Le lendemain de cette scène, Alicia, dont la nuit n’avait pas été
bonne, effleura à peine des lèvres le breuvage que lui offrait Vicè
tous les matins, et le reposa languissamment sur le guéridon près de
son lit. Elle n’éprouvait précisément aucune douleur, mais elle se
sentait brisée; c’était plutôt une difficulté de vivre qu’une maladie,
et elle eût été embarrassée d’en accuser les symptômes à un médecin.
Elle demanda un miroir à Vicè, car une jeune fille s’inquiète plutôt
de l’altération que la souffrance peut apporter à sa beauté que de la
souffrance elle-même. Elle était d’une blancheur extrême; seulement
deux petites taches semblables à deux feuilles de rose du Bengale
tombées sur une coupe de lait nageaient sur sa pâleur. Ses yeux
brillaient d’un éclat insolite, allumés par les dernières flammes de la
fièvre; mais le cerise de ses lèvres était beaucoup moins vif, et pour
y faire revenir la couleur, elle les mordit de ses petites dents de
nacre.
Elle se leva, s’enveloppa d’une robe de chambre en cachemire blanc,
tourna une écharpe de gaze autour de sa tête,—car, malgré la chaleur
qui faisait crier les cigales, elle était encore un peu frileuse,—et
se rendit sur la terrasse à l’heure accoutumée, pour ne pas éveiller la
sollicitude toujours aux aguets du commodore. Elle toucha du bout des
lèvres au déjeuner, bien qu’elle n’eût pas faim, mais le moindre indice
de malaise n’eût pas manqué d’être attribué à l’influence de Paul par
sir Joshua Ward, et c’est ce qu’Alicia voulait éviter avant toute chose.
Puis, sous prétexte que l’éclatante lumière du jour la fatiguait, elle
se retira dans sa chambre, non sans avoir reitéré plusieurs fois au
commodore, soupçonneux en pareille matière, l’assurance qu’elle se
portait à ravir.
«A ravir... j’en doute, se dit le commodore à lui-même lorsque sa nièce
s’en fut allée.—Elle avait des tons nacrés près de l’œil, de petites
couleurs vives au haut des joues,—juste comme sa pauvre mère, qui,
elle aussi, prétendait ne s’être jamais mieux portée.—Que faire? Lui
ôter Paul, ce serait la tuer d’une autre manière; laissons agir la
nature. Alicia est si jeune! Oui, mais c’est aux plus jeunes et aux
plus belles que la vieille Mob en veut; elle est jalouse comme une
femme. Si je faisais venir un docteur? mais que peut la médecine sur
un ange! Pourtant tous les symptômes fâcheux avaient disparu... Ah!
si c’était toi, damné Paul, dont le souffle fit pencher cette fleur
divine, je t’étranglerais de mes propres mains. Nancy ne subissait le
regard d’aucun jettatore, et elle est morte.—Si Alicia mourait! Non,
cela n’est pas possible. Je n’ai rien fait à Dieu pour qu’il me réserve
cette affreuse douleur. Quand cela arrivera, il y aura longtemps que
je dormirai sous ma pierre avec le _Sacred to the memory of sir Joshua
Ward_, à l’ombre de mon clocher natal. C’est elle qui viendra pleurer
et prier sur la pierre grise pour le vieux commodore... Je ne sais ce
que j’ai, mais je suis mélancolique et funèbre en diable ce matin!»
Pour dissiper ces idées noires, le commodore ajouta un peu de rhum
de la Jamaïque au thé refroidi dans sa tasse, et se fit apporter son
hooka, distraction innocente qu’il ne se permettait qu’en l’absence
d’Alicia, dont la délicatesse eût pu être offusquée même par cette
fumée légère mêlée de parfums.
Il avait déjà fait bouillonner l’eau aromatisée du récipient et chassé
devant lui quelques nuages bleuâtres, lorsque Vicè parut annonçant le
comte Altavilla.
