LE PAVILLON SUR L’EAU

Dans la province de Canton, à quelque _li_ de la ville, demeuraient

porte à porte deux riches Chinois retirés des affaires; à quelle

époque, c’est ce qu’il importe peu de savoir, les contes n’ont

pas besoin d’une chronologie bien précise. L’un de ces Chinois

s’appelait Tou, et l’autre Kouan; Tou avait occupé de hautes fonctions

scientifiques. Il était _hanlin_ et lettré de la Chambre de jaspe;

Kouan, dans des emplois moins relevés, avait su amasser de la fortune

et de la considération.

Tou et Kouan, que reliait une parenté éloignée, s’étaient aimés

autrefois. Plus jeunes, ils se plaisaient à se réunir avec quelques-uns

de leurs anciens condisciples, et, pendant les soirées d’automne,

ils faisaient voltiger le pinceau chargé de noir sur le treillis du

papier à fleurs, et célébraient par des improvisations la beauté des

reines-marguerites tout en buvant de petites tasses de vin; mais leurs

deux caractères, qui ne présentaient d’abord que des différences

presque insensibles, devinrent, avec le temps, tout à fait opposés.

Telle une branche d’amandier qui se bifurque et dont les baguettes,

rapprochées par le bas, s’écartent complétement au sommet, de sorte que

l’une répand son parfum amer dans le jardin, tandis que l’autre secoue

sa neige de fleurs en dehors de la muraille.

D’année en année, Tou prenait de la gravité; son ventre s’arrondissait

majestueusement, son triple menton s’étageait d’un air solennel, il ne

faisait plus que des distiques moraux bons à suspendre aux poteaux des

pavillons.

Kouan, au contraire, semblait se regaillardir avec l’âge, il chantait

plus joyeusement que jamais le vin, les fleurs et les hirondelles. Son

esprit, débarrassé de soins vulgaires, était vif et alerte comme celui

d’un jeune homme, et quand le mot qu’il fallait enchâsser dans un vers

avait été donné, sa main n’hésitait pas un seul instant.

Peu à peu les deux amis s’étaient pris d’animosité l’un contre l’autre.

Ils ne pouvaient plus se parler sans s’égratigner de paroles piquantes,

et ils étaient, comme deux haies de ronces, hérissés d’épines et de

griffes. Les choses en vinrent au point qu’ils n’eurent plus aucun

rapport ensemble et firent pendre, chacun de son côté, à la façade

de leurs maisons, une tablette portant la défense formelle qu’aucun

des habitants du logis voisin, sous quelque prétexte que ce fût, en

franchît jamais le seuil.

Ils auraient bien voulu pouvoir déraciner leurs maisons et les planter

ailleurs; malheureusement cela n’était pas possible. Tou essaya même

de vendre sa propriété; mais il n’en put trouver un prix raisonnable,

et d’ailleurs il en coûte toujours de quitter les lambris sculptés,

les tables polies, les fenêtres transparentes, les treillis dorés, les

siéges de bambou, les vases de porcelaine, les cabinets de laque rouge

ou noire, les cartouches d’anciens poëmes, qu’on a pris tant de peine

à disposer; il est dur de céder à d’autres le jardin qu’on a planté

soi-même de saules, de pêchers et de pruniers, où l’on a vu, chaque

printemps, s’épanouir la jolie fleur de meï: chacun de ces objets

attache le cœur de l’homme avec un fil plus ténu que la soie, mais

aussi difficile à rompre qu’une chaîne de fer.

A l’époque où Tou et Kouan étaient amis, ils avaient fait élever dans

leur jardin chacun un pavillon, sur le bord d’une pièce d’eau commune

aux deux propriétés: c’était un plaisir pour eux de s’envoyer du haut

du balcon des salutations familières et de fumer la goutte d’opium

enflammé sur le champignon de porcelaine en échangeant des bouffées

bienveillantes; mais, depuis leurs dissensions, ils avaient fait bâtir

un mur qui séparait l’étang en deux portions égales; seulement, comme

la profondeur du bassin était grande, le mur s’appuyait sur des pilotis

formant des espèces d’arcades basses, dont les baies laissaient passer

les eaux sur lesquelles s’allongeaient les reflets du pavillon opposé.

Ces pavillons comptaient trois étages avec des terrasses en retraite.

