On avait donné à l'une des compagnes de Julie deux petites souris

blanches, les plus jolies du monde; elles étaient renfermées dans un

grand bocal de verre à travers duquel on les voyait. On avait suspendu

au couvercle une espèce de petite roue qu'elles faisaient tourner avec

leurs pattes, comme les écureuils, en essayant de grimper dessus, et

elles s'imaginaient ainsi faire beaucoup de chemin. Cette jeune personne

n'avait pu les emporter à sa pension, et comme elle y devait rester

encore un an, Julie l'avait priée de les lui prêter pour ce temps-là,

promettant d'en avoir grand soin. En effet, Julie les soignait

elle-même. Sa mère ne voulait pas qu'elle eût des animaux pour en

charger les domestiques; car elle pensait que ces choses-là ne peuvent

amuser que quand on s'en occupe, et trouvait qu'il ne valait pas la

peine d'en avoir quand on ne s'en amusait pas. Julie leur donnait assez

régulièrement à manger, mais elle oubliait souvent de fermer le bocal;

alors elles s'échappaient. On les avait toujours rattrapées; mais un

jour qu'elles étaient à prendre l'air, et que Julie avait eu, selon sa

coutume, la précaution de laisser la porte de sa chambre ouverte, un

chat y entra, et Julie, qui arrivait dans ce moment, le vit, sans

pouvoir l'en empêcher, manger une de ses souris. Elle se désespéra,

s'écria vingt fois:

--Le maudit chat! l'horrible chat! et elle assura bien que si elle avait

su cela elle ne s'en serait pas chargée.

--Mon enfant, lui dit sa mère quand elle la vit un peu consolée, tout

votre malheur vient de ce qu'alors vous n'aviez pas encore lu le conte

de madame Croque-Mitaine.

--Comment! maman, dit Julie impatientée, qu'est-ce qu'il aurait fait à

cela?

--Vous y auriez vu qu'il ne faut jamais commencer une chose sans s'être

assuré de pouvoir la faire: car ce qui arriva à Louise et à Paul vint

de ce qu'avant de sortir pour aller chez la marchande de joujoux, ils

n'examinèrent point s'ils seraient capables d'y arriver sans s'égarer

et sans avoir peur des voitures; de même que vous n'avez point examiné,

avant de vous charger des souris, si vous seriez capable de les bien

soigner.

--Mais, maman, il fallait prévoir.

--Que vous seriez une étourdie, que les souris s'échapperaient d'un

bocal ouvert, et que, quand elles seraient dehors, le chat les

mangerait. C'est ne qu'il vous aurait été bien facile d'imaginer, si

vous aviez pu profiter de la morale de madame Croque-Mitaine.

--Mais, maman, dit Julie qui voulait détourner la conversation, vous

trouvez donc tout dans madame Croque-Mitaine?

--J'y pourrais trouver encore beaucoup de choses, et si vous le voulez,

nous en avons pour longtemps.

--Oh! non, non, maman, je vous en prie.

--Je veux bien n'en plus parler, ma fille, mais c'est à une condition,

c'est que vous ne vous aviserez plus de croire que ce que disent des

personnes raisonnables peut être un sujet de moquerie pour une petite

fille comme vous; et que quand leur conversation vous ennuiera, au lien

de prétendre que c'est parce qu'elle est ridicule, vous vous direz que

c'est parce que vous n'avez pas assez d'esprit pour la comprendre, ou

de raison pour en profiter. Prenez-y garde; si vous y manquez, je vous

remets, pour toute nourriture, à la morale de madame Croque-Mitaine.

