar, dans la boutique de Bedredin. Le muezzin,
perché sur le balcon du minaret, annonçait seulement la cinquième
heure, il n’y avait dans les rues que les fellahs, poussant devant eux
leurs ânes chargés de pastèques, de régimes de dattes, de poules liées
par les pattes, et de moitiés de moutons qu’ils portaient au marché.
Il fut dans le quartier où était situé le palais d’Ayesha, mais il ne
vit rien que des murailles crénelées et blanchies à la chaux. Rien ne
paraissait aux trois ou quatre petites fenêtres obstruées de treillis
de bois à mailles étroites, qui permettaient aux gens de la maison de
voir ce qui se passait dans la rue, mais ne laissaient aucun espoir
aux regards indiscrets et aux curieux du dehors. Les palais orientaux,
à l’envers des palais du Franguistan, réservent leurs magnificences
pour l’intérieur et tournent, pour ainsi dire, le dos au passant.
Mahmoud-Ben-Ahmed ne retira donc pas grand fruit de ses investigations.
Il vit entrer et sortir deux ou trois esclaves noirs, richement
habillés, et dont la mine insolente et fière prouvait la conscience
d’appartenir à une maison considérable et à une personne de la plus
haute qualité. Notre amoureux, en regardant ces épaisses murailles,
fit de vains efforts pour découvrir de quel côté se trouvaient les
appartements d’Ayesha. Il ne put y parvenir: la grande porte, formée
par un arc découpé en cœur, était murée au fond, ne donnait accès dans
la cour que par une porte latérale, et ne permettait pas au regard d’y
pénétrer. Mahmoud-Ben-Ahmed fut obligé de se retirer sans avoir fait
aucune découverte; l’heure s’avançait et il aurait pu être remarqué.
Il se rendit donc chez Bedredin, auquel il fit, pour se le rendre
favorable, des emplettes assez considérables d’objets dont il n’avait
aucun besoin. Il s’assit dans la boutique, questionna le marchand,
s’enquit de son commerce, s’il s’était heureusement défait des soieries
et des tapis apportés par la dernière caravane d’Alep, si ses vaisseaux
étaient arrivés au port sans avaries; bref, il fit toutes les lâchetés
habituelles aux amoureux; il espérait toujours voir paraître Ayesha;
mais il fut trompé dans son attente: elle ne vint pas ce jour-là. Il
s’en retourna chez lui, le cœur gros, l’appelant déjà cruelle et
perfide, comme si effectivement elle lui eût promis de se trouver chez
Bedredin et qu’elle lui eût manqué de parole.
En rentrant dans sa chambre, il mit ses babouches dans la niche de
marbre sculpté, creusée à côté de la porte pour cet usage; il ôta le
caftan d’étoffe précieuse qu’il avait endossé dans l’idée de rehausser
sa bonne mine et de paraître avec tous ses avantages aux yeux d’Ayesha,
et s’étendit sur son divan dans un affaissement voisin du désespoir.
Il lui semblait que tout était perdu, que le monde allait finir, et
il se plaignait amèrement de la fatalité; le tout, pour ne pas avoir
rencontré, ainsi qu’il l’espérait, une femme qu’il ne connaissait pas
deux jours auparavant.
Comme il avait fermé les yeux de son corps pour mieux voir le rêve de
son âme, il sentit un vent léger lui rafraîchir le front; il souleva
ses paupières, et vit, assise à côté de lui, par terre, Leila qui
agitait un de ces petits pavillons d’écorce de palmier, qui servent, en
Orient, d’éventail et de chasse-mouche. Il l’avait complétement oubliée.
«Qu’avez-vous, mon cher seigneur? dit-elle d’une voix perlée et
mélodieuse comme de la musique. Vous ne paraissez pas jouir de votre
tranquillité d’esprit; quelque souci vous tourmente. S’il était au
pouvoir de votre esclave de dissiper ce nuage de tristesse qui voile
votre front, elle s’estimerait la plus heureuse femme du monde, et ne
porterait pas envie à la sultane Ayesha elle-même, quelque belle et
quelque riche qu’elle soit.»
Ce nom fit tressaillir Mahmoud-Ben-Ahmed sur son divan, comme un malade
dont on touche la plaie par hasard; il se souleva un peu et jeta un
regard inquisiteur sur Leila, dont la physionomie était la plus calme
du monde et n’exprimait rien autre chose qu’une tendre sollicitude.