Les toits, retroussés et courbés aux angles en pointes de sabot,

étaient couverts de tuiles rondes et brillantes semblables aux écailles

qui papelonnent le ventre des carpes; sur chaque arête se profilaient

des dentelures en forme de feuillages et de dragons. Des piliers de

vernis rouge, réunis par une frise découpée à jour, comme la feuille

d’ivoire d’un éventail, soutenaient cette toiture élégante. Leurs fûts

reposaient sur un petit mur bas, plaqué de carreaux de porcelaine

disposés avec une agréable symétrie, et bordé d’un garde-fou d’un

dessin bizarre, de manière à former devant le corps de logis une

galerie ouverte.

Cette disposition se répétait à chaque étage, non sans quelques

variantes: ici les carreaux de porcelaine étaient remplacés par des

bas-reliefs représentant divers sujets de la vie champêtre; un lacis

de branches curieusement difformes et faisant des coudes inattendus,

se substituait au balcon; des poteaux, peints de couleurs vives,

servaient de piédestaux à des chimères verruqueuses, à des monstres

fantastiques, produit de toutes les impossibilités soudées ensemble.

L’édifice se terminait par une corniche évidée et dorée, garnie d’une

balustrade de bambous aux nœuds égaux, ornée à chaque compartiment

d’une boule de métal. L’intérieur n’était pas moins somptueux: aux

parois des murailles, des vers de Tou-chi et de Li-tai-pe étaient

écrits d’une main agile par lignes perpendiculaires, en caractères d’or

sur fond de laque. Des feuilles de talc laissaient filtrer à travers

les fenêtres un jour laiteux et couleur d’opale, et sur leur rebord,

des pots de pivoine, d’orchis, de primevères de la Chine, d’érythrine

à fleurs blanches, placés avec art, réjouissaient les yeux par leurs

nuances délicates. Des carreaux, d’une soie magnifiquement ramagée,

étaient disposés dans les coins de chaque chambre; et sur les tables,

qui renvoyaient des reflets comme un miroir, on trouvait toujours des

cure-dents, des éventails, des pipes d’ébène, des pierres de porphyre,

des pinceaux, et tout ce qui est nécessaire pour écrire.

Des rochers artificiels, dans l’interstice desquels des saules, des

noyers plongeaient leurs racines, servaient du côté de la terre de base

à ces jolies constructions; du côté de l’eau, elles portaient sur des

poteaux de bois indestructible.

C’était en réalité un coup d’œil charmant de voir le saule précipiter

du haut de ces roches vers la surface de l’eau ses filaments d’or et

ses houppes de soie, et les couleurs brillantes des pavillons reluire

dans un cadre de feuillages bigarrés.

Sous le cristal de l’onde folâtraient par bandes des poissons d’azur

écaillés d’or; des flottes de jolis canards à cols d’émeraude

manœuvraient en tous sens, et les larges feuilles du nymphœa-nélumbo

s’étalaient paresseusement sous la transparence diamantée de ce petit

lac alimenté par une source vive.

Excepté vers le milieu, où le fond était formé d’un sable argenté d’une

finesse extraordinaire, et où les bouillons de la source qui sourdait

n’eussent pas permis à la végétation aquatique d’implanter ses

fibrilles, tout le reste de l’étang était tapissé du plus beau velours

vert qu’on puisse imaginer, par des nappes de cresson vivace.

Sans cette vilaine muraille élevée par l’inimitié réciproque des deux

voisins, il n’y eût pas eu assurément, dans toute l’étendue de l’Empire

du milieu, qui, comme on le sait, occupe plus des trois quarts du

monde, un jardin plus pittoresque et plus délicieux; chacun eût agrandi

sa propriété de la vue de celle de l’autre; car l’homme ici-bas ne peut

prendre des objets que l’apparence.

Telle qu’elle était cependant, un sage n’eût pas souhaité, pour

terminer sa vie dans la contemplation de la nature et les amusements de

la poésie, une retraite plus fraîche et plus propice.

Tou et Kouan avaient gagné à leur mésintelligence une muraille pour

toute perspective, et s’étaient privés réciproquement de la vue des

charmants pavillons; mais ils se consolaient par l’idée d’avoir fait

tort chacun à son voisin.

Cet état de choses régnait déjà depuis quelques années: les orties et

les mauvaises herbes avaient envahi les sentiers qui conduisaient d’une

maison à l’autre. Les branches d’arbustes épineux s’entrecroisaient,

comme si elles eussent voulu intercepter toute communication; on eût

dit que les plantes comprenaient les dissensions qui divisaient les

deux anciens amis, et y prenaient part en tâchant de les séparer encore

davantage.

