M. d’Aspremont pâlit et détourna les yeux.

Le silence régna quelques minutes dans la chambre.

«Paul, je ne vous ai jamais rien donné, reprit Alicia en ôtant de son

doigt déjà maigri une bague d’or toute simple; prenez cet anneau, et

portez-le en souvenir de moi; vous pourrez peut-être le mettre, car

vous avez une main de femme;—adieu! je me sens lasse et je voudrais

essayer de dormir; venez me voir demain.»

Paul se retira navré; les efforts d’Alicia pour cacher sa souffrance

avaient été inutiles; il aimait éperdument miss Ward, et il la tuait!

cette bague qu’elle venait de lui donner, n’était-ce pas un anneau de

fiançailles pour l’autre vie?

Il errait sur le rivage à demi fou, rêvant de fuir, de s’aller jeter

dans un couvent de trappistes et d’y attendre la mort assis sur son

cercueil, sans jamais relever le capuchon de son froc. Il se trouvait

ingrat et lâche de ne pas sacrifier son amour et d’abuser ainsi de

l’héroïsme d’Alicia: car elle n’ignorait rien, elle savait qu’il

n’était qu’un jettatore, comme l’affirmait le comte Altavilla, et,

prise d’une angélique pitié, elle ne le repoussait pas!

«Oui, se disait-il, ce Napolitain, ce beau comte qu’elle dédaigne, est

véritablement amoureux. Sa passion fait honte à la mienne: pour sauver

Alicia, il n’a pas craint de m’attaquer, de me provoquer, moi, un

jettatore, c’est-à-dire, dans ses idées, un être aussi redoutable qu’un

démon. Tout en me parlant, il jouait avec ses amulettes, et le regard

de ce duelliste célèbre qui a couché trois hommes sur le carreau, se

baissait devant le mien!»

Rentré à l’hôtel de Rome, Paul écrivit quelques lettres, fit un

testament par lequel il laissait à miss Alicia Ward tout ce qu’il

possédait, sauf un legs pour Paddy, et prit les dispositions

indispensables à un galant homme qui doit avoir un duel à mort le

lendemain.

Il ouvrit les boîtes de palissandre où ses armes étaient renfermées

dans les compartiments garnis de serge verte, remua épées, pistolets,

couteaux de chasse, et trouva enfin deux stylets corses parfaitement

pareils qu’il avait achetés pour en faire don à des amis.

C’étaient deux lames de pur acier, épaisses près du manche, tranchantes

des deux côtés vers la pointe, damasquinées, curieusement terribles et

montées avec soin. Paul choisit aussi trois foulards et fit du tout un

paquet.

Puis il prévint Scazziga de se tenir prêt de grand matin pour une

excursion dans la campagne.

«Oh! dit-il, en se jetant tout habillé sur son lit, Dieu fasse que

ce combat me soit fatal! Si j’avais le bonheur d’être tué,—Alicia

vivrait!»

Romans et contes · 第 31 / 71 题