IV

Le beau temps ne tarda pas à se rétablir, un vif rayon de soleil sécha

en quelques minutes les dernières larmes de l’ondée, et la foule

recommença à fourmiller joyeusement sur le quai. Mais Timberio, le

portefaix, n’en parut pas moins garder son idée à l’endroit du jeune

étranger français, et prudemment il transporta ses pénates hors de la

vue des fenêtres de l’hôtel: quelques lazzaroni de sa connaissance

lui témoignèrent leur surprise de ce qu’il abandonnait une station

excellente pour en choisir une beaucoup moins favorable.

«Je la donne à qui veut la prendre, répondit-il en hochant la tête d’un

air mystérieux; on sait ce qu’on sait.»

Paul déjeuna dans sa chambre, car soit timidité, soit dédain, il

n’aimait pas à se trouver en public; puis il s’habilla, et pour

attendre l’heure convenable de se rendre chez miss Ward, il visita le

musée des Studj: il admira d’un œil distrait la précieuse collection

de vases campaniens, les bronzes retirés des fouilles de Pompeï, le

casque grec d’airain vert-de-grisé contenant encore la tête du soldat

qui le portait, le morceau de boue durcie conservant comme un moule

l’empreinte d’un charmant torse de jeune femme surprise par l’éruption

dans la maison de campagne d’Arrius Diomedès, l’Hercule Farnèse et

sa prodigieuse musculature, la Flore, la Minerve archaïque, les deux

Balbus, et la magnifique statue d’Aristide, le morceau le plus parfait

peut-être que l’antiquité nous ait laissé. Mais un amoureux n’est pas

un appréciateur bien enthousiaste des monuments de l’art; pour lui le

moindre profil de la tête adorée vaut tous les marbres grecs ou romains.

Étant parvenu à user tant bien que mal deux ou trois heures aux Studj,

il s’élança dans sa calèche et se dirigea vers la maison de campagne où

demeurait miss Ward. Le cocher, avec cette intelligence des passions

qui caractérise les natures méridionales, poussait à outrance ses

haridelles, et bientôt la voiture s’arrêta devant les piliers surmontés

de vases de plantes grasses que nous avons déjà décrits. La même

servante vint entr’ouvrir la claire-voie; ses cheveux s’entortillaient

toujours en boucles indomptables; elle n’avait comme la première fois,

pour tout costume qu’une chemise de grosse toile brodée aux manches

et au col d’agréments en fil de couleur et qu’un jupon en étoffe

épaisse et bariolée transversalement, comme en portent les femmes de

Procida; ses jambes, nous devons l’avouer, étaient dénuées de bas,

et elle posait à nu sur la poussière des pieds qu’eût admirés un

sculpteur. Seulement un cordon noir soutenait sur sa poitrine un paquet

de petites breloques de forme singulière en corne et en corail, sur

lequel, à la visible satisfaction de Vicè, se fixa le regard de Paul.

Miss Alicia était sur la terrasse, le lieu de la maison où elle se

tenait de préférence. Un hamac indien de coton rouge et blanc, orné

de plumes d’oiseau, accroché à deux des colonnes qui supportaient

le plafond de pampres, balançait la nonchalance de la jeune fille,

enveloppée d’un léger peignoir de soie écrue de la Chine, dont elle

fripait impitoyablement les garnitures tuyautées. Ses pieds dont on

apercevait la pointe à travers les mailles du hamac, étaient chaussés

de pantoufles en fibres d’aloès, et ses beaux bras nus se recroisaient

au-dessus de sa tête, dans l’attitude de la Cléopâtre antique, car,

bien qu’on ne fût qu’au commencement de mai, il faisait déjà une

chaleur extrême, et des milliers de cigales grinçaient en chœur sous

les buissons d’alentour.

Le commodore, en costume de planteur et assis sur un fauteuil de jonc,

tirait à temps égaux la corde qui mettait le hamac en mouvement.

Un troisième personnage complétait le groupe: c’était le comte

d’Altavilla, jeune élégant Napolitain dont la présence amena sur le

front de Paul cette contraction qui donnait à sa physionomie une

expression de méchanceté diabolique.