Pendant ce temps, les femmes de Tou et de Kouan avaient chacune donné

le jour à un enfant. Madame Tou était mère d’une charmante fille, et

madame Kouan, d’un garçon le plus joli du monde. Cet heureux événement,

qui avait mis la joie dans les deux maisons, était ignoré de part

et d’autre; car, bien que leurs propriétés se touchassent, les deux

Chinois vivaient aussi étrangers l’un à l’autre que s’ils eussent été

séparés par le fleuve Jaune ou la grande muraille; les connaissances

communes évitaient toute allusion à la maison voisine, et les

serviteurs, s’ils se rencontraient par hasard, avaient ordre de ne se

point parler sous peine du fouet et de la _cangue_.

Le garçon s’appelait Tchin-Sing, et la fille, Ju-Kiouan, c’est-à-dire,

la perle et le jaspe; leur parfaite beauté justifiait le choix de ces

noms. Dès qu’ils furent un peu grandelets, la muraille, qui coupait

l’étang en deux et bornait désagréablement la vue de ce côté, attira

leur attention, et ils demandèrent à leurs parents ce qu’il y avait

derrière cette clôture si singulièrement posée au milieu d’une pièce

d’eau, et à qui appartenaient les grands arbres dont on apercevait la

cime.

On leur répondait que c’était l’habitation de gens bizarres, quinteux,

revêches et de tout point insociables, et que cette clôture avait été

faite pour se défendre de si méchants voisins.

Cette explication avait suffi à ces enfants; ils s’étaient accoutumés à

la muraille et n’y prenaient plus garde.

Ju-Kiouan croissait en grâces et en perfections, elle était habile à

tous les travaux de son sexe, elle maniait l’aiguille avec une adresse

incomparable.

Les papillons quelle brodait sur le satin semblaient vivre et battre

des ailes, vous eussiez juré entendre le chant des oiseaux qu’elle

fixait au canevas; plus d’un nez abusé se colla sur ses tapisseries

pour respirer le parfum des fleurs qu’elle y semait. Les talents

de Ju-Kiouan ne se bornaient pas là, elle savait par cœur le livre

des Odes et les cinq règles de conduite; jamais main plus légère ne

jeta sur le papier de soie des caractères plus hardis et plus nets.

Les dragons ne sont pas plus rapides dans leur vol, que son poignet

lorsqu’il fait pleuvoir la pluie noire du pinceau. Elle connaissait

tous les modes de poésies, le _Tardif_, le _Hâté_, l’_Élevé_ et le

_Rentrant_, et composait des pièces pleines de mérite sur les sujets

qui doivent naturellement frapper une jeune fille, sur le retour des

hirondelles, les saules printaniers, les reines-marguerites et autres

objets analogues. Plus d’un lettré qui se croit digne d’enfourcher le

cheval d’or n’eût pas improvisé avec autant de facilité.

Tchin-Sing n’avait pas moins profité de ses études, son nom se trouvait

être des premiers sur la liste des examens. Quoiqu’il fût bien jeune,

il eût pu se coiffer du bonnet noir, et déjà toutes les mères pensaient

qu’un garçon si avancé dans les sciences ferait un excellent gendre

et parviendrait bientôt aux plus hautes dignités littéraires; mais

Tchin-Sing répondait d’un air enjoué aux négociateurs qu’on lui

envoyait, qu’il était trop tôt, et qu’il désirait jouir encore quelque

temps de sa liberté. Il refusa successivement Hon-Giu, Lo-Men-Gli,

Oma, Po-Fo et autres jeunes personnes fort distinguées. Jamais, sans

excepter le beau Fan-Gan, dont les dames remplissaient la voiture

d’oranges et de sucreries, lorsqu’il revenait de tirer de l’arc, jeune

homme ne fut plus choyé et ne reçut plus d’avances; mais son cœur

paraissait insensible à l’amour, non par froideur, car à mille détails

on pouvait deviner que Tchin-Sing avait l’âme tendre; on eût dit qu’il

se souvenait d’une image connue dans une existence antérieure, et

qu’il espérait retrouver dans celle-ci. On avait beau lui vanter les

sourcils de feuille de saule, les pieds imperceptibles, et la taille

de libellule des beautés qu’on lui proposait, il écoutait d’un air

distrait et comme pensant à tout autre chose.