Il rougit cependant comme s’il avait été surpris dans le secret de
sa passion. Leila, sans faire attention à cette rougeur délatrice et
significative, continua à offrir ses consolations à son nouveau maître:
«Que puis-je faire pour éloigner de votre esprit les sombres idées qui
l’obsèdent? un peu de musique dissiperait peut-être cette mélancolie.
Une vieille esclave qui avait été odalisque de l’ancien sultan m’a
appris les secrets de la composition; je puis improviser des vers et
m’accompagner de la guzla.»
En disant ces mots, elle détacha du mur la guzla au ventre de
citronnier, côtelé d’ivoire, au manche incrusté de nacre, de burgau
et d’ébène, et joua d’abord avec une rare perfection la tarabuca et
quelques autres airs arabes.
La justesse de la voix et la douceur de la musique eussent, en toute
autre occasion, réjoui Mahmoud-Ben-Ahmed, qui était fort sensible aux
agréments des vers et de l’harmonie; mais il avait le cerveau et le
cœur si préoccupés de la dame qu’il avait vue chez Bedredin, qu’il ne
fit aucune attention aux chansons de Leila.
Le lendemain, plus heureux que la veille, il rencontra Ayesha dans
la boutique de Bedredin. Vous décrire sa joie serait une entreprise
impossible; ceux qui ont été amoureux peuvent seuls la comprendre.
Il resta un moment sans voix, sans haleine, un nuage dans les yeux.
Ayesha, qui vit son émotion, lui en sut gré et lui adressa la parole
avec beaucoup d’affabilité; car rien ne flatte les personnes de haute
naissance comme le trouble qu’elles inspirent. Mahmoud-Ben-Ahmed,
revenu à lui, fit tous ses efforts pour être agréable, et comme il
était jeune, de belle apparence, qu’il avait étudié la poésie et
s’exprimait dans les termes les plus élégants, il crut s’apercevoir
qu’il ne déplaisait point, et il s’enhardit à demander un rendez-vous à
la princesse dans un lieu plus propice et plus sûr que la boutique de
Bedredin.
«Je sais, lui dit-il, que je suis tout au plus bon pour être la
poussière de votre chemin, que la distance de vous à moi ne pourrait
être parcourue en mille ans par un cheval de la race du prophète
toujours lancé au galop; mais l’amour rend audacieux, et la chenille
éprise de la rose ne saurait s’empêcher d’avouer son amour.»
Ayesha écoula tout cela sans le moindre signe de courroux, et, fixant
sur Mahmoud-Ben-Ahmed des yeux chargés de langueur, elle lui dit:
«Trouvez-vous demain à l’heure de la prière dans la mosquée du sultan
Hassan, sous la troisième lampe; vous y rencontrerez un esclave noir
vêtu de damas jaune. Il marchera devant vous, et vous le suivrez.»
Cela dit, elle ramena son voile sur sa figure et sortit.
Notre amoureux n’eut garde de manquer au rendez-vous: il se planta sous
la troisième lampe, n’osant s’en écarter de peur de ne pas être trouvé
par l’esclave noir, qui n’était pas encore à son poste. Il est vrai que
Mahmoud-Ben-Ahmed avait devancé de deux heures le moment indiqué. Enfin
il vit paraître le nègre vêtu de damas jaune; il vint droit au pilier
contre lequel Mahmoud-Ben-Ahmed se tenait debout. L’esclave l’ayant
regardé attentivement, lui fit un signe imperceptible pour l’engager
à le suivre. Ils sortirent tous deux de la mosquée. Le noir marchait
d’un pas rapide, et fit faire à Mahmoud-Ben-Ahmed une infinité de
détours à travers l’écheveau embrouillé et compliqué des rues du Caire.
Notre jeune homme une fois voulut adresser la parole à son guide; mais
celui-ci, ouvrant sa large bouche meublée de dents aiguës et blanches,
lui fit voir que sa langue avait été coupée jusqu’aux racines. Ainsi il
lui eût été difficile de commettre des indiscrétions.