LES PETITS BRIGANDS

--Pierre, Jacques, Louis, Simon, écoutez donc, écoutez donc! criait

Antoine à ses camarades, enfants du village de Macieux, qui jouaient

au petit palet sur la pelouse devant le village. Une voiture de poste

venait de passer; on avait jeté par la portière un papier renfermant des

débris d'un pâté: Antoine avait couru s'en emparer; et comme il savait

lire, parce qu'il était le fils du maître d'école du village, en

mangeant les miettes du pâté il avait lu dans le papier, qui était le

_Journal de l'Empire_ du 2 février 1812, le paragraphe suivant:

«_Berne, le 26 janvier 1812_.--Un certain nombre d'écoliers des deuxième

et troisième classes de notre collège, âgés de douze à quatorze ans, qui

avaient lu, dans leurs heures de récréation, des histoires romanesques

de brigands, s'étaient réunis, avaient nommé un capitaine et des

officiers, et s'étaient donné des noms de brigands. Ils tenaient des

assemblées secrètes dans lesquelles ils mangeaient et buvaient, et

s'engageaient par serment à voler et à garder le secret sur toutes leurs

opérations, etc.»

C'était cela qu'il voulait lire à ses camarades.

--Ah! des brigands! des brigands! dirent-ils tous à la fois après

l'avoir entendu, que cela est joli! il faut nous faire brigands.

Charles, veux-tu en être? crièrent-ils au neveu du curé, qui arrivait en

ce moment.

--Qu'est-ce que c'est? je le veux bien, dit Charles sans savoir ce que

c'était. Charles était un bon garçon, mais qui avait un grand tort,

c'était de ne pas obéir à son oncle, qui lui avait défendu d'aller avec

les autres petits garçons du village, presque tous très-mauvais sujets.

Au lieu de se soumettre à cet ordre, il s'arrêtait, toutes les fois

qu'il en trouvait l'occasion, avec l'un ou avec l'autre; il leur donnait

même rendez-vous aux endroits par où il devait passer quand son oncle

l'envoyait quelque part. Quand il était avec eux, ils lui faisaient

faire beaucoup de sottises qu'il n'aurait pas voulu faire, mais il ne

savait pas leur résister. Il se fâchait bien quand il les voyait jeter

des pierres dans les arbres pour abattre le fruit, marcher dans des

champs de blé mûr ou gâter des plants d'asperges; il disait alors qu'il

ne viendrait plus jouer, et il revenait toujours. Il dit qu'il voulait

bien être brigand, parce qu'il s'imagina que c'était un jeu.

On arrêta d'abord qu'il fallait prendre des bâtons. Les petits garçons

coururent à un tas de fagots et en tirèrent les plus gros cotrets.

Charles eut beau dire que ces fagots appartenaient à son oncle le

curé, qui les avait achetés le matin, on lui répondit que les brigands

n'avaient pas peur des messieurs, et que les messieurs du monde

n'avaient qu'à venir, qu'ils trouveraient à qui parler. Charles riait de

toutes ces sottises; et Simon, celui pour qui il avait le plus d'amitié,

parce qu'il était gai et bon enfant, quoique bien mauvais sujet, ayant

choisi un bâton pour lui, il le prit. Ils se mirent tous alors à remuer

leurs bâtons en levant la tête et en se donnant la figure la plus

méchante qu'il leur fut possible. Ils se demandèrent après cela ce

qu'ils allaient faire.

--Il faut d'abord jurer que nous sommes des brigands, dit Antoine; et

puis après, ajouta-t-il en regardant comment on disait dans son journal,

nous volerons tout ce que nous trouverons.

--Nous volerons! dit Charles, qui commençait à trouver ce jeu fort

singulier.

--Sûrement, puisque nous sommes des brigands.

--Je ne volerai pas.

--Ah! tu voleras, tu voleras, crièrent tous les petits garçons; tu es un

brigand, tu voleras.

--Je ne volerai pas.

--Qu'est-ce que cela nous fait donc? dit Simon, qui voulait toujours

tout arranger; si tu ne voles pas, ce sera tant pis pour toi.

--Oui, si tu es une bête, dirent les autres, ce sera tant pis pour toi,

tu ne viendras pas boire.