De son côté, Ju-Kiouan ne se montrait pas moins difficile: elle

éconduisait tous les prétendants. Celui-ci saluait sans grâce, celui-là

n’était pas soigneux sur ses habits; l’un avait une écriture lourde et

commune, l’autre ne savait pas le livre des vers, ou s’était trompé

sur la rime; bref, ils avaient tous un défaut quelconque. Ju-Kiouan en

traçait des portraits si comiques, que ses parents finissaient par en

rire eux-mêmes, et mettaient à la porte, le plus poliment du monde, le

pauvre aspirant qui croyait déjà poser le pied sur le seuil du pavillon

oriental.

A la fin, les parents des deux enfants s’alarmèrent de leur

persistance à repousser tous les partis qu’on leur présentait. Madame

Tou et madame Kouan, préoccupées sans doute de ces idées de mariage,

continuaient dans leurs rêves de nuit leurs pensées de jour. Un des

songes qu’elles firent les frappa particulièrement. Madame Kouan rêva

qu’elle voyait sur la poitrine de son fils Tchin-Sing une pierre de

jaspe si merveilleusement polie, qu’elle jetait des rayons comme une

escarboucle; de son côté, madame Tou rêva que sa fille portait au

cou une perle du plus bel orient et d’une valeur inestimable. Quelle

signification pouvaient avoir ces deux songes? Celui de madame Kouan

présageait-il à Tchin-Sing les honneurs de l’Académie impériale, et

celui de madame Tou voulait-il dire que Ju-Kiouan trouverait quelque

trésor enfoui dans le jardin ou sous une brique de l’âtre? Une telle

explication n’avait rien de déraisonnable, et plus d’un s’en fût

contenté; mais les bonnes dames virent dans ce songe des allusions à

des mariages extrêmement avantageux que devaient bientôt conclure leurs

enfants. Malheureusement Tchin-Sing et Ju-Kiouan persistaient plus que

jamais dans leur résolution, et démentaient la prophétie.

Kouan et Tou, quoiqu’ils n’eussent rien rêvé, s’étonnaient d’une

pareille opiniâtreté, le mariage étant d’ordinaire une cérémonie pour

laquelle les jeunes gens ne montrent pas une aversion si soutenue; ils

s’imaginèrent que cette résistance venait peut-être d’une inclination

préconçue; mais Tchin-Sing ne faisait la cour à aucune jeune fille, et

nul jeune homme ne se promenait le long des treillis de Ju-Kiouan.

Quelques jours d’observation suffirent pour en convaincre les deux

familles. Madame Tou et madame Kouan crurent plus que jamais aux

grandes destinées présagées par le rêve.

Les deux femmes allèrent, chacune de son côté, consulter le bonze du

temple de Fô, un bel édifice aux toits découpés, aux fenêtres rondes,

tour reluisant d’or et de vernis, plaqué de tablettes votives, orné de

mâts d’où flottent des bannières de soie historiées de chimères et de

dragons, ombragé d’arbres millénaires et d’une grosseur monstrueuse.

Après avoir brûlé du papier doré et des parfums devant l’idole, le

bonze répondit à madame Tou qu’il fallait le jaspe à la perle, et à

madame Kouan qu’il fallait la perle au jaspe: que leur union seule

pourrait terminer toutes les difficultés. Peu satisfaites de cette

réponse ambiguë, les deux femmes revinrent chez elles, sans s’être vues

au temple, par un chemin différent; leur perplexité était encore plus

grande qu’auparavant.

Or, il arriva qu’un jour Ju-Kiouan était accoudée à la balustrade du

pavillon champêtre, précisément à l’heure où Tchin-Sing en faisait

autant de son côté.

Le temps était beau, aucun nuage ne voilait le ciel; il ne faisait

pas assez de vent pour agiter une feuille de tremble, pas une ride

ne moirait la surface de l’étang, plus uni qu’un miroir. A peine si,

dans ses jeux, quelque carpe faisant la cabriole, venait y tracer un

cercle bientôt évanoui; les arbres de la rive s’y réfléchissaient si

exactement que l’on hésitait entre l’image et la réalité; on eût dit

une forêt plantée la tête en bas, et soudant ses racines aux racines

d’une forêt identique; un bois qui se serait noyé pour un chagrin

d’amour; les poissons avaient l’air de nager dans le feuillage et les

oiseaux de voler dans l’eau. Ju-Kiouan s’amusait à considérer cette

transparence merveilleuse, lorsque, jetant les yeux sur la portion de

l’étang qui avoisinait le mur de séparation, elle aperçut le reflet

du pavillon opposé qui s’étendait jusque-là en glissant par-dessous

l’arche.

