Alicia s’était établie dans une salle basse de la maison, dont les murs
étaient ornés de ces paysages à fresques qui, en Italie, remplacent les
papiers. Des nattes de paille de Manille couvraient le plancher. Une
table sur laquelle était jeté un bout de tapis turc et que jonchaient
les poésies de Coleridge, de Shelley, de Tennyson et de Longfellow, un
miroir à cadre antique et quelques chaises de canne composaient tout
l’ameublement; des stores de jonc de la Chine historiés de pagodes, de
rochers, de saules, de grues et de dragons, ajustés aux ouvertures et
relevés à demi, tamisaient une lumière douce; une branche d’oranger,
toute chargée de fleurs que les fruits, en se nouant faisaient tomber,
pénétrait familièrement dans la chambre et s’étendait comme une
guirlande au-dessus de la tête d’Alicia, en secouant sur elle sa neige
parfumée.
La jeune fille, toujours un peu souffrante, était couchée sur un
étroit canapé près de la fenêtre; deux ou trois coussins du Maroc la
soulevaient à demi; la couverture vénitienne enveloppait chastement ses
pieds; arrangée ainsi, elle pouvait recevoir Paul sans enfreindre les
lois de la pudeur anglaise.
Le livre commencé avait glissé à terre de la main distraite d’Alicia;
ses prunelles nageaient vaguement sous leurs longs cils et semblaient
regarder au delà du monde; elle éprouvait cette lassitude presque
voluptueuse qui suit les accès de fièvre, et toute son occupation était
de mâcher les fleurs de l’oranger qu’elle ramassait sur sa couverture
et dont le parfum amer lui plaisait. N’y a-t-il pas une Vénus mâchant
des roses, du Schiavone? Quel gracieux pendant un artiste moderne eût
pu faire au tableau du vieux Vénitien en représentant Alicia mordillant
des fleurs d’oranger!
Elle pensait à M. d’Aspremont et se demandait si vraiment elle vivrait
assez pour être sa femme; non quelle ajoutât foi à l’influence de la
jettature, mais elle se sentait envahie malgré elle de pressentiments
funèbres: la nuit même, elle avait fait un rêve dont l’impression ne
s’était pas dissipée au réveil.
Dans son rêve, elle était couchée, mais éveillée, et dirigeait ses
yeux vers la porte de sa chambre, pressentant que _quelqu’un_ allait
apparaître.—Après deux ou trois minutes d’attente anxieuse, elle
avait vu se dessiner sur le fond sombre qu’encadrait le chambranle de
la porte une forme svelte et blanche, qui, d’abord transparente et
laissant, comme un léger brouillard, apercevoir les objets à travers
elle, avait pris plus de consistance en avançant vers le lit.
L’ombre était vêtue d’une robe de mousseline dont les plis traînaient
à terre; de longues spirales de cheveux noirs, à moitié détordues,
pleuraient le long de son visage pâle, marqué de deux petites taches
roses aux pommettes; la chair du col et de la poitrine était si blanche
qu’elle se confondait avec la robe, et qu’on n’eût pu dire où finissait
la peau et où commençait l’étoffe; un imperceptible jaseron de Venise
cerclait le col mince d’une étroite ligne d’or; la main fluette et
veinée de bleu tenait une fleur—une rose-thé—dont les pétales se
détachaient et tombaient à terre comme des larmes.
Alicia ne connaissait pas sa mère, morte un an après lui avoir donné
le jour; mais bien souvent elle s’était tenue en contemplation devant
une miniature dont les couleurs presque évanouies, montrant le ton
jaune d’ivoire et pâles comme le souvenir des morts, faisaient songer
au portrait d’une ombre plutôt qu’à celui d’une vivante, et elle
comprit que cette femme qui entrait ainsi dans la chambre était Nancy
Ward,—sa mère.—La robe blanche, le jaseron, la fleur à la main, les
cheveux noirs, les joues marbrées de rose, rien n’y manquait,—c’était
bien la miniature agrandie, développée, se mouvant avec toute la
réalité du rêve.
Une tendresse mélée de terreur faisait palpiter le sein d’Alicia.
Elle voulait tendre ses bras à l’ombre, mais ses bras, lourds comme
du marbre, ne pouvaient se détacher de la couche sur laquelle ils
reposaient. Elle essayait de parler, mais sa langue ne bégayait que des
syllabes confuses.
Nancy, après avoir posé la rose-thé sur le guéridon, s’agenouilla près
du lit et mit sa tête contre la poitrine d’Alicia, écoutant le souffle
des poumons, comptant les battements du cœur; la joue froide de l’ombre
causait à la jeune fille, épouvantée de cette auscultation silencieuse,
la sensation d’un morceau de glace.
L’apparition se releva, jeta un regard douloureux sur la jeune fille,
et, comptant les feuilles de la rose dont quelques pétales encore
s’étaient séparés, elle dit: «Il n’y en a plus qu’une.»
Puis le sommeil avait interposé sa gaze noire entre l’ombre et la
dormeuse, et tout s’était confondu dans la nuit.
L’âme de sa mère venait-elle l’avertir et la chercher? Que signifiait
cette phrase mystérieuse tombée de la bouche de l’ombre:—«Il n’y en
a plus qu’une?»—Cette pâle rose effeuillée était-elle le symbole de
sa vie? Ce rêve étrange avec ses terreurs gracieuses et son charme
effrayant, ce spectre charmant drapé de mousseline et comptant des
pétales de fleurs préoccupaient l’imagination de la jeune fille, un
nuage de mélancolie flottait sur son beau front, et d’indéfinissables
pressentiments l’effleuraient de leurs ailes noires.
Cette branche d’oranger qui secouait sur elle ses fleurs n’avait-elle
pas aussi un sens funèbre? les petites étoiles virginales ne devaient
donc pas s’épanouir sous son voile de mariée? Attristée et pensive,
Alicia retira de ses lèvres la fleur qu’elle mordait; la fleur était
jaune et flétrie déjà...
L’heure de la visite de M. d’Aspremont approchait. Miss Ward fit un
effort sur elle-même, rasséréna son visage, tourna du doigt les boucles
de ses cheveux, rajusta les plis froissés de son écharpe de gaze, et
reprit en main son livre pour se donner une contenance.
Paul entra, et miss Ward le reçut d’un air enjoué, ne voulant pas qu’il
s’alarmât de la trouver couchée, car il n’eût pas manqué de se croire
la cause de sa maladie. La scène qu’il venait d’avoir avec le comte
Altavilla donnait à Paul une physionomie irritée et farouche qui fit
faire à Vicè le signe conjurateur, mais le sourire affectueux d’Alicia
eut bientôt dissipé le nuage.
«Vous n’êtes pas malade sérieusement, je l’espère, dit-il à miss Ward
en s’asseyant près d’elle.
—Oh! ce n’est rien, un peu de fatigue seulement: il a fait siroco
hier, et ce vent d’Afrique m’accable: mais vous verrez comme je me
porterai bien dans notre cottage du Lincolnshire! Maintenant que je
suis forte, nous ramerons chacun notre tour sur l’étang!»
En disant ces mots, elle ne put comprimer tout à fait une petite toux
convulsive.