XIII

Pompeï, la ville morte, ne s’éveille pas le matin comme les cités

vivantes, et quoiqu’elle ait rejeté à demi le drap de cendre qui la

couvrait depuis tant de siècles, même quand la nuit s’efface, elle

reste endormie sur sa couche funèbre.

Les touristes de toutes nations qui la visitent pendant le jour sont

à cette heure encore étendus dans leur lit, tout moulus des fatigues

de leurs excursions, et l’aurore, en se levant sur les décombres de la

ville-momie, n’y éclaire pas un seul visage humain. Les lézards seuls,

en frétillant de la queue, rampent le long des murs, filent sur les

mosaïques disjointes, sans s’inquiéter du _cave canem_ inscrit au seuil

des maisons désertes, et saluent joyeusement les premiers rayons du

soleil. Ce sont les habitants qui ont succédé aux citoyens antiques, et

il semble que Pompeï n’ait été exhumée que pour eux.

C’est un spectacle étrange de voir à la lueur azurée et rose du matin

ce cadavre de ville saisie au milieu de ses plaisirs, de ses travaux

et de sa civilisation, et qui n’a pas subi la dissolution lente des

ruines ordinaires; on croit involontairement que les propriétaires de

ces maisons conservées dans leurs moindres détails vont sortir de

leurs demeures avec leurs habits grecs ou romains; les chars, dont

on aperçoit les ornières sur les dalles, se remettre à rouler; les

buveurs entrer dans ces thermopoles où la marque des tasses est encore

empreinte sur le marbre du comptoir.—On marche comme dans un rêve

au milieu du passé; on lit en lettres rouges, à l’angle des rues,

l’affiche du spectacle du jour!—seulement le jour est passé depuis

plus de dix-sept siècles.—Aux clartés naissantes de l’aube, les

danseuses peintes sur les murs semblent agiter leurs crotales, et du

bout de leur pied blanc soulever comme une écume rose le bord de leur

draperie, croyant sans doute que les lampadaires se rallument pour les

orgies du triclinium; les Vénus, les Satyres, les figures héroïques ou

grotesques, animées d’un rayon, essayent de remplacer les habitants

disparus, et de faire à la cité morte une population peinte. Les ombres

colorées tremblent le long des parois, et l’esprit peut quelques

minutes se prêter à l’illusion d’une fantasmagorie antique. Mais ce

jour-là, au grand effroi des lézards, la sérénité matinale de Pompeï

fut troublée par un visiteur étrange: une voiture s’arrêta à l’entrée

de la voie des Tombeaux; Paul en descendit et se dirigea à pied vers le

lieu du rendez-vous.

Il était en avance, et, bien qu’il dût être préoccupé d’autre chose

que d’archéologie, il ne pouvait s’empêcher, tout en marchant, de

remarquer mille petits détails qu’il n’eût peut-être pas aperçus dans

une situation habituelle. Les sens que ne surveille plus l’âme, et

qui s’exercent alors pour leur compte, ont quelquefois une lucidité

singulière. Des condamnés à mort, en allant au supplice, distinguent

une petite fleur entre les fentes du pavé, un numéro au bouton d’un

uniforme, une faute d’orthographe sur une enseigne, ou toute autre

circonstance puérile qui prend pour eux une importance énorme.—M.

d’Aspremont passa devant la villa de Diomède, le sépulcre de Mammia,

les hémicycles funéraires, la porte antique de la cité, les maisons

et les boutiques qui bordent la voie Consulaire, presque sans y jeter

les yeux, et pourtant des images colorées et vives de ces monuments

arrivaient à son cerveau avec une netteté parfaite; il voyait tout,

et les colonnes cannelées enduites à mi-hauteur de stuc rouge ou

jaune, et les peintures à fresque, et les inscriptions tracées sur

les murailles; une annonce de location à la rubrique s’était même

écrite si profondément dans sa mémoire, que ses lèvres en répétaient

machinalement les mots latins sans y attacher aucune espèce de sens.

Était-ce donc la pensée du combat qui absorbait Paul à ce point?

Nullement, il n’y songeait même pas; son esprit était ailleurs:—Dans

le parloir de Richmond. Il tendait au commodore sa lettre de

recommandation, et miss Ward le regardait à la dérobée; elle avait une

robe blanche, et des fleurs de jasmin étoilaient ses cheveux. Qu’elle

était jeune, belle et vivace... alors!

Les bains antiques sont au bout de la voie Consulaire, près de la rue

de la Fortune; M. d’Aspremont n’eut pas de peine à les trouver. Il

entra dans la salle voûtée qu’entoure une rangée de niches formées par

des atlas de terre cuite, supportant une architrave ornée d’enfants et

de feuillages. Les revêtements de marbre, les mosaïques, les trépieds

de bronze ont disparu. Il ne reste plus de l’ancienne splendeur que les

atlas d’argile et des murailles nues comme celles d’un tombeau; un jour

vague provenant d’une petite fenêtre ronde qui découpe en disque le

bleu du ciel, glisse en tremblant sur les dalles rompues du pavé.