--Mais qu'est-ce que c'est que boire? demanda l'un de la troupe. Charles

dit que c'était de s'enivrer.

--Ah! oui, dit Antoine en regardant son journal; nous irons tous

ensemble au cabaret.

--On vous y laissera bien aller! dit Charles.

--Oh! des brigands n'ont peur de rien, et puis on ne le saura pas; nous

irons à Troux, à une lieue d'ici; des brigands n'ont pas besoin de

permission, ils font ce qu'ils veulent, et se moquent de tout le monde.

Et les petits garçons se mirent à remuer leurs bâtons d'un air encore

plus fier.

--Allons, dit Antoine, il faut jurer que nous sommes brigands.

--Bah! dit Charles, laissons-là ce bête de jeu, et jouons au petit

palet. Simon, viens jouer au petit palet, tu sais bien que je te dois

une revanche. Et Simon était assez disposé à aller prendre sa revanche;

mais les autres le retinrent, dirent qu'il fallait jurer; que Charles

pouvait bien s'en aller s'il voulait, puisqu'il était une bête. Charles

aurait dû s'en aller; cependant il resta. Antoine dit qu'il fallait

avoir du vin; et comme il avait lu l'histoire dans un vieux recueil

latin et français où son père apprenait aux enfants à lire le latin, il

dit qu'ils feraient comme les conjurés faisaient autrefois, qu'ils y

mettraient un peu de leur sang, qu'ils boiraient cela, et seraient

engagés à être brigands pour toute leur vie. Ils trouvèrent cela

charmant.

--Mais comment aurons-nous du sang? dit l'un d'eux.

--On se piquera le doigt, reprit un autre; justement j'ai une grosse

épingle qui attache ma culotte.

Ils convinrent de se servir de l'épingle, chacun se promettant bien

intérieurement de ne pas piquer bien fort. Il fallait avoir du vin:

ce fut un grand embarras. On voulait que Louis, qui était le fils du

marchand de vin, en allât voler chez son père. Louis dit que ce ne

serait pas la première fois, mais qu'il n'y allait pas le jour, de peur

d'être vu et battu. On lui disait que pour un brigand il était bien

poltron, mais cependant personne ne voulait y aller à sa place. Enfin

Simon, qui était le plus hardi, en alla demander à la servante du

cabaretier, qui l'aimait assez, parce que, quand il la rencontrait dans

la rue, bien chargée, il l'aidait à porter ses brocs. Elle lui en donna

un peu qui était resté au fond d'une pinte; il l'apporta en triomphe

dans un vieux sabot cassé où il l'avait mis. Antoine commença à se

piquer le doigt; comme il sentit que cela lui faisait mal, il dit que

cela saignait assez, quoique cela ne saignât pas du tout; les autres

firent semblant de se piquer; ils secouèrent le doigt bien fort dans le

sabot, comme s'il y avait eu beaucoup de sang. Il n'y eut que Charles

qui ne voulut pas se piquer, à qui Jacques donna un grand coup d'épingle

qui fit sortir le sang. Il se fâcha, se battit avec Jacques. Simon prit

le parti de Charles, et battit Jacques. Charles, toujours en colère,

voulait jeter le vin qui était dans le sabot; les autres l'en

empêchèrent, et dirent qu'il ne voulait pas boire et jurer avec eux,

parce qu'il était un traître qui voulait les dénoncer. Simon lui-même

lui dit que s'il ne buvait pas avec eux, c'est qu'il était un traître.

Cela fit de la peine à Charles, d'autant que Simon venait de se battre

pour lui.

--Tu as promis d'être un brigand, criaient-ils tous à la fois. Charles

disait qu'il n'avait pas envie de les dénoncer, mais qu'il ne voulait

pas être un brigand. Ils criaient encore plus fort:

--Il faut que tu sois un brigand, tu l'as promis; et Simon lui portait

le sabot à la bouche. Charles se débattait; ils prétendirent qu'il avait

bu et qu'il était brigand. Charles s'en alla en disant que non, et fort

en colère.