Le comte était, en effet, un de ces hommes qu’on ne voit pas volontiers

auprès d’une femme qu’on aime. Sa haute taille avait des proportions

parfaites; des cheveux noirs comme le jais, massés par des touffes

abondantes, accompagnaient son front uni et bien coupé; une étincelle

du soleil de Naples scintillait dans ses yeux, et ses dents larges et

fortes, mais pures comme des perles, paraissaient encore avoir plus

d’éclat à cause du rouge vif de ses lèvres et de la nuance olivâtre

de son teint. La seule critique qu’un goût méticuleux eût pu formuler

contre le comte, c’est qu’il était trop beau.

Quant à ses habits, Altavilla les faisait venir de Londres, et le dandy

le plus sévère eût approuvé sa tenue. Il n’y avait d’italien dans toute

sa toilette que des boutons de chemise d’un trop grand prix. Là le

goût bien naturel de l’enfant du Midi pour les joyaux se trahissait.

Peut-être aussi que partout ailleurs qu’à Naples on eût remarqué comme

d’un goût médiocre le faisceau de branches de corail bifurquées, de

mains de lave de Vésuve aux doigts repliés ou brandissant un poignard,

de chiens alongés sur leurs pattes, de cornes blanches et noires, et

autres menus objets analogues qu’un anneau commun suspendait à la

chaîne de sa montre; mais un tour de promenade dans la rue de Tolède

ou à la Villa Reale eût suffi pour démontrer que le comte n’avait rien

d’excentrique en portant à son gilet ces breloques bizarres.

Lorsque Paul d’Aspremont se présenta, le comte, sur l’instante prière

de miss Ward, chantait une de ces délicieuses mélodies populaires

napolitaines, sans nom d’auteur, et dont une seule, recueillie par un

musicien, suffirait à faire la fortune d’un opéra.—A ceux qui ne les

ont pas entendues, sur la rive de Chiaja ou sur le môle, de la bouche

d’un lazzaronne, d’un pêcheur ou d’une trovatelle, les charmantes

romances de Gordigiani en pourront donner une idée. Cela est fait d’un

soupir de brise, d’un rayon de lune, d’un parfum d’oranger et d’un

battement de cœur.

Alicia, avec sa jolie voix anglaise un peu fausse, suivait le motif

qu’elle voulait retenir, et elle fit, tout en continuant, un petit

signe amical à Paul, qui la regardait d’un air assez peu aimable,

froissé de la présence de ce beau jeune homme.

Une des cordes du hamac se rompit, et miss Ward glissa à terre, mais

sans se faire mal; six mains se tendirent vers elle simultanément.

La jeune fille était déjà debout, toute rose de pudeur, car il est

_improper_ de tomber devant des hommes. Cependant, pas un des chastes

plis de sa robe ne s’était dérangé.

«J’avais pourtant essayé ces cordes moi-même, dit le commodore, et miss

Ward ne pèse guère plus qu’un colibri.»

Le comte d’Altavilla hocha la tête d’un air mystérieux: en lui-même

évidemment il expliquait la rupture de la corde par une tout autre

raison que celle de la pesanteur; mais, en homme bien élevé, il garda

le silence, et se contenta d’agiter la grappe de breloques de son gilet.

Comme tous les hommes qui deviennent maussades et farouches lorsqu’ils

se trouvent en présence d’un rival qu’ils jugent redoutable, au lieu

de redoubler de grâce et d’amabilité, Paul d’Aspremont, quoiqu’il

eût l’usage du monde, ne parvint pas à cacher sa mauvaise humeur; il

ne répondait que par monosyllabes, laissait tomber la conversation,

et en se dirigeant vers Altavilla, son regard prenait son expression

sinistre; les fibrilles jaunes se tortillaient sous la transparence

grise de ses prunelles comme des serpents d’eau dans le fond d’une

source.

Toutes les fois que Paul le regardait ainsi, le comte, par un geste en

apparence machinal, arrachait une fleur d’une jardinière placée près de

lui et la jetait de façon à couper l’effluve de l’œillade irritée.