Enfin ils arrivèrent dans un endroit de la ville tout à fait désert
et que Mahmoud-Ben-Ahmed ne connaissait pas, quoiqu’il fût natif du
Caire et qu’il crût en connaître tous les quartiers: le muet s’arrêta
devant un mur blanchi à la chaux, où il n’y avait pas apparence de
porte. Il compta six pas à partir de l’angle du mur, et chercha avec
beaucoup d’attention un ressort sans doute caché dans l’interstice des
pierres. L’ayant trouvé, il pressa la détente, une colonne tourna
sur elle-même, et laissa voir un passage sombre, étroit, ou le muet
s’engagea, suivi de Mahmoud-Ben-Ahmed. Ils descendirent d’abord plus de
cent marches, et suivirent ensuite un corridor obscur d’une longueur
interminable. Mahmoud-Ben-Ahmed, en tâtant les murs, reconnut qu’ils
étaient de roche vive, sculptés d’hiéroglyphes en creux et comprit
qu’il était dans les couloirs souterrains d’une ancienne nécropole
égyptienne, dont on avait profité pour établir cette issue secrète. Au
bout du corridor, dans un grand éloignement, scintillaient quelques
lueurs de jour bleuâtre. Ce jour passait à travers des dentelles d’une
sculpture évidée faisant partie de la salle où le corridor aboutissait.
Le muet poussa un autre ressort, et Mahmoud-Ben-Ahmed se trouva dans
une salle dallée de marbre blanc, avec un bassin et un jet d’eau au
milieu, des colonnes d’albâtre, des murs revêtus de mosaïques de verre,
de sentences du Coran entremêlées de fleurs et d’ornements, et couverte
par une voûte sculptée, fouillée, travaillée comme l’intérieur d’une
ruche ou d’une grotte à stalactites; d’énormes pivoines écarlates
posées dans d’énormes vases mauresques de porcelaine blanche et bleue
complétaient la décoration. Sur une estrade garnie de coussins, espèce
d’alcôve pratiquée dans l’épaisseur du mur, était assise la princesse
Ayesha, sans voile, radieuse, et surpassant en beauté les houris du
quatrième ciel.
«Eh bien! Mahmoud-Ben-Ahmed, avez-vous fait d’autres vers en mon
honneur?» lui dit-elle du ton le plus gracieux en lui faisant signe de
s’asseoir.
Mahmoud-Ben-Ahmed se jeta aux genoux d’Ayesha et tira son papyrus de
sa manche, et lui récita son ghazel du ton le plus passionné; c’était
vraiment un remarquable morceau de poésie. Pendant qu’il lisait, les
joues de la princesse s’éclairaient et se coloraient comme une lampe
d’albâtre que l’on vient d’allumer. Ses yeux étoilaient et lançaient
des rayons d’une clarté extraordinaire, son corps devenait comme
transparent, sur ses épaules frémissantes s’ébauchaient vaguement des
ailes de papillon. Malheureusement Mahmoud-Ben-Ahmed, trop occupé de la
lecture de sa pièce de vers, ne leva pas les yeux et ne s’aperçut pas
de la métamorphose qui s’était opérée. Quand il eut achevé, il n’avait
plus devant lui que la princesse Ayesha qui le regardait en souriant
d’un air ironique.
Comme tous les poëtes, trop occupés de leurs propres créations,
Mahmoud-Ben-Ahmed avait oublié que les plus beaux vers ne valent pas
une parole sincère, un regard illuminé par la clarté de l’amour.—Les
péris sont comme les femmes, il faut les deviner et les prendre
juste au moment où elles vont remonter aux cieux pour n’en plus
descendre.—L’occasion doit être saisie par la boucle de cheveux qui
lui pend sur le front, et les esprits de l’air par leurs ailes. C’est
ainsi qu’on peut s’en rendre maître.
«Vraiment, Mahmoud-Ben-Ahmed, vous avez un talent de poëte des plus
rares, et vos vers méritent d’être affichés à la porte des mosquées,
écrits en lettres d’or, à côté des plus célèbres productions de
Ferdoussi, de Saâdi et d’Ibnn-Ben-Omaz. C’est dommage qu’absorbé par la
perfection de vos rimes allitérées, vous ne m’avez pas regardée tout
à l’heure, vous auriez vu... ce que vous ne reverrez peut-être jamais
plus. Votre vœu le plus cher s’est accompli devant vous sans que vous
vous en soyez aperçu. Adieu, Mahmoud-Ben-Ahmed, qui ne vouliez aimer
qu’une péri.»
Là-dessus Ayesha se leva d’un air tout à fait majestueux, souleva une
portière de brocart d’or et disparut.