Cependant sa colère ne tint pas contre Simon, qui le lendemain

l'attendit à son passage dans la rue, pour lui dire de venir voir un

gros saucisson qu'ils avaient trouvé moyen de décrocher de la boutique

du charcutier du village. Charles avait bien dit d'abord qu'il n'irait

pas; mais Simon lui avait tant dit que le saucisson était bien gros,

que la curiosité lui prit de voir comment il était. Il alla donc

l'après-midi sur la pelouse où ils mangeaient le saucisson; il le trouva

en effet bien gros; ils lui racontèrent comment ils l'avaient pris, la

peur qu'ils avaient eue d'être vus par le marchand, les contes que Simon

lui faisait pour l'amuser hors de sa boutique pendant qu'un autre s'y

glissait. Tout cela fit rire Charles, qui oublia si bien le mal qu'il

y avait à de pareilles actions, que quand on lui proposa de goûter du

saucisson, il en prit un morceau qu'il mangea. Il ne l'eut pas plus tôt

avalé, qu'il se sentit inquiet de ce qu'il venait de faire. Il s'en alla

tout de suite sans rien dire, et à mesure qu'il y pensait il était plus

tourmenté. Ce fut bien pis quand, lorsqu'il arriva à la maison, son

oncle lui fit répéter sa leçon de catéchisme, qui se trouvait tomber ce

jour-là sur le commandement de Dieu: _Le bien d'autrui tu ne prendras_.

Son oncle lui expliqua que ceux qui prenaient le bien d'autrui n'étaient

pas seulement les voleurs, mais encore ceux qui achetaient sans payer,

ceux qui dépensaient plus qu'ils n'avaient, et empruntaient ce qu'ils ne

pouvaient pas rendre, mais surtout ceux qui profitaient de ce qu'avaient

pris les autres.

Charles pâlissait et rougissait tour à tour; heureusement il faisait

sombre, son oncle n'en vit rien; il ne répondit point; et sitôt qu'il

put s'échapper, il alla se cacher pour pleurer. A souper, il ne mangea

point; il dit qu'il avait mal à l'estomac; et en effet, le morceau de

saucisson qu'il avait mangé lui faisait bien mal. Il ne dormit point. Sa

conscience lui reprochait d'avoir participé au vol, puisqu'il en avait

profité; il sentait bien qu'il ne pourrait plus leur dire que cela était

mal, car ils lui diraient:

--Cela ne t'a pourtant pas empêché de manger du saucisson.

Il savait, et son oncle le lui avait répété, qu'on ne pouvait pas

espérer que Dieu vous pardonnât, à moins de rendre au moins la valeur

de ce qu'on avait pris. Charles aurait donné de bon coeur le peu qu'il

possédait pour se délivrer d'un semblable poids; mais comment le faire

accepter au charcutier? Il faudrait donc tout lui dire, accuser ses

camarades? ce que Charles ne voulait pas faire, quand même il ne s'y

serait pas cru engagé par sa promesse. Il imagina d'aller placer

quatre sous, qui étaient tout ce qu'il avait d'argent, sur la porte du

charcutier, imaginant qu'il les prendrait, les croyant à lui. Il passa

deux ou trois fois devant la porte sans oser les mettre; enfin, dans un

moment où on ne le voyait pas, il les plaça sur le seuil, et se sauva au

coin de la rue pour voir ce qui en arriverait. Il n'y fut pas plus tôt

qu'il vit arriver Antoine, qui, furetant autour de la boutique, et

voyant que le marchand avait le dos tourné, se baissa pour les ramasser.

Charles sautant sur lui pour l'en empêcher, Antoine se débattit; le

marchand se retourna au bruit.

--Qu'est-ce que vous faites devant ma boutique? dit-il en colère, car

il se souvenait de ce qu'on lui avait pris; pourquoi monsieur Charles

rôde-t-il autour depuis une heure? Allez-vous-en; ce n'est pas que je

vous accuse, monsieur Charles, mais je ne veux pas qu'on soit devant ma

boutique.