Elle n’avait jamais fait attention à ce jeu d’optique, qui la surprit

et l’intéressa. Elle distinguait les piliers rouges, les frises

découpées, les pots de reines-marguerites, les girouettes dorées, et

si la réfraction ne les eût renversées, elle aurait lu les sentences

inscrites sur les tablettes. Mais ce qui l’étonna au plus haut degré,

ce fut de voir penchée sur la rampe du balcon, dans une position

pareille à la sienne, une figure qui lui ressemblait d’une telle

façon, que si elle ne fût pas venue de l’autre côté du bassin, elle

l’eût prise pour elle-même: c’était l’ombre de Tchin-Sing, et si l’on

trouve étrange qu’un garçon puisse être pris pour une demoiselle,

nous répondrons que Tchin-Sing, à cause de la chaleur, avait ôté son

bonnet de licencié, qu’il était extrêmement jeune et n’avait pas encore

de barbe; ses traits délicats, son teint uni et ses yeux brillants

pouvaient facilement prêter à l’illusion, qui, du reste, ne dura guère.

Ju-Kiouan, aux mouvements de son cœur, reconnut bien vite que ce

n’était point une jeune fille dont l’eau répétait l’image.

Jusque-là, elle avait cru que la terre ne renfermait pas l’être créé

pour elle, et bien souvent elle avait souhaité d’avoir à sa disposition

un des chevaux de Fargana, qui font mille lieues par jour pour le

chercher dans les espaces imaginaires. Elle s’imaginait qu’elle était

dépareillée en ce monde, et qu’elle ne connaîtrait jamais la douceur

de l’union des sarcelles. Jamais, se disait-elle, je ne consacrerai

la lentille d’eau et l’alisma sur l’autel des ancêtres, et j’entrerai

seule parmi les mûriers et les ormes.

En voyant cette ombre dans l’eau, elle comprit que sa beauté avait une

sœur ou plutôt un frère. Loin d’en être fâchée, elle se trouva tout

heureuse; l’orgueil de se croire unique céda bien vite à l’amour, car

dès cet instant, le cœur de Ju-Kiouan fut lié à jamais; un seul coup

d’œil échangé, non pas même directement, mais par simple réflexion,

suffit pour cela. Qu’on n’accuse pas là-dessus Ju-Kiouan de frivolité;

devenir amoureuse d’un jeune homme sur son reflet..., n’est-ce pas une

folie? Mais à moins d’une longue fréquentation qui permette d’étudier

les caractères, que voit-on de plus dans les hommes? un aspect purement

extérieur, pareil à celui donné par un miroir; et n’est-ce pas le

propre des jeunes filles de juger de l’âme d’un futur mari par l’émail

de ses dents et la coupe de ses ongles?

Tchin-Sing avait aussi aperçu cette beauté merveilleuse: Est-ce un

rêve que je fais tout éveillé, s’écria-t-il? Cette charmante figure

qui scintille sous le cristal de l’eau doit être formée des rayons

argentés de la lune par une nuit de printemps et du plus subtil arome

des fleurs; quoique je ne l’aie jamais vue, je la reconnais, c’est bien

elle dont l’image est gravée dans mon âme, la belle inconnue à qui

j’adresse mes distiques et mes quatrains.

Tchin-Sing en était là de son monologue, lorsqu’il entendit la voix de

son père qui l’appelait.

«Mon fils, lui dit-il, c’est un parti très-riche et très-convenable que

l’on te propose par l’organe de Wing, mon ami. C’est une fille qui a

du sang impérial dans les veines, dont la beauté est célèbre, et qui

possède toutes les qualités propres à rendre un mari heureux.»

Tchin-Sing, tout préoccupé de l’aventure du pavillon, et brûlant

d’amour pour l’image entrevue dans l’eau, refusa nettement. Son père,

outré de colère, s’emporta et lui fit les menaces les plus violentes.

«Mauvais sujet, s’écriait le vieillard, si tu persistes dans ton

entêtement, je prierai le magistrat qu’il te fasse enfermer dans cette

forteresse occupée par les barbares d’Europe, d’où l’on ne découvre que

des roches battues par la mer, des montagnes coiffées de nuages, et

des eaux noires sillonnées par ces monstrueuses inventions des mauvais

génies, qui marchent avec des roues et vomissent une fumée fétide. Là,

tu auras le temps de réfléchir et de t’amender!»