«Sir Joshua, dit le comte après les premières civilités, avez-vous
réfléchi à la demande que je vous ai faite l’autre jour?
—J’y ai réfléchi, reprit le commodore; mais, vous le savez, M. Paul
d’Aspremont a ma parole.
—Sans doute; pourtant il y a des cas où une parole se retire; par
exemple, lorsque l’homme à qui on l’a donnée, pour une raison ou pour
une autre, n’est pas tel qu’on le croyait d’abord.
—Comte, parlez plus clairement.
—Il me répugne de charger un rival; mais, d’après la conversation que
nous avons eue ensemble, vous devez me comprendre. Si vous rejetiez M.
Paul d’Aspremont, m’accepteriez-vous pour gendre?
—Moi, certainement; mais il n’est pas aussi sûr que miss Ward
s’arrangeât de cette substitution.—Elle est entêtée de ce Paul, et
c’est un peu ma faute, car moi-même je favorisais ce garçon avant
toutes ces sottes histoires.—Pardon, comte, de l’épithète, mais j’ai
vraiment la cervelle à l’envers.
—Voulez-vous que votre nièce meure? dit Altavilla d’un ton ému et
grave.
—Tête et sang! ma nièce mourir!» s’écria le commodore en bondissant de
son fauteuil et en rejetant le tuyau de maroquin de son hooka.
Quand on attaquait cette corde chez sir Joshua Ward, elle vibrait
toujours.
«Ma nièce est-elle donc dangereusement malade?
—Ne vous alarmez pas si vite, milord; miss Alicia peut vivre, et même
très-longtemps.
—A la bonne heure! vous m’aviez bouleversé.
—Mais à une condition, continua le comte Altavilla: c’est qu’elle ne
voie plus M. Paul d’Aspremont.
—Ah! voila la jettature qui revient sur l’eau! Par malheur, miss Ward
n’y croit pas.
—Écoutez-moi, dit posément le comte Altavilla.—Lorsque j’ai rencontré
pour la première fois miss Alicia au bal chez le prince de Syracuse,
et que j’ai conçu pour elle une passion aussi respectueuse qu’ardente,
c’est de la santé étincelante, de la joie d’existence, de la fleur de
vie qui éclataient dans toute sa personne que je fus d’abord frappé.
Sa beauté en devenait lumineuse et nageait comme dans une atmosphère
de bien-être.—Cette phosphorescence la faisait briller comme une
étoile; elle éteignait Anglaises, Russes, Italiennes, et je ne vis
plus qu’elle.—A la distinction britannique elle joignait la grâce
pure et forte des anciennes déesses; excusez cette mythologie chez le
descendant d’une colonie grecque.
—C’est vrai qu’elle était superbe! Miss Edwina O’Herty, lady
Eleonor Lilly, mistress Jane Strangford, la princesse Véra Fédorowna
Bariatinski faillirent en avoir la jaunisse de dépit, dit le commodore
enchanté.
—Et maintenant ne remarquez-vous pas que sa beauté a pris quelque
chose de languissant, que ses traits s’atténuent en délicatesses
morbides, que les veines de ses mains se dessinent plus bleues qu’il
ne faudrait, que sa voix a des sons d’harmonica d’une vibration
inquiétante et d’un charme douloureux? L’élément terrestre s’efface
et laisse dominer l’élément angélique. Miss Alicia devient d’une
perfection éthérée que, dussiez-vous me trouver matériel, je n’aime
pas voir aux filles de ce globe.»
Ce que disait le comte répondait si bien aux préoccupations secrètes de
sir Joshua Ward, qu’il resta quelques minutes silencieux et comme perdu
dans une rêverie profonde.
«Tout cela est vrai; bien que parfois je cherche à me faire illusion,
je ne puis en disconvenir.
—Je n’ai pas fini, dit le comte; la santé de miss Alicia avant
l’arrivée de M. d’Aspremont en Angleterre avait-elle fait naître des
inquiétudes?
