Vers deux heures de l’après-midi, une bande de touristes anglais,
guidée par un cicerone, visitait les ruines de Pompeï; la tribu
insulaire, composée du père, de la mère, de trois grandes filles,
de deux petits garçons et d’un cousin, avait déjà parcouru d’un œil
glauque et froid, où se lisait ce profond ennui qui caractérise la race
britannique, l’amphithéâtre, le théâtre de tragédie et de chant, si
curieusement juxtaposés; le quartier militaire, crayonné de caricatures
par l’oisiveté du corps de garde; le Forum, surpris au milieu d’une
réparation, la basilique, les temples de Vénus et de Jupiter, le
Panthéon et les boutiques qui les bordent. Tous suivaient en silence
dans leur _Murray_ les explications bavardes du cicerone et jetaient
à peine un regard sur les colonnes, les fragments de statues, les
mosaïques, les fresques et les inscriptions.
Ils arrivèrent enfin aux bains antiques, découverts en 1824, comme le
guide le leur faisait remarquer. «Ici étaient les étuves, là le four à
chauffer l’eau, plus loin la salle à température modérée;» ces détails
donnés en patois napolitain mélangé de quelques désinences anglaises
paraissaient intéresser médiocrement les visiteurs, qui déjà opéraient
une volte-face pour se retirer, lorsque miss Ethelwina, l’aînée des
demoiselles, jeune personne aux cheveux blonds filasse, et à la peau
truitée de taches de rousseur, fit deux pas en arrière, d’un air moitié
choqué, moitié effrayé, et s’écria: «Un homme!
—Ce sera sans doute quelque ouvrier des fouilles à qui l’endroit
aura paru propice pour faire la sieste; il y a sous cette voûte de la
fraîcheur et de l’ombre: n’ayez aucune crainte, mademoiselle, dit le
guide en poussant du pied le corps étendu à terre. Holà! réveille-toi,
fainéant, et laisse passer Leurs Seigneuries.»
Le prétendu dormeur ne bougea pas.
«Ce n’est pas un homme endormi, c’est un mort,» dit un des jeunes
garçons, qui, vu sa petite taille, démêlait mieux dans l’ombre l’aspect
du cadavre.
Le cicerone se baissa sur le corps et se releva brusquement, les traits
bouleversés.
«Un homme assassiné! s’écria-t-il.
—Oh! c’est vraiment désagréable de se trouver en présence de tels
objets; écartez-vous, Ethelwina, Kitty, Bess, dit mistress Bracebridge,
il ne convient pas à de jeunes personnes bien élevées de regarder un
spectacle si impropre. Il n’y a donc pas de police dans ce pays-ci! Le
coroner aurait dû relever le corps.
«Un papier! fit laconiquement le cousin, roide, long et embarrassé de
sa personne comme le laird de Dumbidike de _la Prison d’Édimbourg_.
—En effet, dit le guide en prenant le billet placé sur la poitrine
d’Altavilla, un papier avec quelques lignes d’écriture.
—Lisez, dirent en chœur les insulaires, dont la curiosité était
surexcitée.
«Qu’on ne recherche ni n’inquiète personne pour ma mort. Si l’on
trouve ce billet sur ma blessure, j’aurai succombé dans un duel loyal.
«_Signé_ FELIPE, comte D’ALTAVILLA.»
—C’était un homme comme il faut; quel dommage! soupira mistress
Bracebridge, que la qualité de comte du mort impressionnait.
—Et un joli garçon, murmura tout bas Ethelwina, la demoiselle aux
taches de rousseur.
—Tu ne te plaindras plus, dit Bess à Kitty, du manque d’imprévu
dans les voyages: nous n’avons pas, il est vrai, été arrêtés par des
brigands sur la route de Terracine à Fondi; mais un jeune seigneur
percé d’un coup de stylet dans les ruines de Pompeï, voilà une
aventure. Il y a sans doute là-dessous une rivalité d’amour;—au moins
nous aurons quelque chose d’italien, de pittoresque et de romantique à
raconter à nos amies. Je ferai de la scène un dessin sur mon album, et
tu joindras au croquis des stances mystérieuses dans le goût de Byron.