Ces menaces n’effrayèrent pas beaucoup Tchin-Sing, qui répondit qu’il

accepterait la première épouse qu’on lui présenterait pourvu que ce ne

fût pas celle-là.

Le lendemain, à la même heure, il se rendit au pavillon champêtre, et,

comme la veille, se pencha en dehors de la balustrade.

Au bout de quelques minutes, il vit s’allonger sur l’eau le reflet de

Ju-Kiouan comme un bouquet de fleurs submergées.

Le jeune homme posa la main sur son cœur, mit des baisers au bout de

ses doigts et les envoya au reflet avec un geste plein de grâce et de

passion.

Un sourire joyeux s’épanouit comme un bouton de grenade dans la

transparence de l’eau et prouva à Tchin-Sing qu’il n’était pas

désagréable à la belle inconnue; mais comme on ne peut pas avoir de

bien longues conversations avec un reflet dont on ne peut pas voir le

corps, il fit signe qu’il allait écrire, et rentra dans l’intérieur du

pavillon. Au bout de quelques instants il sortit tenant un carré de

papier argenté et coloré, sur lequel il avait improvisé une déclaration

d’amour en vers de sept syllabes. Il roula sa pièce de vers, l’enferma

dans le calice d’une fleur et enveloppa le tout d’une large feuille de

nénuphar qu’il posa délicatement sur l’eau.

Une légère brise, qui s’éleva fort à propos, poussa la déclaration

vers une des baies de la muraille, de sorte que Ju-Kiouan n’eut qu’à

se baisser pour la recueillir. De peur d’être surprise, elle se retira

dans la plus reculée de ses chambres, et lut avec un plaisir infini les

expressions d’amour et les métaphores dont Tchin-Sing s’était servi;

outre la joie de se savoir aimée, elle éprouvait la satisfaction de

l’être par un homme de mérite, car la beauté de l’écriture, le choix

des mots, l’exactitude des rimes, l’éclat des images prouvaient une

éducation brillante: ce qui la frappa surtout, c’était le nom de

Tchin-Sing. Elle avait trop souvent entendu sa mère parler du rêve

de la perle pour n’être pas frappée de cette coïncidence; aussi ne

douta-t-elle pas un instant que Tchin-Sing ne fût l’époux que le ciel

lui destinait.

Le jour suivant, comme la brise avait changé, Ju-Kiouan envoya par le

même moyen, vers le pavillon opposé, une réponse en vers, où, malgré

toute la modestie naturelle à une jeune fille, il était facile de voir

qu’elle partageait l’amour de Tchin-Sing.

En lisant la signature du billet, Tchin-Sing ne put retenir une

exclamation de surprise: «Le Jaspe!» N’est-ce pas la pierre précieuse

que ma mère voyait en songe étinceler sur ma poitrine comme une

escarboucle!... Décidément il faut que je me présente dans cette

maison; car c’est là qu’habite l’épouse prophétisée par les esprits

nocturnes.—Comme il allait sortir, il se souvint des dissensions qui

divisaient les deux propriétaires, et des prohibitions inscrites sur la

tablette; et ne sachant quel parti prendre, il conta toute l’histoire

à madame Kouan. Ju-Kiouan, de son côté, avait tout dit à madame Tou.

Ces noms de perle et de jaspe parurent décisifs aux deux matrones, qui

retournèrent au temple de Fô consulter le bonze.

Le bonze répondit que telle était, en effet, la signification du rêve,

et que ne pas s’y conformer serait encourir la colère céleste. Touché

des instances des deux mères, et aussi par quelques légers présents

qu’elles lui firent, il se chargea des démarches auprès de Tou et de

Kouan, et les entortilla si bien, qu’ils ne purent se dédire lorsqu’il

découvrit la vraie origine des époux. En se revoyant après un si long

temps, les deux anciens amis s’étonnèrent d’avoir pu se séparer pour

des causes si frivoles, et sentirent combien ils s’étaient privés l’un

et l’autre. Les noces se firent; la Perle et le Jaspe purent enfin se

parler autrement que par l’intermédiaire d’un reflet.—En furent-ils

plus heureux, c’est ce que nous n’oserions affirmer; car le bonheur

n’est souvent qu’une ombre dans l’eau.

Romans et contes · 第 37 / 71 题