III

L’ami d’Alicia revint à l’hôtel de Rome par le le même chemin: la

beauté de la soirée était incomparable; une lune pure et brillante

versait sur l’eau d’un azur diaphane une longue traînée de paillettes

d’argent dont le fourmillement perpétuel, causé par le clapotis des

vagues, multipliait l’éclat. Au large, les barques de pêcheur, portant

à la proue un fanal de fer rempli d’étoupes enflammées, piquaient la

mer d’étoiles rouges et traînaient après elles des sillages écarlates;

la fumée du Vésuve, blanche le jour, s’était changée en colonne

lumineuse et jetait aussi son reflet sur le golfe. En ce moment la baie

présentait cet aspect invraisemblable pour des yeux septentrionaux et

que lui donnent ces gouaches italiennes encadrées de noir, si répandues

il y a quelques années, et plus fidèles qu’on ne pense dans leur

exagération crue.

Quelques lazzaroni noctambules vaguaient encore sur la rive, émus, sans

le savoir, de ce spectacle magique, et plongeaient leurs grands yeux

noirs dans l’étendue bleuâtre. D’autres, assis sur le bordage d’une

barque échouée, chantaient l’air de _Lucie_ ou la romance populaire

alors en vogue: «_Ti voglio ben’ assai_,» d’une voix qu’auraient enviée

bien des ténors payés cent mille francs. Naples se couche tard, comme

toutes les villes méridionales; cependant les fenêtres s’éteignaient

peu à peu, et les seuls bureaux de loterie, avec leurs guirlandes de

papier de couleur, leurs numéros favoris et leur éclairage scintillant,

étaient ouverts encore, prêts à recevoir l’argent des joueurs

capricieux que la fantaisie de mettre quelques carlins ou quelques

ducats sur un chiffre rêvé pouvait prendre en rentrant chez eux.

Paul se mit au lit, tira sur lui les rideaux de gaze du moustiquaire,

et ne tarda pas à s’endormir. Ainsi que cela arrive aux voyageurs après

une traversée, sa couche, quoique immobile, lui semblait tanguer et

rouler, comme si l’hôtel de Rome eût été le _Léopold_. Cette impression

lui fit rêver qu’il était encore en mer et qu’il voyait, sur le môle,

Alicia très-pâle, à côté de son oncle cramoisi, et qui lui faisait

signe de la main de ne pas aborder; le visage de la jeune fille

exprimait une douleur profonde, et en le repoussant elle paraissait

obéir contre son gré à une fatalité impérieuse.

Ce songe, qui prenait d’images toutes récentes une réalité extrême,

chagrina le dormeur au point de l’éveiller, et il fut heureux de se

retrouver dans sa chambre où tremblottait, avec un reflet d’opale, une

veilleuse illuminant une petite tour de porcelaine qu’assiégeaient

les moustiques en bourdonnant. Pour ne pas retomber sous le coup de

ce rêve pénible, Paul lutta contre le sommeil et se mit à penser aux

commencements de sa liaison avec miss Alicia, reprenant une à une

toutes ces scènes puérilement charmantes d’un premier amour.

Il revit la maison de briques roses, tapissée d’églantiers et de

chèvrefeuilles, qu’habitait à Richmond miss Alicia avec son oncle,

et où l’avait introduit, à son premier voyage en Angleterre, une de

ces lettres de recommandation dont l’effet se borne ordinairement à

une invitation à dîner. Il se rappela la robe blanche de mousseline

des Indes, ornée d’un simple ruban, qu’Alicia, sortie la veille de

pension, portait ce jour-là, et la branche de jasmin qui roulait dans

la cascade de ses cheveux comme une fleur de la couronne d’Ophélie,

emportée par le courant, et ses yeux d’un bleu de velours, et sa bouche

un peu entr’ouverte, laissant entrevoir de petites dents de nacre et

son col frêle qui s’allongeait comme celui d’un oiseau attentif, et

ses rougeurs soudaines lorsque le regard du jeune gentleman français

rencontrait le sien.