—C’est égal, fit le guide, le coup est bien donné, de bas en haut,
dans toutes les règles; il n’y a rien à dire.»
Telle fut l’oraison funèbre du comte Altavilla.
Quelques ouvriers, prévenus par le cicerone, allèrent chercher la
justice, et le corps du pauvre Altavilla fut reporté à son château,
près de Salerne.
Quant à M. d’Aspremont, il avait regagné sa voiture, les yeux ouverts
comme un somnambule et ne voyant rien. On eût dit une statue qui
marchait. Quoiqu’il eût éprouvé à la vue du cadavre cette horreur
religieuse qu’inspire la mort, il ne se sentait pas coupable, et le
remords n’entrait pour rien dans son désespoir. Provoqué de manière à
ne pouvoir refuser, il n’avait accepté ce duel qu’avec l’espérance d’y
laisser une vie désormais odieuse. Doué d’un regard funeste, il avait
voulu un combat aveugle pour que la fatalité seule fût responsable.
Sa main même n’avait pas frappé; son ennemi s’était enferré! Il
plaignait le comte Altavilla comme s’il eût été étranger à sa mort.
«C’est mon stylet qui l’a tué, se disait-il, mais si je l’avais regardé
dans un bal, un lustre se fût détaché du plafond et lui eût fendu la
tête. Je suis innocent comme la foudre, comme l’avalanche, comme le
mancenillier, comme toutes les forces destructives et inconscientes.
Jamais ma volonté ne fut malfaisante, mon cœur n’est qu’amour et
bienveillance, mais je sais que je suis nuisible. Le tonnerre ne sait
pas qu’il tue; moi, homme, créature intelligente, n’ai-je pas un devoir
sévère à remplir vis-à-vis de moi-même? je dois me citer à mon propre
tribunal et m’interroger. Puis-je rester sur cette terre où je ne cause
que des malheurs? Dieu me damnerait-il si je me tuais par amour pour
mes semblables? Question terrible et profonde que je n’ose résoudre;
il me semble que, dans la position où je suis, la mort volontaire est
excusable. Mais si je me trompais? pendant l’éternité, je serais privé
de la vue d’Alicia, qu’alors je pourrais regarder sans lui nuire, car
les yeux de l’âme n’ont pas le fascino.—C’est une chance que je ne
veux pas courir.»
Une idée subite traversa le cerveau du malheureux jettatore et
interrompit son monologue intérieur. Ses traits se détendirent; la
sérénité immuable qui suit les grandes résolutions dérida son front
pâle: il avait pris un parti suprême.
«Soyez condamnés, mes yeux, puisque vous êtes meurtriers; mais, avant
de vous fermer pour toujours, saturez-vous de lumière, contemplez le
soleil, le ciel bleu, la mer immense, les chaînes azurées de montagnes,
les arbres verdoyants, les horizons indéfinis, les colonnades des
palais, la cabane du pêcheur, les îles lointaines du golfe, la voile
blanche rasant l’abîme, le Vésuve, avec son aigrette de fumée;
regardez, pour vous en souvenir, tous ces aspects charmants que vous
ne verrez plus; étudiez chaque forme et chaque couleur, donnez-vous
une dernière fête. Pour aujourd’hui, funestes ou non, vous pouvez vous
arrêter sur tout; enivrez-vous du splendide spectacle de la création!
Allez, voyez, promenez-vous. Le rideau va tomber entre vous et le décor
de l’univers!»
La voiture, en ce moment, longeait le rivage; la baie radieuse
étincelait, le ciel semblait taillé dans un seul saphir; une splendeur
de beauté revêtait toutes choses.
Paul dit à Scazziga d’arrêter; il descendit, s’assit sur une roche
et regarda longtemps, longtemps, longtemps, comme s’il eût voulu
accaparer l’infini. Ses yeux se noyaient dans l’espace et la lumière,
se renversaient comme en extase, s’imprégnaient de lueurs, s’imbibaient
de soleil! La nuit qui allait suivre ne devait pas avoir d’aurore pour
lui.