«Qu’avez-vous donc à fourrager ainsi ma jardinière? s’écria miss Alicia

Ward, qui s’aperçut de ce manége. Que vous ont fait mes fleurs pour les

décapiter?

—Oh! rien, miss; c’est un tic involontaire, répondit Altavilla en

coupant de l’ongle une rose superbe qu’il envoya rejoindre les autres.

—Vous m’agacez horriblement, dit Alicia; et sans le savoir vous

choquez une de mes manies. Je n’ai jamais cueilli une fleur. Un bouquet

m’inspire une sorte d’épouvante: ce sont des fleurs mortes, des

cadavres de roses, de verveines ou de pervenches, dont le parfum a pour

moi quelque chose de sépulcral.

—Pour expier les meurtres que je viens de commettre, dit le comte

Altavilla en s’inclinant, je vous enverrai cent corbeilles de fleurs

vivantes.»

Paul s’était levé, et d’un air contraint tortillait le bord de son

chapeau comme minutant une sortie.

«Quoi! vous partez déjà? dit miss Ward.

—J’ai des lettres à écrire, des lettres importantes.

—Oh! le vilain mot que vous venez de prononcer là! dit la jeune fille

avec une petite moue; est-ce qu’il y a des lettres importantes quand ce

n’est pas à moi que vous écrivez?

—Restez donc, Paul, dit le commodore; j’avais arrangé dans ma tête

un plan de soirée, sauf l’approbation de ma nièce: nous serions allés

d’abord boire un verre d’eau de la fontaine de Santa-Lucia, qui sent

les œufs gâtés, mais qui donne l’appétit; nous aurions mangé une ou

deux douzaines d’huîtres, blanches et rouges, à la poissonnerie, dîné

sous une treille dans quelque osteria bien napolitaine, bu du falerne

et du lacryma-christi, et terminé le divertissement par une visite

au seigneur Pulcinella. Le comte nous eût expliqué les finesses du

dialecte.»

Ce plan parut peu séduire M. d’Aspremont, et il se retira après avoir

salué froidement.

Altavilla resta encore quelques instants; et comme miss Ward, fâchée du

départ de Paul, n’entra pas dans l’idée du commodore, il prit congé.

Deux heures après, miss Alicia recevait une immense quantité de pots

de fleurs, des plus rares, et, ce qui la surprit davantage, une

monstrueuse paire de cornes de bœuf de Sicile, transparentes comme le

jaspe, polies comme l’agate, qui mesuraient bien trois pieds de long et

se terminaient par de menaçantes pointes noires. Une magnifique monture

de bronze doré permettait de poser les cornes, le piton en l’air, sur

une cheminée, une console ou une corniche.

Vicè, qui avait aidé les porteurs à déballer fleurs et cornes, parut

comprendre la portée de ce cadeau bizarre.

Elle plaça bien en évidence, sur la table de pierre, les superbes

croissants, qu’on aurait pu croire arrachés au front du taureau divin

qui portait Europe, et dit: «Nous voilà maintenant en bon état de

défense.

—Que voulez-vous dire, Vicè? demanda miss Ward.

—Rien... sinon que le signor français a de bien singuliers yeux.»

V

L’heure des repas était passée depuis longtemps, et les feux de charbon

qui pendant le jour changeaient en cratère du Vésuve la cuisine de

l’hôtel de Rome, s’éteignaient lentement en braise sous les étouffoirs

de tôle; les casseroles avaient repris leur place à leurs clous

respectifs et brillaient en rang comme les boucliers sur le bordage

d’une trirème antique;—une lampe de cuivre jaune, semblable à celles

qu’on retire des fouilles de Pompeï et suspendue par une triple

chaînette à la maîtresse poutre du plafond, éclairait de ses trois

mèches plongeant naïvement dans l’huile le centre de la vaste cuisine

dont les angles restaient baignés d’ombre.