—Jamais: c’était la plus fraîche et la plus rieuse enfant des trois
royaumes.
—La présence de M. d’Aspremont coïncide, comme vous le voyez, avec les
périodes maladives qui altèrent la précieuse santé de miss Ward. Je ne
vous demande pas, à vous, homme du Nord, d’ajouter une foi implicite
à une croyance, à un préjugé, à une superstition, si vous voulez, de
nos contrées méridionales, mais convenez cependant que ces faits sont
étranges et méritent toute votre attention...
—Alicia ne peut-elle être malade..... naturellement? dit le commodore,
ébranlé par les raisonnements captieux d’Altavilla, mais que retenait
une sorte de honte anglaise d’adopter la croyance populaire napolitaine.
—Miss Ward n’est pas malade; elle subit une sorte d’empoisonnement par
le regard, et si M. d’Aspremont n’est pas jettatore, au moins il est
funeste.
—Qu’y puis-je faire? elle aime Paul, se rit de la jettature et prétend
qu’on ne peut donner une pareille raison à un homme d’honneur pour le
refuser.
—Je n’ai pas le droit de m’occuper de votre nièce, je ne suis
ni son frère, ni son parent, ni son fiancé; mais si j’obtenais
votre aveu, peut-être tenterais-je un effort pour l’arracher à
cette influence fatale. Oh! ne craignez rien; je ne commettrai pas
d’extravagance;—quoique jeune, je sais qu’il ne faut pas faire
de bruit autour de la réputation d’une jeune fille;—seulement
permettez-moi de me taire sur mon plan. Ayez assez de confiance en
ma loyauté pour croire qu’il ne renferme rien que l’honneur le plus
délicat ne puisse avouer.
—Vous aimez donc bien ma nièce? dit le commodore.
—Oui, puisque je l’aime sans espoir; mais m’accordez-vous la licence
d’agir?
—Vous êtes un terrible homme, comte Altavilla; eh bien! tâchez de
sauver Alicia à votre manière, je ne le trouverai pas mauvais, et même
je le trouverai fort bon.»
Le comte se leva, salua, regagna sa voiture et dit au cocher de le
conduire à l’hôtel de Rome.
Paul, les coudes sur la table, la tête dans ses mains, était plongé
dans les plus douloureuses réflexions; il avait vu les deux ou trois
gouttelettes rouges sur le mouchoir d’Alicia, et, toujours infatué de
son idée fixe, il se reprochait son amour meurtrier; il se blâmait
d’accepter le dévouement de cette belle jeune fille décidée à mourir
pour lui, et se demandait par quel sacrifice surhumain il pourrait
payer cette sublime abnégation.
Paddy, le jockey-gnôme, interrompit cette méditation en apportant la
carte du comte Altavilla.
«Le comte Altavilla! que peut-il me vouloir? fit Paul excessivement
surpris. Faites-le entrer.»
Lorsque le Napolitain parut sur le seuil de la porte, M. d’Aspremont
avait déjà posé sur son étonnement ce masque d’indifférence glaciale
qui sert aux gens du monde à cacher leurs impressions.
Avec une politesse froide il désigna un fauteuil au comte, s’assit
lui-même, et attendit en silence, les yeux fixés sur le visiteur.
«Monsieur, commença le comte en jouant avec les breloques de sa montre,
ce que j’ai à vous dire est si étrange, si déplacé, si inconvenant, que
vous auriez le droit de me jeter par la fenêtre.—Épargnez-moi cette
brutalité, car je suis prêt à vous rendre raison en galant homme.
—J’écoute, monsieur, sauf à profiter plus tard de l’offre que vous
me faites, si vos discours ne me conviennent pas, répondit Paul, sans
qu’un muscle de sa figure bougeât.
—Vous êtes jettatore!»