S’arrachant à cette contemplation silencieuse, M. d’Aspremont remonta
en voiture et se rendit chez miss Alicia Ward.
Elle était, comme la veille, allongée sur son étroit canapé, dans la
salle basse que nous avons déjà décrite. Paul se plaça en face d’elle,
et cette fois ne tint pas ses yeux baissés vers la terre, ainsi qu’il
le faisait depuis qu’il avait acquis la conscience de sa jettature.
La beauté si parfaite d’Alicia se spiritualisait par la souffrance:
la femme avait presque disparu pour faire place à l’ange: ses chairs
étaient transparentes, éthérées, lumineuses; on apercevait l’âme à
travers comme une lueur dans une lampe d’albâtre. Ses yeux avaient
l’infini du ciel et la scintillation de l’étoile; à peine si la vie
mettait sa signature rouge dans l’incarnat de ses lèvres.
Un sourire divin illumina sa bouche, comme un rayon de soleil éclairant
une rose, lorsqu’elle vit les regards de son fiancé l’envelopper d’une
longue caresse. Elle crut que Paul avait enfin chassé ses funestes
idées de jettature et lui revenait heureux et confiant comme aux
premiers jours, et elle tendit à M. d’Aspremont, qui la garda, sa
petite main pâle et fluette.
«Je ne vous fais donc plus peur? dit-elle avec une douce moquerie à
Paul qui tenait toujours les yeux fixés sur elle.
—Oh! laissez-moi vous regarder, répondit M. d’Aspremont d’un ton de
voix singulier en s’agenouillant près du canapé; laissez-moi m’enivrer
de cette beauté ineffable!» et il contemplait avidement les cheveux
lustrés et noirs d’Alicia, son beau front pur comme un marbre grec, ses
yeux d’un bleu noir comme l’azur d’une belle nuit, son nez d’une coupe
si fine, sa bouche dont un sourire languissant montrait à demi les
perles, son col de cygne onduleux et flexible, et semblait noter chaque
trait, chaque détail, chaque perfection comme un peintre qui voudrait
faire un portrait de mémoire; il se rassasiait de l’aspect adoré, il se
faisait une provision de souvenirs, arrêtant les profils, repassant les
contours.
Sous ce regard ardent, Alicia, fascinée et charmée, éprouvait une
sensation voluptueusement douloureuse, agréablement mortelle; sa vie
s’exaltait et s’évanouissait; elle rougissait et pâlissait, devenait
froide, puis brûlante.—Une minute de plus, et l’âme l’eût quittée.
Elle mit sa main sur les yeux de Paul, mais les regards du jeune
homme traversaient comme une flamme les doigts transparents et frêles
d’Alicia.
«Maintenant mes yeux peuvent s’éteindre, je la verrai toujours dans mon
cœur,» dit Paul en se relevant.
Le soir, après avoir assisté au coucher du soleil,—le dernier qu’il
dût contempler,—M. d’Aspremont, en rentrant à l’hôtel de Rome, se fit
apporter un réchaud et du charbon.
«Veut-il s’asphyxier? dit en lui-même Vergilio Falsacappa en remettant
à Paddy ce qu’il lui demandait de la part de son maître; c’est ce
qu’il pourrait faire de mieux, ce maudit jettatore!»
Le fiancé d’Alicia ouvrit la fenêtre, contrairement à la conjecture de
Falsacappa, alluma les charbons, y plongea la lame d’un poignard et
attendit que le fer devînt rouge.