C’était là que les femmes de Pompeï venaient, après le bain, sécher

leurs beaux corps humides, rajuster leurs coiffures, reprendre leurs

tuniques et se sourire dans le cuivre bruni des miroirs. Une scène d’un

genre bien différent allait s’y passer, et le sang devait couler sur le

sol où ruisselaient jadis les parfums.

Quelques instants après, le comte Altavilla parut: il tenait à la main

une boîte à pistolets, et sous le bras deux épées, car il ne pouvait

croire que les conditions proposées par M. Paul d’Aspremont fussent

sérieuses; il n’y avait vu qu’une raillerie méphistophélique, un

sarcasme infernal.

«Pourquoi faire ces pistolets et ces épées, comte? dit Paul en voyant

cette panoplie; n’étions-nous pas convenus d’un autre mode de combat?

—Sans doute; mais je pensais que vous changeriez peut-être d’avis; on

ne s’est jamais battu de cette façon.

—Notre adresse fût-elle égale, ma position me donne sur vous trop

d’avantages, répondit Paul avec un sourire amer; je n’en veux pas

abuser. Voilà des stylets que j’ai apportés; examinez-les; ils

sont parfaitement pareils; voici des foulards pour nous bander les

yeux.—Voyez, ils sont épais, et _mon regard_ n’en pourra percer le

tissu.»

Le comte Altavilla fit un signe d’acquiescement.

«Nous n’avons pas de témoins, dit Paul, et l’un de nous ne doit pas

sortir vivant de cette cave. Écrivons chacun un billet attestant la

loyauté du combat; le vainqueur le placera sur la poitrine du mort.

—Bonne précaution!» répondit avec un sourire le Napolitain en traçant

quelques lignes sur une feuille du carnet de Paul qui remplit à son

tour la même formalité.

Cela fait, les adversaires mirent bas leurs habits, se bandèrent

les yeux, s’armèrent de leurs stylets, et saisirent chacun par une

extrémité le mouchoir, trait d’union terrible entre leurs haines.

—Êtes-vous prêt? dit M. d’Aspremont au comte Altavilla.

—Oui,» répondit le Napolitain d’une voix parfaitement calme.

Don Felipe Altavilla était d’une bravoure éprouvée, il ne redoutait au

monde que la jettature, et ce combat aveugle, qui eût fait frissonner

tout autre d’épouvante, ne lui causait pas le moindre trouble; il ne

faisait ainsi que jouer sa vie à pile ou face, et n’avait pas le

désagrément de voir l’œil fauve de son adversaire darder sur lui son

regard jaune.

Les deux combattants brandirent leurs couteaux, et le mouchoir qui les

reliait l’un à l’autre dans ces épaisses ténèbres se tendit fortement.

Par un mouvement instinctif, Paul et le comte avaient rejeté leur torse

en arrière, seule parade possible dans cet étrange duel; leurs bras

retombèrent sans avoir atteint autre chose que le vide.

Cette lutte obscure, où chacun pressentait la mort sans la voir

venir, avait un caractère horrible. Farouches et silencieux, les

deux adversaires reculaient, tournaient, sautaient, se heurtaient

quelquefois, manquant ou dépassant le but; on n’entendait que le

trépignement de leurs pieds et le souffle haletant de leurs poitrines.

Une fois Altavilla sentit la pointe de son stylet rencontrer quelque

chose; il s’arrêta croyant avoir tué son rival, et attendit la chute du

corps:—il n’avait frappé que la muraille!

«Pardieu! je croyais bien vous avoir percé de part en part, dit-il en

se remettant en garde.

—Ne parlez pas, dit Paul, votre voix me guide.»

Et le combat recommença.

Tout à coup les deux adversaires se sentirent détachés.—Un coup du

stylet de Paul avait tranché le foulard.

«Trêve! cria le Napolitain; nous ne nous tenons plus, le mouchoir est

coupé.

—Qu’importe! continuons,» dit Paul.

Un silence morne s’établit. En loyaux ennemis, ni M. d’Aspremont ni le

comte ne voulaient profiter des indications données par leur échange de

paroles.—Ils firent quelques pas pour se dérouter, et se remirent à se

chercher dans l’ombre.

Le pied de M. d’Aspremont déplaça une petite pierre; ce léger choc

révéla au Napolitain, agitant son couteau au hasard, dans quel sens il

devait marcher. Se ramassant sur ses jarrets pour avoir plus d’élan,

Altavilla s’élança d’un bond de tigre et rencontra le stylet de M.

d’Aspremont.

Paul toucha la pointe de son arme et la sentit mouillée... des pas

incertains résonnèrent lourdement sur les dalles; un soupir oppressé se

fit entendre et un corps tomba tout d’une pièce à terre.

Pénétré d’horreur, Paul abattit le bandeau qui lui couvrait les yeux,

et il vit le comte Altavilla pâle, immobile, étendu sur le dos et la

chemise tachée à l’endroit du cœur d’une large plaque rouge.

Le beau Napolitain était mort!

M. d’Aspremont mit sur la poitrine d’Altavilla le billet qui attestait

la loyauté du duel, et sortit des bains antiques plus pâle au grand

jour qu’au clair de lune le criminel que Prud’hon fait poursuivre par

les Erynnis vengeresses.

Romans et contes · 第 32 / 71 题