Les rayons lumineux tombant de haut modelaient avec des jeux d’ombre

et de clair très-pittoresques un groupe de figures caractéristiques

réunies autour de l’épaisse table de bois, toute hachée et sillonnée

de coups de tranche-lard, qui occupait le milieu de cette grande salle

dont la fumée des préparations culinaires avait glacé les parois

de ce bitume si cher aux peintres de l’école de Caravage. Certes,

l’Espagnolet ou Salvator Rosa, dans leur robuste amour du vrai,

n’eussent pas dédaigné les modèles rassemblés là par le hasard, où,

pour parler plus exactement, par une habitude de tous les soirs.

Il y avait d’abord le chef Virgilio Falsacappa, personnage fort

important, d’une stature colossale et d’un embonpoint formidable,

qui aurait pu passer pour un des convives de Vitellius si, au lieu

d’une veste de basin blanc, il eût porté une toge romaine bordée de

pourpre: ses traits prodigieusement accentués formaient comme une

espèce de caricature sérieuse de certains types des médailles antiques;

d’épais sourcils noirs saillants d’un demi-pouce couronnaient ses

yeux, coupés comme ceux des masques de théâtre; un énorme nez jetait

son ombre sur une large bouche qui semblait garnie de trois rangs

de dents comme la gueule du requin. Un fanon puissant comme celui du

taureau Farnèse unissait le menton, frappé d’une fossette à y fourrer

le poing, à un col d’une vigueur athlétique tout sillonné de veines et

de muscles. Deux touffes de favoris, dont chacun eût pu fournir une

barbe raisonnable à un sapeur, encadraient cette large face martelée

de tons violents: des cheveux noirs frisés, luisants, où se mêlaient

quelques fils argentés, se tordaient sur son crâne en petites mèches

courtes, et sa nuque plissée de trois boursouflures transversales

débordait du collet de sa veste; aux lobes de ses oreilles, relevées

par les apophyses de mâchoires capables de broyer un bœuf dans une

journée, brillaient des boucles d’argent grandes comme le disque de la

lune; tel était maître Virgilio Falsacappa, que son tablier retroussé

sur la hanche et son couteau plongé dans une gaîne de bois faisaient

ressembler à un victimaire plus qu’à un cuisinier.

Ensuite apparaissait Timberio le portefaix, que la gymnastique de sa

profession et la sobriété de son régime, consistant en une poignée

de macaroni demi-cru et saupoudré de cacio-cavallo, une tranche de

pastèque et un verre d’eau à la neige, maintenait dans un état de

maigreur relative, et qui, bien nourri, eût certes atteint l’embonpoint

de Falsacappa, tant sa robuste charpente paraissait faite pour

supporter un poids énorme de chair. Il n’avait d’autre costume qu’un

caleçon, un long gilet d’étoffe brune et un grossier caban jeté sur

l’épaule.

Appuyé sur le bord de la table, Scazziga, le cocher de la calèche

de louage dont se servait M. Paul d’Aspremont, présentait aussi une

physionomie frappante; ses traits irréguliers et spirituels étaient

empreints d’une astuce naïve; un sourire de commande errait sur ses

lèvres moqueuses, et l’on voyait à l’aménité de ses manières qu’il

vivait en relation perpétuelle avec les gens comme il faut; ses habits

achetés à la friperie simulaient une espèce de livrée dont il n’était

pas médiocrement fier, et qui, dans son idée, mettait une grande

distance sociale entre lui et le sauvage Timberio; sa conversation

s’émaillait de mots anglais et français qui ne cadraient pas toujours

heureusement avec le sens de ce qu’il voulait dire, mais qui n’en

excitaient pas moins l’admiration des filles de cuisine et des

marmitons, étonnés de tant de science.

Un peu en arrière se tenaient deux jeunes servantes dont les traits

rappelaient avec moins de noblesse, sans doute, ce type si connu

des monnaies syracusaines: front bas, nez tout d’une pièce avec le

front, lèvres un peu épaisses, menton empâté et fort; des bandeaux de

cheveux d’un noir bleuâtre allaient se rejoindre derrière leur tête

à un pesant chignon traversé d’épingles terminées par des boules de

corail; des colliers de même matière cerclaient à triple rang leurs

cols de cariatide, dont l’usage de porter les fardeaux sur la tête

avait renforcé les muscles.—Des dandies eussent à coup sûr méprisé

ces pauvres filles qui conservaient pur de mélange le sang des belles

races de la grande Grèce; mais tout artiste, à leur aspect, eût tiré

son carnet de croquis et taillé son crayon.