A ces mots, une pâleur verte envahit subitement la face de M.
d’Aspremont, une auréole rouge cercla ses yeux; ses sourcils se
rapprochèrent, la ride de son front se creusa, et de ses prunelles
jaillirent comme des lueurs sulfureures; il se souleva à demi,
déchirant de ses mains crispées les bras d’acajou du fauteuil. Ce
fut si terrible, qu’Altavilla, tout brave qu’il était, saisit une
des petites branches de corail bifurquées suspendues à la chaîne
de sa montre, et en dirigea instinctivement les pointes vers son
interlocuteur.
Par un effort suprême de volonté, M. d’Aspremont se rassit et dit:
«Vous aviez raison, monsieur; telle est, en effet, la récompense que
mériterait une pareille insulte; mais j’aurai la patience d’attendre
une autre réparation.
—Croyez, continua le comte, que je n’ai pas fait à un gentleman cet
affront, qui ne peut se laver qu’avec du sang, sans les plus graves
motifs. J’aime miss Alicia Ward.
—Que m’importe?
—Cela vous importe, en effet, fort peu, car vous êtes aimé; mais moi,
don Felipe Altavilla, je vous défends de voir miss Alicia Ward.
—Je n’ai pas d’ordre à recevoir de vous.
—Je le sais, répondit le comte napolitain; aussi je n’espère pas que
vous m’obéissiez.
—Alors quel est le motif qui vous fait agir? dit Paul.
—J’ai la conviction que le fascino dont malheureusement vous êtes
doué influe d’une manière fatale sur miss Alicia Ward. C’est là une
idée absurde, un préjugé digne du moyen âge, qui doit vous paraître
profondément ridicule; je ne discuterai pas là-dessus avec vous. Vos
yeux se portent vers miss Ward et lui lancent malgré vous ce regard
funeste qui la fera mourir. Je n’ai aucun autre moyen d’empêcher ce
triste résultat que de vous chercher une querelle d’Allemand. Au
seizième siècle, je vous aurais fait tuer par quelqu’un de mes paysans
de la montagne; mais aujourd’hui ces mœurs ne sont plus de mise. J’ai
bien pensé à vous prier de retourner en France; c’était trop naïf:
vous auriez ri de ce rival qui vous eût dit de vous en aller et de le
laisser seul auprès de votre fiancée sous prétexte de jettature.»
Pendant que le comte Altavilla parlait, Paul d’Aspremont se sentait
pénétré d’une secrète horreur; il était donc, lui chrétien, en proie
aux puissances de l’enfer, et le mauvais ange regardait par ses
prunelles! il semait les catastrophes, son amour donnait la mort! Un
instant sa raison tourbillonna dans son cerveau, et la folie battit de
ses ailes les parois intérieures de son crâne.
«Comte, sur l’honneur, pensez-vous ce que vous dites? s’écria
d’Aspremont après quelques minutes d’une rêverie que le Napolitain
respecta.
—Sur l’honneur, je le pense.
—Oh! alors ce serait donc vrai! dit Paul à demi-voix: je suis donc un
assassin, un démon, un vampire! je tue cet être céleste, je désespère
ce vieillard!» Et il fut sur le point de promettre au comte de ne pas
revoir Alicia; mais le respect humain et la jalousie qui s’éveillaient
dans son cœur retinrent ses paroles sur ses lèvres.
«Comte, je ne vous cache point que je vais de ce pas chez miss Ward.
—Je ne vous prendrai pas au collet pour vous en empêcher; vous m’avez
tout à l’heure épargné les voies de fait, j’en suis reconnaissant; mais
je serai charmé de vous voir demain, à six heures dans les ruines de
Pompeï, à la salle des thermes, par exemple; on y est fort bien. Quelle
arme préférez-vous? Vous êtes l’offensé: épée, sabre ou pistolet?
—Nous nous battrons au couteau et les yeux bandés, séparés par
un mouchoir dont nous tiendrons chacun un bout. Il faut égaliser
les chances: je suis jettatore; je n’aurais qu’à vous tuer en vous
regardant, monsieur le comte!»
Paul d’Aspremont partit d’un éclat de rire strident, poussa une porte
et disparut.