Le muet vint reprendre Mahmoud-Ben-Ahmed, et le reconduisit par le
même chemin jusqu’à l’endroit où il l’avait pris. Mahmoud-Ben-Ahmed,
affligé et surpris d’avoir été ainsi congédié, ne savait que penser
et se perdait dans ses réflexions, sans pouvoir trouver de motif à la
brusque sortie de la princesse: il finit par l’attribuer à un caprice
de femme qui changerait à la première occasion; mais il eut beau
aller chez Bedredin acheter du benjoin et des peaux de civette, il ne
rencontra plus la princesse Ayesha; il fit un nombre infini de stations
près du troisième pilier de la mosquée du sultan Hassan, il ne vit plus
reparaître le noir vêtu de damas jaune, ce qui le jeta dans une noire
et profonde mélancolie.
Leila s’ingéniait à mille inventions pour le distraire: elle lui jouait
de la guzla; elle lui récitait des histoires merveilleuses; ornait
sa chambre de bouquets dont les couleurs étaient si bien mariées
et diversifiées, que la vue en était aussi réjouie que l’odorat;
quelquefois même elle dansait devant lui avec autant de souplesse et
de grâce que l’almée la plus habile; tout autre que Mahmoud-Ben-Ahmed
eût été touché de tant de prévenances et d’attentions; mais il avait la
tête ailleurs, et le désir de retrouver Ayesha ne lui laissait aucun
repos. Il avait été bien souvent errer à l’entour du palais de la
princesse; mais il n’avait jamais pu l’apercevoir; rien ne se montrait
derrière les treillis exactement fermés; le palais était comme un
tombeau.
Son ami Abdul-Maleck, alarmé de son état, venait le visiter souvent
et ne pouvait s’empêcher de remarquer les grâces et la beauté de
Leila, qui égalaient pour le moins celles de la princesse Ayesha,
si même elles ne les dépassaient, et s’étonnait de l’aveuglement de
Mahmoud-Ben-Ahmed; et s’il n’eût craint de violer les saintes lois
de l’amitié, il eût pris volontiers la jeune esclave pour femme.
Cependant, sans rien perdre de sa beauté, Leila devenait chaque jour
plus pâle; ses grands yeux s’alanguissaient; les rougeurs de l’aurore
faisaient place sur ses joues aux pâleurs du clair de lune. Un jour
Mahmoud-Ben-Ahmed s’aperçut qu’elle avait pleuré, et lui en demanda la
cause:
«O mon cher seigneur, je n’oserais jamais vous la dire: moi, pauvre
esclave recueillie par pitié, je vous aime; mais que suis-je à vos
yeux? je sais que vous avez formé le vœu de n’aimer qu’une péri ou
qu’une sultane: d’autres se contenteraient d’être aimés sincèrement
par un cœur jeune et pur et ne s’inquiéteraient pas de la fille du
calife ou de la reine des génies: regardez-moi, j’ai eu quinze ans
hier, je suis peut-être aussi belle que cette Ayesha dont vous parlez
tout haut en rêvant; il est vrai qu’on ne voit pas briller sur mon
front l’escarboucle magique, ou l’aigrette de plume de héron; je ne
marche pas accompagnée de soldats aux mousquets incrustés d’argent et
de corail. Mais cependant je sais chanter, improviser sur la guzla, je
danse comme Emineh elle-même, je suis pour vous comme une sœur dévouée;
que faut-il donc pour toucher votre cœur?»
Mahmoud-Ben-Ahmed, en entendant ainsi parler Leila, sentait son cœur
se troubler; cependant il ne disait rien et semblait en proie à une
profonde méditation. Deux résolutions contraires se disputaient son
âme: d’une part, il lui en coûtait de renoncer à son rêve favori; de
l’autre, il se disait qu’il serait bien fou de s’attacher à une femme
qui s’était jouée de lui et l’avait quitté avec des paroles railleuses,
lorsqu’il avait dans sa maison, en jeunesse et en beauté, au moins
l’équivalent de ce qu’il perdait.
Leila, comme attendant son arrêt, se tenait agenouillée, et deux larmes
coulaient silencieusement sur la figure pâle de la pauvre enfant.
«Ah! pourquoi le sabre de Mesrour n’a-t-il pas achevé ce qu’il avait
commencé! dit-elle en portant la main à son cou frêle et blanc.»