Avez-vous vu à la galerie du maréchal Soult le tableau de Murillo où

des chérubins font la cuisine? Si vous l’avez vu, cela nous dispensera

de peindre ici les têtes des trois ou quatre marmitons bouclés et

frisés qui complétaient le groupe.

Le conciliabule traitait une question grave. Il s’agissait de M. Paul

d’Aspremont, le voyageur français arrivé par le dernier vapeur: la

cuisine se mêlait de juger l’appartement.

Timberio le portefaix avait la parole, et il faisait des pauses entre

chacune de ses phrases, comme un acteur en vogue, pour laisser à son

auditoire le temps d’en bien saisir toute la portée, d’y donner son

assentiment ou d’élever des objections.

«Suivez bien mon raisonnement, disait l’orateur; _le Léopold_, est un

honnête bateau à vapeur toscan, contre lequel il n’y a rien à objecter,

sinon qu’il transporte trop d’hérétiques anglais...

—Les hérétiques anglais payent bien, interrompit Scazziga, rendu plus

tolérant par les pourboires.

—Sans doute; c’est bien le moins que lorsqu’un hérétique fait

travailler un chrétien, il le récompense généreusement, afin de

diminuer l’humiliation.

—Je ne suis pas humilié de conduire un _forestier_ dans ma voiture;

je ne fais pas, comme toi, métier de bête de somme, Timberio.

—Est-ce que je ne suis pas baptisé aussi bien que toi? répliqua le

portefaix en fronçant le sourcil et en fermant les poings.

—Laissez parler Timberio, s’écria en chœur l’assemblée, qui craignait

de voir cette dissertation intéressante tourner en dispute.

—Vous m’accorderez, reprit l’orateur calmé, qu’il faisait un temps

superbe lorsque _le Léopold_ est entré dans le port?

—On vous l’accorde, Timberio, fit le chef avec une majesté

condescendante.

—La mer était unie comme une glace, continua le facchino, et pourtant

une vague énorme a secoué si rudement la barque de Gennaro qu’il est

tombé à l’eau avec deux ou trois de ses camarades.—Est-ce naturel?

Gennaro a le pied marin cependant, et il danserait la tarentelle sans

balancier sur une vergue.

—Il avait peut-être bu un fiasque d’Asprino de trop, objecta Scazziga,

le rationaliste de l’assemblée.

—Pas même un verre de limonade, poursuivit Timberio; mais il y avait

à bord du bateau à vapeur un monsieur qui le regardait d’une certaine

manière,—vous m’entendez!

—Oh! parfaitement, répondit le chœur en allongeant avec un ensemble

admirable l’index et le petit doigt.

—Et ce monsieur, dit Timberio, n’était autre que M. Paul d’Aspremont.

—Celui qui loge au numéro 3, demanda le chef, et à qui j’envoie son

dîner sur un plateau?

—Précisément, répondit la plus jeune et la plus jolie des servantes;

je n’ai jamais vu de voyageur plus sauvage, plus désagréable et plus

dédaigneux; il ne m’a adressé ni un regard, ni une parole, et pourtant

je vaux un compliment, disent tous ces messieurs.

—Vous valez mieux que cela, Gelsomina, ma belle, dit galamment

Timberio; mais c’est un bonheur pour vous que cet étranger ne vous ait

pas remarquée.

—Tu es aussi par trop superstitieux, objecta le sceptique Scazziga,

que ses relations avec les étrangers avaient rendu légèrement

voltairien.

—A force de fréquenter les hérétiques tu finiras par ne plus même

croire à saint Janvier.

—Si Gennaro s’est laissé tomber à la mer, ce n’est pas une raison,

continua Scazziga qui défendait sa pratique, pour que M. Paul

d’Aspremont ait l’influence que tu lui attribues.

