II

Paul d’Aspremont, après s’être fait servir à dîner dans sa chambre,

demanda une calèche. Il y en a toujours qui stationnent autour des

grands hôtels, n’attendant que la fantaisie des voyageurs; le désir de

Paul fut donc accompli sur-le-champ. Les chevaux de louage napolitains

sont maigres à faire paraître Rossinante surchargé d’embonpoint; leurs

têtes décharnées, leurs côtes apparentes comme des cercles de tonneaux,

leur échine saillante toujours écorchée, semblent implorer à titre de

bienfait le couteau de l’équarrisseur, car donner de la nourriture

aux animaux est regardé comme un soin superflu par l’insouciance

méridionale; les harnais, rompus la plupart du temps, ont des

suppléments de corde, et quand le cocher a rassemblé ses guides et fait

clapper sa langue pour décider le départ, on croirait que les chevaux

vont s’évanouir et la voiture se dissiper en fumée comme le carrosse

de Cendrillon lorsqu’elle revient du bal passé minuit, malgré l’ordre

de la fée. Il n’en est rien cependant; les rosses se roidissent sur

leurs jambes et, après quelques titubations, prennent un galop qu’elles

ne quittent plus: le cocher leur communique son ardeur, et la mèche

de son fouet sait faire jaillir la dernière étincelle de vie cachée

dans ces carcasses. Cela piaffe, agite la tête, se donne des airs

fringants, écarquille l’œil, élargit la narine, et soutient une allure

que n’égaleraient pas les plus rapides trotteurs anglais. Comment ce

phénomène s’accomplit-il, et quelle puissance fait courir ventre à

terre des bêtes mortes? C’est ce que nous n’expliquerons pas. Toujours

est-il que ce miracle a lieu journellement à Naples et que personne

n’en témoigne de surprise.

La calèche de M. Paul d’Aspremont volait à travers la foule compacte,

rasant les boutiques d’acquajoli aux guirlandes de citrons, les

cuisines de fritures ou de macaronis en plein vent, les étalages de

fruits de mer et les tas de pastèques disposés sur la voie publique

comme les boulets dans les parcs d’artillerie. A peine si les lazzaroni

couchés le long des murs, enveloppés de leurs cabans, daignaient

retirer leurs jambes pour les soustraire à l’atteinte des attelages; de

temps à autre, un corricolo, filant entre ses grandes roues écarlates,

passait encombré d’un monde de moines, de nourrices, de facchini et de

polissons, à côté de la calèche dont il frisait l’essieu au milieu

d’un nuage de poussière et de bruit. Les corricoli sont proscrits

maintenant, et il est défendu d’en créer de nouveaux; mais on peut

ajouter une caisse neuve à de vieilles roues, ou des roues neuves à une

vieille caisse; moyen ingénieux qui permet à ces bizarres véhicules de

durer longtemps encore à la grande satisfaction des amateurs de couleur

locale.

Notre voyageur ne prêtait qu’une attention fort distraite à ce

spectacle animé et pittoresque qui eût certes absorbé un touriste

n’ayant pas trouvé à l’hôtel de Rome un billet à son adresse, signé

ALICIA W.

Il regardait vaguement la mer limpide et bleue, où se distinguaient,

dans une lumière brillante, et nuancées par le lointain de teintes

d’améthyste et de saphir, les belles îles semées en éventail à l’entrée

du golfe, Capri, Ischia, Nisida, Procida, dont les noms harmonieux

résonnent comme des dactyles grecs, mais son âme n’était pas là;

elle volait à tire-d’aile du côté de Sorrente, vers la petite maison

blanche enfouie dans la verdure dont parlait la lettre d’Alicia. En

ce moment la figure de M. d’Aspremont n’avait pas cette expression

indéfinissablement déplaisante qui la caractérisait quand une joie

intérieure n’en harmonisait pas les perfections disparates: elle était

vraiment belle et sympathique, pour nous servir d’un mot cher aux

Italiens; l’arc de ses sourcils était détendu; les coins de sa bouche

ne s’abaissaient pas dédaigneusement, et une lueur tendre illuminait

ses yeux calmes:—on eût parfaitement compris en le voyant alors

les sentiments que semblaient indiquer à son endroit les phrases

demi-tendres, demi-moqueuses écrites sur le papier cream-lead. Son

originalité soutenue de beaucoup de distinction ne devait pas déplaire

à une jeune miss, librement élevée à la manière anglaise par un vieil

oncle très-indulgent.