La mince lame, parmi les braises incandescentes, arriva bientôt au
rouge blanc; Paul, comme pour prendre congé de lui-même, s’accouda
sur la cheminée en face d’un grand miroir où se projetait la clarté
d’un flambeau à plusieurs bougies; il regarda cette espèce de spectre
qui était lui, cette enveloppe de sa pensée qu’il ne devait plus
apercevoir, avec une curiosité mélancolique: «Adieu, fantôme pâle que
je promène depuis tant d’années à travers la vie, forme manquée et
sinistre où la beauté se mêle à l’horreur, argile scellée au front
d’un cachet fatal, masque convulsé d’une âme douce et tendre! tu vas
disparaître à jamais pour moi: vivant, je te plonge dans les ténèbres
éternelles, et bientôt je t’aurai oublié comme le rêve d’une nuit
d’orage. Tu auras beau dire, misérable corps, à ma volonté inflexible:
«Hubert, Hubert, mes pauvres yeux!» tu ne l’attendriras point. Allons,
à l’œuvre, victime et bourreau!» Et il s’éloigna de la cheminée pour
s’asseoir sur le bord de son lit.
Il aviva de son souffle les charbons du réchaud posé sur un guéridon
voisin, et saisit par le manche la lame d’où s’échappaient en pétillant
de blanches étincelles.
A ce moment suprême, quelle que fût sa résolution, M. d’Aspremont
sentit comme une défaillance: une sueur froide baigna ses tempes; mais
il domina bien vite cette hésitation purement physique et approcha de
ses yeux le fer brûlant.
Une douleur aiguë, lancinante, intolérable, faillit lui arracher un
cri; il lui sembla que deux jets de plomb fondu lui pénétraient par les
prunelles jusqu’au fond du crâne; il laissa échapper le poignard, qui
roula par terre et fit une marque brune sur le parquet.
Une ombre épaisse, opaque, auprès de laquelle la nuit la plus sombre
est un jour splendide, l’encapuchonnait de son voile noir; il tourna la
tête vers la cheminée sur laquelle devaient brûler encore les bougies;
il ne vit que des ténèbres denses, impénétrables, où ne tremblaient
même pas ces vagues lueurs que les voyants perçoivent encore, les
paupières fermées, lorsqu’ils sont en face d’une lumière.—Le sacrifice
était consommé!
«Maintenant, dit Paul, noble et charmante créature, je pourrai devenir
ton mari sans être un assassin. Tu ne dépériras plus héroïquement
sous mon regard funeste: tu reprendras ta belle santé; hélas! je ne
t’apercevrai plus, mais ton image céleste rayonnera d’un éclat immortel
dans mon souvenir; je te verrai avec l’œil de l’âme, j’entendrai
ta voix plus harmonieuse que la plus suave musique, je sentirai
l’air déplacé par les mouvements, je saisirai le frisson soyeux de
ta robe, l’imperceptible craquement de ton brodequin, j’aspirerai
le parfum léger qui émane de toi et te fait comme une atmosphère.
Quelquefois tu laisseras ta main entre les miennes pour me convaincre
de ta présence, tu daigneras guider ton pauvre aveugle lorsque son
pied hésitera sur son chemin obscur; tu lui liras les poëtes, tu lui
raconteras les tableaux et les statues. Par ta parole, tu lui rendras
l’univers évanoui; tu seras sa seule pensée, son seul rêve; privé de
la distraction des choses et de l’éblouissement de la lumière, son âme
volera vers toi d’une aile infatigable!
«Je ne regrette rien, puisque tu es sauvée: qu’ai-je perdu, en effet?
le spectacle monotone des saisons et des jours, la vue des décorations
plus ou moins pittoresques où se déroulent les cent actes divers de la
triste comédie humaine.—La terre, le ciel, les eaux, les montagnes,
les arbres, les fleurs: vaines apparences, redites fastidieuses, formes
toujours les mêmes! Quand on a l’amour, on possède le vrai soleil, la
clarté qui ne s’éteint pas!»
Ainsi parlait, dans son monologue intérieur, le malheureux Paul
d’Aspremont, tout enfiévré d’une exaltation lyrique où se mêlait
parfois le délire de la souffrance.
Peu à peu ses douleurs s’apaisèrent; il tomba dans ce sommeil noir,
frère de la mort et consolateur comme elle.