—Il te faut d’autres preuves: ce matin je l’ai vu à la fenêtre,

l’œil fixé sur un nuage pas plus gros que la plume qui s’échappe d’un

oreiller décousu, et aussitôt des vapeurs noires se sont assemblées, et

il est tombé une pluie si forte que les chiens pouvaient boire debout.»

Scazziga n’était pas convaincu et hochait la tête d’un air de doute.

«Le groom ne vaut d’ailleurs pas mieux que le maître, continua

Timberio, et il faut que ce singe botté ait des intelligences avec

le diable pour m’avoir jeté par terre, moi qui le tuerais d’une

chiquenaude.

—Je suis de l’avis de Timberio, dit majestueusement le chef de

cuisine; l’étranger mange peu; il a renvoyé les zuchettes farcies,

la friture de poulet et le macaroni aux tomates que j’avais pourtant

apprêtés de ma propre main! Quelque secret étrange se cache sous cette

sobriété. Pourquoi un homme riche se priverait-il de mets savoureux et

ne prendrait-il qu’un potage aux œufs et une tranche de viande froide?

—Il a les cheveux roux, dit Gelsomina en passant les doigts dans la

noire forêt de ses bandeaux.

—Et les yeux un peu saillants, continua Pepina, l’autre servante.

—Très-rapprochés du nez, appuya Timberio.

—Et la ride qui se forme entre ses sourcils se creuse en fer à cheval,

dit en terminant l’instruction le formidable Virgilio Falsacappa; donc

il est...

—Ne prononcez pas le mot, c’est inutile, cria le chœur moins Scazziga,

toujours incrédule; nous nous tiendrons sur nos gardes.

—Quand je pense que la police me tourmenterait, dit Timberio, si par

hasard je lui laissais tomber une malle de trois cents livres sur la

tête, à ce _forestier_ de malheur!

—Scazziga est bien hardi de le conduire, dit Gelsomina.

—Je suis sur mon siége, il ne me voit que le dos, et ses regards ne

peuvent faire avec les miens l’angle voulu. D’ailleurs, je m’en moque.

—Vous n’avez pas de religion, Scazziga, dit le colossal Palforio, le

cuisinier à formes herculéennes; vous finirez mal.»

Pendant que l’on dissertait de la sorte sur son compte à la cuisine de

l’hôtel de Rome, Paul, que la présence du comte d’Altavilla chez miss

Ward avait mis de mauvaise humeur, était allé se promener à la villa

Reale; et plus d’une fois la ride de son front se creusa, et ses yeux

prirent leur regard fixe. Il crut voir Alicia passer en calèche avec le

comte et le commodore, et il se précipita vers la portière en posant

son lorgnon sur son nez pour être sûr qu’il ne se trompait pas: ce

n’était pas Alicia, mais une femme qui lui ressemblait un peu de loin.

Seulement, les chevaux de la calèche, effrayés sans doute du mouvement

brusque de Paul, s’emportèrent.

Paul prit une glace au café de l’Europe sur le largo du palais:

quelques personnes l’examinèrent avec attention, et changèrent de place

en faisant un geste singulier.

Il entra au théâtre de Pulcinella, où l’on donnait un spectacle

_tutto da ridere_. L’acteur se troubla au milieu de son improvisation

bouffonne et resta court; il se remit pourtant; mais au beau milieu

d’un lazzi, son nez de carton noir se détacha, et il ne put venir à

bout de le rajuster, et comme pour s’excuser, d’un signe rapide il

expliqua la cause de ses mésaventures, car le regard de Paul, arrêté

sur lui, lui ôtait tous ses moyens.

Les spectateurs voisins de Paul s’éclipsèrent un à un; M. d’Aspremont

se leva pour sortir, ne se rendant pas compte de l’effet bizarre qu’il

produisait, et dans le couloir il entendait prononcer à voix basse ce

mot étrange et dénué de sens pour lui: un jettatore! un jettatore!

Romans et contes · 第 23 / 71 题