Au train dont le cocher poussait ses bêtes, l’on eût bientôt dépassé

Chiaja, la Marinella, et la calèche roula dans la campagne sur cette

route remplacée aujourd’hui par un chemin de fer. Une poussière noire,

pareille à du charbon pilé, donne un aspect plutonique à toute cette

plage que recouvre un ciel étincelant et que lèche une mer du plus

suave azur; c’est la suie du Vésuve tamisée par le vent qui saupoudre

cette rive, et fait ressembler les maisons de Portici et de Torre del

Greco à des usines de Birmingham. M. d’Aspremont ne s’occupa nullement

du contraste de la terre d’ébène et du ciel de saphir, il lui tardait

d’être arrivé. Les plus beaux chemins sont longs lorsque miss Alicia

vous attend au bout, et qu’on lui a dit adieu il y a six mois sur la

jetée de Folkestone: le ciel et la mer de Naples y perdent leur magie.

La calèche quitta la route, prit un chemin de traverse, et s’arrêta

devant une porte formée de deux piliers de briques blanchies,

surmontées d’urnes de terre rouge, où des aloès épanouissaient leurs

feuilles pareilles à des lames de fer blanc et pointues comme des

poignards. Une claire-voie peinte en vert servait de fermeture. La

muraille était remplacée par une haie de cactus, dont les pousses

faisaient des coudes difformes et entremêlaient inextricablement leurs

raquettes épineuses.

Au-dessus de la haie, trois ou quatre énormes figuiers étalaient par

masses compactes leurs larges feuilles d’un vert métallique avec une

vigueur de végétation tout africaine; un grand pin parasol balançait

son ombelle, et c’est à peine si, à travers les interstices de ces

frondaisons luxuriantes, l’œil pouvait démêler la façade de la maison

brillant par plaques blanches derrière ce rideau touffu.

Une servante basanée, aux cheveux crépus, et si épais que le peigne s’y

serait brisé, accourut au bruit de la voiture, ouvrit la claire-voie,

et, précédant M. d’Aspremont dans une allée de lauriers-roses dont les

branches lui caressaient la joue avec leurs fleurs, elle le conduisit

à la terrasse où miss Alicia Ward prenait le thé en compagnie de son

oncle.

Par un caprice très-convenable chez une jeune fille blasée sur tous les

conforts et toutes les élégances, et peut-être aussi pour contrarier

son oncle, dont elle raillait les goûts bourgeois, miss Alicia avait

choisi, de préférence à des logis civilisés, cette villa, dont les

maîtres voyageaient, et qui était restée plusieurs années sans

habitants. Elle trouvait dans ce jardin abandonné, et presque revenu

à l’état de nature, une poésie sauvage qui lui plaisait; sous l’actif

climat de Naples, tout avait poussé avec une activité prodigieuse.

Orangers, myrtes, grenadiers, limons, s’en étaient donné à cœur joie,

et les branches, n’ayant plus à craindre la serpette de l’émondeur,

se donnaient la main d’un bout de l’allée à l’autre, ou pénétraient

familièrement dans les chambres par quelque vitre brisée.—Ce n’était

pas, comme dans le Nord, la tristesse d’une maison déserte, mais la

gaieté folle et la pétulance heureuse de la nature du Midi livrée à

elle-même; en l’absence du maître, les végétaux exubérants se donnaient

le plaisir d’une débauche de feuilles, de fleurs, de fruits et de

parfums; ils reprenaient la place que l’homme leur dispute.

Lorsque le commodore—c’est ainsi qu’Alicia appelait familièrement

son oncle—vit ce fourré impénétrable et à travers lequel on n’aurait

pu s’avancer qu’à l’aide d’un sabre d’abatage, comme dans les forêts

d’Amérique, il jeta les hauts cris et prétendit que sa nièce était

décidément folle. Mais Alicia lui promit gravement de faire pratiquer

de la porte d’entrée au salon et du salon à la terrasse un passage

suffisant pour un tonneau de malvoisie—seule concession qu’elle

pouvait accorder au positivisme avunculaire.—Le commodore se résigna,

car il ne savait pas résister à sa nièce, et en ce moment, assis

vis-à-vis d’elle sur la terrasse, il buvait à petits coups, sous

prétexte de thé, une grande tasse de rhum.