Touché de cet accent de douleur, Mahmoud-Ben-Ahmed releva la jeune
esclave et déposa un baiser sur son front.
Leila redressa la tête comme une colombe caressée, et, se posant devant
Mahmoud-Ben-Ahmed, lui prit les mains, et lui dit:
«Regardez-moi bien attentivement; ne trouvez-vous pas que je ressemble
fort à quelqu’un de votre connaissance?»
Mahmoud-Ben-Ahmed ne put retenir un cri de surprise:
«C’est la même figure, les mêmes yeux, tous les traits en un mot de la
princesse Ayesha. Comment se fait-il que je n’aie pas remarqué cette
ressemblance plus tôt?
—Vous n’aviez jusqu’à présent laissé tomber sur votre pauvre esclave
qu’un regard fort distrait, répondit Leila d’un ton de douce raillerie.
—La princesse Ayesha elle-même m’enverrait maintenant son noir à la
robe de damas jaune, avec le sélam d’amour, que je refuserais de le
suivre.
—Bien vrai? dit Leila d’une voix plus mélodieuse que celle de Bulbul
faisant ses aveux à la rose bien-aimée. Cependant, il ne faudrait pas
trop mépriser cette pauvre Ayesha, qui me ressemble tant.»
Pour toute réponse, Mahmoud-Ben-Ahmed pressa la jeune esclave sur son
cœur. Mais quel fut son étonnement lorsqu’il vit la figure de Leila
s’illuminer, l’escarboucle magique s’allumer sur son front, et des
ailes, semées d’yeux de paon, se développer sur ses charmantes épaules!
Leila était une péri!
«Je ne suis, mon cher Mahmoud-Ben-Ahmed, ni la princesse Ayesha, ni
Leila l’esclave. Mon véritable nom est Boudroulboudour. Je suis péri
du premier ordre, comme vous pouvez le voir par mon escarboucle et par
mes ailes. Un soir, passant dans l’air à côté de votre terrasse, je
vous entendis émettre le vœu d’être aimé d’une péri. Cette ambition
me plut; les mortels ignorants, grossiers et perdus dans les plaisirs
terrestres, ne songent pas à de si rares voluptés. J’ai voulu vous
éprouver, et j’ai pris le déguisement d’Ayesha et de Leila pour
voir si vous sauriez me reconnaître et m’aimer sous cette enveloppe
humaine.—Votre cœur a été plus clairvoyant que votre esprit, et vous
avez eu plus de bonté que d’orgueil. Le dévouement de l’esclave vous
l’a fait préférer à la sultane; c’était là que je vous attendais. Un
moment séduite par la beauté de vos vers, j’ai été sur le point de me
trahir; mais j’avais peur que vous ne fussiez qu’un poëte amoureux
seulement de votre imagination et de vos rimes, et je me suis retirée,
affectant un dédain superbe. Vous avez voulu épouser Leila l’esclave,
Boudroulboudour la péri se charge de la remplacer. Je serai Leila pour
tous, et péri pour vous seul; car je veux votre bonheur, et le monde ne
vous pardonnerait pas de jouir d’une félicité supérieure à la sienne.
Toute fée que je sois, c’est tout au plus si je pourrais vous défendre
contre l’envie et la méchanceté des hommes.»
Ces conditions furent acceptées avec transport par Mahmoud-Ben-Ahmed,
et les noces furent faites comme s’il eût épousé réellement la petite
Leila.
* * * * *
Telle est en substance l’histoire que je dictai à Scheherazade par
l’entremise de Francesco.
«Comment a-t-il trouvé votre conte arabe, et qu’est devenue
Scheherazade?
—Je ne l’ai plus vue depuis.»
Je pense que Schahriar, mécontent de cette histoire, aura fait
définitivement couper la tête à la pauvre sultane.
Des amis, qui reviennent de Bagdad, m’ont dit avoir vu, assise sur
les marches d’une mosquée, une femme dont la folie était de se croire
Dinarzarde des _Mille et une Nuits_, et qui répétait sans cesse cette
phrase:
«Ma sœur, contez-nous une de ces belles histoires que vous savez si
bien conter.»
Elle attendait quelques minutes, prêtant l’oreille avec beaucoup
d’attention, et comme personne ne lui répondait, elle se mettait à
pleurer, puis essuyait ses larmes avec un mouchoir brodé d’or et tout
constellé de taches de sang.