Le jour, en pénétrant dans la chambre, ne le réveilla pas.—Midi et
minuit devaient désormais, pour lui, avoir la même couleur; mais les
cloches tintant l’_Angelus_ à joyeuses volées bourdonnaient vaguement
à travers son sommeil, et, peu à peu devenant plus distinctes, le
tirèrent de son assoupissement.
Il souleva ses paupières, et, avant que son âme endormie encore se fût
souvenue, il eut une sensation horrible. Ses yeux s’ouvraient sur le
vide, sur le noir, sur le néant, comme si, enterré vivant, il se fût
réveillé de léthargie dans un cercueil; mais il se remit bien vite.
N’en serait-il pas toujours ainsi? ne devait-il point passer, chaque
matin, des ténèbres du sommeil aux ténèbres de la veille?
Il chercha à tâtons le cordon de la sonnette.
Paddy accourut.
Comme il manifestait son étonnement de voir son maître se lever avec
les mouvements incertains d’un aveugle:
«J’ai commis l’imprudence de dormir la fenêtre ouverte, lui dit Paul,
pour couper court à toute explication, et je crois que j’ai attrapé une
goutte sereine, mais cela se passera; conduis-moi à mon fauteuil et
mets près de moi un verre d’eau fraîche.»
Paddy, qui avait une discrétion tout anglaise, ne fit aucune remarque,
exécuta les ordres de son maître et se retira.
Resté seul, Paul trempa son mouchoir dans l’eau froide, et le tint sur
ses yeux pour amortir l’ardeur causée par la brûlure.
Laissons M. d’Aspremont dans son immobilité douloureuse et
occupons-nous un peu des autres personnages de notre histoire.
La nouvelle de la mort étrange du comte Altavilla s’était promptement
répandue dans Naples et servait de thème à mille conjectures plus
extravagantes les unes que les autres. L’habileté du comte à l’escrime
était célèbre; Altavilla passait pour un des meilleurs tireurs de
cette école napolitaine si redoutable sur le terrain; il avait tué
trois hommes et en avait blessé grièvement cinq ou six. Sa renommée
était si bien établie en ce genre, qu’il ne se battait plus. Les
duellistes les plus sur la hanche le saluaient poliment et, les
eût-il regardés de travers, évitaient de lui marcher sur le pied. Si
quelqu’un de ces rodomonts eût tué Altavilla, il n’eût pas manqué de
se faire honneur d’une telle victoire. Restait la supposition d’un
assassinat, qu’écartait le billet trouvé sur la poitrine du mort. On
contesta d’abord l’authenticité de l’écriture; mais la main du comte
fut reconnue par des personnes qui avaient reçu de lui plus de cent
lettres. La circonstance des yeux bandés, car le cadavre portait encore
un foulard noué autour de la tête, semblait toujours inexplicable. On
retrouva, outre le stylet planté dans la poitrine du comte, un second
stylet échappé sans doute de sa main défaillante: mais si le combat
avait eu lieu au couteau, pourquoi ces épées et ces pistolets qu’on
reconnut pour avoir appartenu au comte, dont le cocher déclara qu’il
avait amené son maître à Pompeï, avec ordre de s’en retourner si au
bout d’une heure il ne reparaissait pas?
C’était à s’y perdre.
Le bruit de cette mort arriva bientôt aux oreilles de Vicè, qui en
instruisit sir Joshua Ward. Le commodore, à qui revint tout de suite en
mémoire l’entretien mystérieux qu’Altavilla avait eu avec lui au sujet
d’Alicia, entrevit confusément quelque tentative ténébreuse, quelque
lutte horrible et désespérée où M. d’Aspremont devait se trouver mêlé
volontairement ou involontairement. Quant à Vicè, elle n’hésitait pas
à attribuer la mort du beau comte au vilain jettatore, et en cela
sa haine la servait comme une seconde vue. Cependant M. d’Aspremont
avait fait sa visite à miss Ward à l’heure accoutumée, et rien dans sa
contenance ne trahissait l’émotion d’un drame terrible, il paraissait
même plus calme qu’à l’ordinaire.