Cette terrasse, qui avait principalement séduit la jeune miss, était

en effet fort pittoresque, et mérite une description particulière, car

Paul d’Aspremont y reviendra souvent, et il faut peindre le décor des

scènes que l’on raconte.

On montait à cette terrasse, dont les pans à pic dominaient un chemin

creux, par un escalier de larges dalles disjointes où prospéraient de

vivaces herbes sauvages. Quatre colonnes frustes, tirées de quelque

ruine antique et dont les chapiteaux perdus avaient été remplacés

par des dés de pierre, soutenaient un treillage de perches enlacées

et plafonnées de vigne. Des garde-fous tombaient en nappes et en

guirlandes les lambruches et les plantes pariétaires. Au pied des murs,

le figuier d’Inde, l’aloès, l’arbousier poussaient dans un désordre

charmant, et au delà d’un bois que dépassait un palmier et trois pins

d’Italie, la vue s’étendait sur des ondulations de terrain semées de

blanches villas, s’arrêtait sur la silhouette violâtre du Vésuve, ou se

perdait sur l’immensité bleue de la mer.

Lorsque M. Paul d’Aspremont parut au sommet de l’escalier, Alicia se

leva, poussa un petit cri de joie et fit quelques pas à sa rencontre.

Paul lui prit la main à l’anglaise, mais la jeune fille éleva cette

main prisonnière à la hauteur des lèvres de son ami avec un mouvement

plein de gentillesse enfantine et de coquetterie ingénue.

Le commodore essaya de se dresser sur ses jambes un peu goutteuses,

et il y parvint après quelques grimaces de douleur qui contrastaient

comiquement avec l’air de jubilation épanoui sur sa large face; il

s’approcha d’un pas assez alerte pour lui du charmant groupe des

deux jeunes gens, et tenailla la main de Paul de manière à lui mouler

les doigts en creux les uns contre les autres, ce qui est la suprême

expression de la vieille cordialité britannique.

Miss Alicia Ward appartenait à cette variété d’Anglaises brunes

qui réalisent un idéal dont les conditions semblent se contrarier:

c’est-à-dire une peau d’une blancheur éblouissante à rendre jaune le

lait, la neige, le lis, l’albâtre, la cire vierge, et tout ce qui sert

aux poëtes à faire des comparaisons blanches; des lèvres de cerise, et

des cheveux aussi noirs que la nuit sur les ailes du corbeau. L’effet

de cette opposition est irrésistible et produit une beauté à part

dont on ne saurait trouver l’équivalent ailleurs.—Peut-être quelques

Circassiennes élevées dès l’enfance au sérail offrent-t-elles ce teint

miraculeux, mais il faut nous en fier là-dessus aux exagérations de la

poésie orientale et aux gouaches de Léwis représentant les harems du

Caire. Alicia était assurément le type le plus parfait de ce genre de

beauté.

L’ovale allongé de sa tête, son teint d’une incomparable pureté, son

nez fin, mince, transparent, ses yeux d’un bleu sombre frangés de

longs cils qui palpitaient sur ses joues rosées comme des papillons

noirs lorsqu’elle abaissait ses paupières, ses lèvres colorées d’une

pourpre éclatante, ses cheveux tombant en volutes brillantes comme

des rubans de satin de chaque côté de ses joues et de son col de

cygne, témoignaient en faveur de ces romanesques figures de femmes

de Maclise, qui, à l’Exposition universelle, semblaient de charmantes

impostures.

Alicia portait une robe de grenadine à volants festonnés et brodés

de palmettes rouges, qui s’accordaient à merveille avec les tresses

de corail à petits grains composant sa coiffure, son collier et

ses bracelets; cinq pampilles suspendues à une perle de corail à

facettes tremblaient au lobe de ses oreilles petites et délicatement

enroulées.—Si vous blâmez cet abus du corail, songez que nous sommes

à Naples, et que les pêcheurs sortent tout exprès de la mer pour vous

présenter ces branches que l’air rougit.

Nous vous devons, après le portrait de miss Alicia Ward, ne fût-ce que

pour faire opposition, tout au moins une caricature du commodore à la

manière de Hogarth.