Le parloir à boiseries brunes, à tentures de drap vert, orné de

gravures de chasse au renard et de steeple-chases coloriés des tons

tranchants de l’enluminure anglaise, se reproduisait dans son cerveau

comme dans une chambre noire. Le piano allongeait sa rangée de touches

pareilles à des dents de douairière. La cheminée, festonnée d’une

brindille de lierre d’Irlande, faisait luire sa coquille de fonte

frottée de mine de plomb; les fauteuils de chêne à pieds tournés

ouvraient leurs bras garnis de maroquin, le tapis étalait ses rosaces,

et miss Alicia, tremblante comme la feuille, chantait de la voix la

plus adorablement fausse du monde la romance d’_Anna Bolena_ «_deh,

non voler costringere_» que Paul, non moins ému, accompagnait à

contre-temps, tandis que le commodore, assoupi par une digestion

laborieuse et plus cramoisi encore que de coutume, laissait glisser à

terre un colossal exemplaire du _Times_ avec supplément.

Puis la scène changeait: Paul, devenu plus intime, avait été prié

par le commodore de passer quelques jours à son cottage dans le

Lincolnshire...... Un ancien château féodal, à tours crénelées, à

fenêtres gothiques, à demi enveloppé par un immense lierre, mais

arrangé intérieurement avec tout le confortable moderne, s’élevait au

bout d’une pelouse dont le ray-grass, soigneusement arrosé et foulé,

était uni comme du velours; une allée de sable jaune s’arrondissait

autour du gazon et servait de manége à miss Alicia, montée sur un de

ces ponies d’Écosse à crinière échevelée qu’aime à peindre sir Edward

Landseer, et auxquels il donne un regard presque humain. Paul, sur un

cheval bai-cerise que lui avait prêté le commodore, accompagnait miss

Ward dans sa promenade circulaire, car le médecin, qui l’avait trouvée

un peu faible de poitrine, lui ordonnait l’exercice.

Une autre fois un léger canot glissait sur l’étang, déplaçant les lis

d’eau et faisant envoler le martin-pêcheur sous le feuillage argenté

des saules. C’était Alicia qui ramait et Paul qui tenait le gouvernail;

qu’elle était jolie dans l’auréole d’or que dessinait autour de sa

tête son chapeau de paille traversé par un rayon de soleil! elle se

renversait en arrière pour tirer l’aviron; le bout verni de sa bottine

grise s’appuyait à la planche du banc; miss Ward n’avait pas un de

ces pieds andalous tout courts et ronds comme des fers à repasser que

l’on admire en Espagne, mais sa cheville était fine, son cou-de-pied

bien cambré, et la semelle de son brodequin, un peu longue peut-être,

n’avait pas deux doigts de large.

Le commodore restait _attaché_ au rivage, non à cause de sa _grandeur_,

mais de son poids qui eût fait sombrer la frêle embarcation; il

attendait sa nièce au débarcadère, et lui jetait avec un soin maternel

un mantelet sur les épaules, de peur qu’elle ne se refroidît,—puis

la barque rattachée à son piquet, on revenait _luncher_ au château.

C’était plaisir de voir comme Alicia, qui ordinairement mangeait aussi

peu qu’un oiseau, coupait à l’emporte-pièce de ses dents perlées une

rose tranche de jambon d’York mince comme une feuille de papier, et

grignotait un petit pain sans en laisser une miette pour les poissons

dorés du bassin.

Les jours heureux passent si vite! De semaine en semaine Paul retardait

son départ, et les belles masses de verdure du parc commençaient à

revêtir des teintes safranées; des fumées blanches s’élevaient le matin

de l’étang. Malgré le râteau sans cesse promené du jardinier, les

feuilles mortes jonchaient le sable de l’allée; des millions de petites

perles gelées scintillaient sur le gazon vert du boulingrin, et le soir

on voyait les pies sautiller en se querellant à travers le sommet des

arbres chauves.