Cette mort fut cachée à miss Ward, dont l’état devenait inquiétant,
sans que le médecin anglais appelé par sir Joshua pût constater de
maladie bien caractérisée: c’était comme une sorte d’évanouissement
de la vie, de palpitation de l’âme battant des ailes pour prendre
son vol, de suffocation d’oiseau sous la machine pneumatique, plutôt
qu’un mal réel, possible à traiter par les moyens ordinaires. On eût
dit un ange retenu sur terre et ayant la nostalgie du ciel; la beauté
d’Alicia était si suave, si délicate, si diaphane, si immatérielle, que
la grossière atmosphère humaine ne devait plus être respirable pour
elle; on se la figurait planant dans la lumière d’or du Paradis, et le
petit oreiller de dentelles qui soutenait sa tête rayonnait comme une
auréole. Elle ressemblait, sur son lit, à cette mignonne Vierge de
Schoorel, le plus fin joyau de la couronne de l’art gothique.
M. d’Aspremont ne vint pas ce jour-là: pour cacher son sacrifice, il ne
voulait pas paraître les paupières rougies, se réservant d’attribuer sa
brusque cécité à une tout autre cause.
Le lendemain, ne sentant plus de douleur, il monta dans sa calèche,
guidé par son groom Paddy.
La voiture s’arrêta comme d’habitude à la porte en claire-voie.
L’aveugle volontaire la poussa, et, sondant le terrain du pied,
s’engagea dans l’allée connue. Vicè n’était pas accourue selon sa
coutume au bruit de la sonnette mise en mouvement par le ressort de
la porte; aucun de ces mille petits bruits joyeux qui sont comme la
respiration d’une maison vivante ne parvenait à l’oreille attentive de
Paul; un silence morne, profond, effrayant, régnait dans l’habitation,
que l’on eût pu croire abandonnée. Ce silence qui eût été sinistre,
même pour un homme clairvoyant, devenait plus lugubre encore dans les
ténèbres qui enveloppaient le nouvel aveugle.
Les branches qu’il ne distinguait plus semblaient vouloir le retenir
comme des bras suppliants et l’empêcher d’aller plus loin. Les lauriers
lui barraient le passage; les rosiers s’accrochaient à ses habits, les
lianes le prenaient aux jambes, le jardin lui disait dans sa langue
muette: «Malheureux! que viens-tu faire ici, ne force pas les obstacles
que je t’oppose, va-t’en!» Mais Paul n’écoutait pas, et tourmenté de
pressentiments terribles, se roulait dans le feuillage, repoussait les
masses de verdure, brisait les rameaux et avançait toujours du côté de
la maison.
Déchiré et meurtri par les branches irritées, il arriva enfin au bout
de l’allée. Une bouffée d’air libre le frappa au visage, et il continua
sa route les mains tendues en avant.
Il rencontra le mur et trouva la porte en tâtonnant.
Il entra; nulle voix amicale ne lui donna la bienvenue. N’entendant
aucun son qui pût le guider, il resta quelques minutes hésitant sur le
seuil. Une senteur d’éther, une exhalaison d’aromates, une odeur de
cire en combustion, tous les vagues parfums des chambres mortuaires
saisirent l’odorat de l’aveugle pantelant d’épouvante; une idée
affreuse se présenta à son esprit, et il pénétra dans la chambre.
Après quelques pas, il heurta quelque chose qui tomba avec grand bruit;
il se baissa et reconnut au toucher que c’était un chandelier de métal
pareil aux flambeaux d’église et portant un long cierge.
Éperdu, il poursuivit sa route à travers l’obscurité. Il lui sembla
entendre une voix qui murmurait tout bas des prières; il fit un pas
encore, et ses mains rencontrèrent le bord d’un lit; il se pencha, et
ses doigts tremblants effleurèrent d’abord un corps immobile et droit
sous une fine tunique; puis une couronne de roses et un visage pur et
froid comme le marbre.
C’était Alicia allongée sur sa couche funèbre.