Le commodore, âgé de quelque soixante ans, présentait cette

particularité d’avoir la face d’un cramoisi uniformément enflammé,

sur lequel tranchaient des sourcils blancs et des favoris de même

couleur, et taillés en côtelettes, ce qui le rendait pareil à un

vieux Peau Rouge qui se serait tatoué avec de la craie. Les coups de

soleil, inséparables d’un voyage d’Italie, avaient ajouté quelques

couches de plus à cette ardente coloration, et le commodore faisait

involontairement penser à une grosse praline entourée de coton. Il

était habillé des pieds à la tête, veste, gilet, pantalon et guêtres,

d’une étoffe vigogne d’un gris vineux, et que le tailleur avait dû

affirmer, sur son honneur, être la nuance la plus à la mode et la

mieux portée, en quoi peut-être ne mentait-il pas. Malgré ce teint

enluminé et ce vêtement grotesque, le commodore n’avait nullement l’air

commun. Sa propreté rigoureuse, sa tenue irréprochable et ses grandes

manières indiquaient le parfait gentleman, quoiqu’il eût plus d’un

rapport extérieur avec les Anglais de vaudeville comme les parodient

Hoffmann ou Levassor. Son caractère, c’était d’adorer sa nièce et de

boire beaucoup de porto et de rhum de la Jamaïque pour entretenir

l’humide radical, d’après la méthode du caporal Trimm.

«Voyez comme je me porte bien maintenant et comme je suis belle!

Regardez mes couleurs; je n’en ai pas encore autant que mon oncle; cela

ne viendra pas, il faut l’espérer.—Pourtant ici j’ai du rose, du vrai

rose, dit Alicia en passant sur sa joue son doigt effilé terminé par un

ongle luisant comme l’agate; j’ai engraissé aussi, et l’on ne sent plus

ces pauvres petites salières qui me faisaient tant de peine lorsque

j’allais au bal. Dites, faut-il être coquette pour se priver pendant

trois mois de la compagnie de son fiancé, afin qu’après l’absence il

vous retrouve fraîche et superbe!»

Et en débitant cette tirade du ton enjoué et sautillant qui lui était

familier, Alicia se tenait debout devant Paul comme pour provoquer et

défier son examen.

«N’est-ce pas, ajouta le commodore, qu’elle est robuste à présent et

superbe comme ces filles de Procida qui portent des amphores grecques

sur la tête?

—Assurément, commodore, répondit Paul; miss Alicia n’est pas devenue

plus belle, c’était impossible, mais elle est visiblement en meilleure

santé que lorsque, par coquetterie, à ce qu’elle prétend, elle m’a

imposé cette pénible séparation.»

Et son regard s’arrêtait avec une fixité étrange sur la jeune fille

posée devant lui.

Soudain les jolies couleurs roses qu’elle se vantait d’avoir conquises

disparurent des joues d’Alicia, comme la rougeur du soir quitte les

joues de neige de la montagne quand le soleil s’enfonce à l’horizon;

toute tremblante, elle porta la main à son cœur; sa bouche charmante et

pâlie se contracta.

Paul alarmé se leva, ainsi que le commodore; les vives couleurs

d’Alicia avaient reparu; elle souriait avec un peu d’effort.

«Je vous ai promis une tasse de thé ou un sorbet; quoique Anglaise, je

vous conseille le sorbet. La neige vaut mieux que l’eau chaude, dans ce

pays voisin de l’Afrique, et où le sirocco arrive en droite ligne.»

Tous les trois prirent place autour de la table de pierre, sous le

plafond des pampres; le soleil s’était plongé dans la mer, et le jour

bleu qu’on appelle la nuit à Naples succédait au jour jaune. La lune

semait des pièces d’argent sur la terrasse, par les déchiquetures

du feuillage;—la mer bruissait sur la rive comme un baiser, et

l’on entendait au loin le frisson de cuivre des tambours de basque

accompagnant les tarentelles...

Il fallut se quitter;—Vicè, la fauve servante à chevelure crépue,

vint avec un falot pour reconduire Paul à travers les dédales du

jardin. Pendant qu’elle servait les sorbets et l’eau de neige, elle

avait attaché sur le nouveau venu un regard mélangé de curiosité et de

crainte. Sans doute, le résultat de l’examen n’avait pas été favorable

pour Paul, car le front de Vicè, jaune déjà comme un cigare, s’était

rembruni encore, et, tout en accompagnant l’étranger, elle dirigeait

contre lui, de façon à ce qu’il ne pût l’apercevoir, le petit doigt et

l’index de sa main, tandis que les deux autres doigts, repliés sous la

paume, se joignaient au pouce comme pour former un signe cabalistique.

Romans et contes · 第 21 / 71 题