Alicia pâlissait sous le regard inquiet de Paul et ne conservait

de coloré que deux petites taches roses au sommet des pommettes.

Souvent elle avait froid, et le feu le plus vif de charbon de terre

ne la réchauffait pas. Le docteur avait paru soucieux, et sa dernière

ordonnance prescrivait à miss Ward de passer l’hiver à Pise et le

printemps à Naples.

Des affaires de famille avaient rappelé Paul en France; Alicia et le

commodore devaient partir pour l’Italie, et la séparation s’était faite

à Folkestone. Aucune parole n’avait été prononcée, mais miss Ward

regardait Paul comme son fiancé, et le commodore avait serré la main

au jeune homme d’une façon significative: on n’écrase ainsi que les

doigts d’un gendre.

Paul, ajourné à six mois, aussi longs que six siècles pour son

impatience, avait eu le bonheur de trouver Alicia guérie de sa langueur

et rayonnante de santé. Ce qui restait encore de l’enfant dans la

jeune fille avait disparu; et il pensait avec ivresse que le commodore

n’aurait aucune objection à faire lorsqu’il lui demanderait sa nièce en

mariage.

Bercé par ces riantes images, il s’endormit et ne s’éveilla qu’au

jour. Naples commençait déjà son vacarme; les vendeurs d’eau glacée

criaient leur marchandise; les rôtisseurs tendaient aux passants

leurs viandes enfilées dans une perche: penchées à leurs fenêtres les

ménagères paresseuses descendaient au bout d’une ficelle les paniers de

provisions qu’elles remontaient chargés de tomates, de poissons et de

grands quartiers de citrouille. Les écrivains publics, en habit noir

râpé et la plume derrière l’oreille, s’asseyaient à leurs échoppes;

les changeurs disposaient en piles, sur leurs petites tables, les

grani, les carlins et les ducats; les cochers faisaient galoper leurs

haridelles quêtant les pratiques matinales, et les cloches de tous les

campaniles carillonnaient joyeusement l’_Angelus_.

Notre voyageur, enveloppé de sa robe de chambre, s’accouda au balcon;

de la fenêtre on apercevait Santa-Lucia, le fort de l’Œuf, et une

immense étendue de mer jusqu’au Vésuve et au promontoire bleu où

blanchissaient les vastes casini de Castellamare et où pointaient au

loin les villas de Sorrente.

Le ciel était pur, seulement un léger nuage blanc s’avançait sur la

ville, poussé par une brise nonchalante. Paul fixa sur lui ce regard

étrange que nous avons déjà remarqué; ses sourcils se froncèrent.

D’autres vapeurs se joignirent au flocon unique, et bientôt un

rideau épais de nuées étendit ses plis noirs au-dessus du château de

Saint-Elme. De larges gouttes tombèrent sur le pavé de lave, et en

quelques minutes se changèrent en une de ces pluies diluviennes qui

font des rues de Naples autant de torrents et entraînent les chiens et

même les ânes dans les égouts. La foule surprise se dispersa, cherchant

des abris; les boutiques en plein vent déménagèrent à la hâte, non sans

perdre une partie de leurs denrées, et la pluie, maîtresse du champ de

bataille, courut en bouffées blanches sur le quai désert de Santa-Lucia.

Le facchino gigantesque à qui Paddy avait appliqué un si beau coup

de poing, appuyé contre un mur sous un balcon dont la saillie le

protégeait un peu, ne s’était pas laissé emporter par la déroute

générale, et il regardait d’un œil profondément méditatif la fenêtre où

s’était accoudé M. Paul d’Aspremont.

Son monologue intérieur se résuma dans cette phrase, qu’il grommela

d’un air irrité:

«Le capitaine du _Léopold_ aurait bien fait de flanquer ce _forestier_

à la mer;» et, passant sa main par l’interstice de sa grosse chemise

de toile, il toucha le paquet d’amulettes suspendu à son col par un

cordon.

Romans et contes · 第 22 / 71 题