«Morte! s’écria Paul avec un râle étranglé! morte! et c’est moi qui
l’ai tuée!»
Le commodore, glacé d’horreur, avait vu ce fantôme aux yeux éteints
entrer en chancelant, errer au hasard et se heurter au lit de mort de
sa nièce: il avait tout compris. La grandeur de ce sacrifice inutile
fit jaillir deux larmes des yeux rougis du vieillard, qui croyait bien
ne plus pouvoir pleurer.
Paul se précipita à genoux près du lit et couvrit de baisers la main
glacée d’Alicia; les sanglots secouaient son corps par saccades
convulsives. Sa douleur attendrit même la féroce Vicè, qui se tenait
silencieuse et sombre contre la muraille, veillant le dernier sommeil
de sa maîtresse.
Quand ces adieux muets furent terminés, M. d’Aspremont se releva et
se dirigea vers la porte, roide, tout d’une pièce, comme un automate
mû par des ressorts; ses yeux ouverts et fixes, aux prunelles atones,
avaient une expression surnaturelle; quoique aveugles, on aurait dit
qu’ils voyaient. Il traversa le jardin d’un pas lourd comme celui
des apparitions de marbre, sortit dans la campagne et marcha devant
lui, dérangeant les pierres du pied, trébuchant quelquefois, prêtant
l’oreille comme pour saisir un bruit dans le lointain, mais avançant
toujours.
La grande voix de la mer résonnait de plus en plus distincte; les
vagues, soulevées par un vent d’orage, se brisaient sur la rive avec
des sanglots immenses, expression de douleurs inconnues, et gonflaient,
sous les plis de l’écume, leurs poitrines désespérées; des millions
de larmes amères ruisselaient sur les roches, et les goëlands inquiets
poussaient des cris plaintifs.
Paul arriva bientôt au bord d’une roche qui surplombait. Le fracas des
flots, la pluie salée que la rafale arrachait aux vagues et lui jetait
au visage auraient dû l’avertir du danger; il n’en tint aucun compte;
un sourire étrange crispa ses lèvres pâles, et il continua sa marche
sinistre, quoique sentant le vide sous son pied suspendu.
Il tomba; une vague monstrueuse le saisit, le tordit quelques instants
dans sa volute et l’engloutit.
La tempête éclata alors avec furie: les lames assaillirent la plage
en files pressées, comme des guerriers montant à l’assaut, et lançant
à cinquante pieds en l’air des fumées d’écume; les nuages noirs se
lézardèrent comme des murailles d’enfer, laissant apercevoir par leurs
fissures l’ardente fournaise des éclairs; des lueurs sulfureuses,
aveuglantes, illuminèrent l’étendue; le sommet du Vésuve rougit, et un
panache de vapeur sombre, que le vent rabattait, ondula au front du
volcan. Les barques amarrées se choquèrent avec des bruits lugubres,
et les cordages trop tendus se plaignirent douloureusement. Bientôt la
pluie tomba en faisant siffler ses hachures comme des flèches,—on eût
dit que le chaos voulait reprendre la nature et en confondre de nouveau
les éléments.
Le corps de M. Paul d’Aspremont ne fut jamais retrouvé, quelques
recherches que fît faire le commodore.
Un cercueil de bois d’ébène à fermoirs et à poignées d’argent, doublé
de satin capitonné, et tel enfin que celui dont miss Clarisse Harlowe
recommande les détails avec une grâce si touchante «à monsieur le
menuisier,» fut embarqué à bord d’un yacht par les soins du commodore,
et placé dans la sépulture de famille du cottage du Lincolnshire. Il
contenait la dépouille terrestre d’Alicia Ward, belle jusque dans la
mort.
Quant au commodore, un changement remarquable s’est opéré dans sa
personne. Son glorieux embonpoint a disparu. Il ne met plus de rhum
dans son thé, mange du bout des dents, dit à peine deux paroles en
un jour, le contraste de ses favoris blancs et de sa face cramoisie
n’existe plus,—le commodore est devenu pâle!