--Lui comme un autre, disait Antoine entre ses dents; et Charles, au

désespoir, se voyait chasser sans oser se fâcher, comme il aurait fait

dans une autre occasion. Il courut après Antoine pour lui reprendre ses

quatre sous, disant qu'ils étaient à lui, mais Antoine se moqua de

lui; il n'osa le forcer à les lui rendre, car Antoine avait sur lui

l'avantage d'un mauvais sujet qui se moque de tout ce qu'on peut dire,

et Charles n'avait pas l'avantage d'un honnête homme, qui est de n'avoir

rien à cacher, car il ne l'avait pas toujours été.

Comme il était là, triste et honteux, vinrent à passer Jacques et Simon.

--Ah! lui dit Simon à demi-voix, nous avons un beau panier de pêches que

la mère Nicolas allait porter à la ville et que nous avons été de dessus

son âne pendant qu'elle était à ramasser du bois auprès des murs du

parc; nous l'avons caché là, dans le fossé; viens le voir.

--Non, dit Charles, je ne veux pas.

--Oui-dà, ce n'est pas pour lui, reprit Jacques; il n'a pas eu la peine

de le prendre; c'est un poltron de brigand.

--Je ne suis pas un brigand, dit Charles en colère, et je ne me soucie

pas de vos pêches.

--Tu n'as pas été si dégoûté du saucisson.

Charles, dans toute autre occasion, aurait répondu par un coup de poing;

mais il était humilié, il se tut; et Jacques s'en alla en chantant de

toutes ses forces, sur l'air _c'est un enfant_:

C'est un poltron,

C'est un poltron.

--Pourquoi ne viens-tu pas? dit Simon.

--Simon, lui répondit Charles, qui aurait voulu le convertir, c'est bien

mal de voler et de fréquenter ceux qui volent.

--Bon! tu ne pensais pas cela hier.

--Aussi, depuis hier me suis-je bien repenti.

--Eh bien! tu te repentiras encore demain, viens. Et Simon, qui avait

l'habitude de lui faire faire assez ce qu'il voulait, l'entraînait par

le bras.

--Non, non, je n'irai pas.

--Eh bien! ne viens pas; et il le repoussa brusquement. Je vois bien que

c'est que tu ne veux pas me donner ma revanche.

--Mais, Simon, comment le pourrais-je? je n'ai plus d'argent.

--Tu as toujours ces quatre sous que tu nous as gagnés à Louis et à moi.

Charles lui raconta ce qu'il en avait fait et ce qui lui était arrivé.

Simon se mit à rire si fort, que Charles riait presque de voir rire

Simon; cependant il s'impatientait.

--Si je pouvais les lui faire rendre! disait-il.

--Oh! dit Simon, les brigands ne rendent rien. Mais viens tantôt jouer

au petit palet sur la pelouse; puisque c'est ce coquin d'Antoine qui te

les a volés, nous trouverons bien moyen de les lui gagner.

--Non, dit Charles, je ne veux pas y aller.

--Eh bien! comme tu voudras; je les gagnerai pour moi tout seul.

Comme Charles, malgré ses malheurs, était un peu plus content de lui, il

dîna mieux qu'il n'avait soupé la veille. Cependant il songeait qu'il

aurait été bien agréable de regagner à Antoine ses quatre sous. Le

lendemain était dimanche; le curé lui donna la clef de son jardin, lui

disant de l'aller porter à madame Brossier, l'une de ses paroissiennes,

vieille et infirme, qui logeait à quatre ou cinq cents pas du village,

et qui, pour venir à la messe, avait beaucoup moins de chemin à faire en

traversant le jardin du curé qu'en faisant le tour par les rues.

Charles partit; il passait assez près de la pelouse; en passant il

la regarda, et marcha plus lentement pour tâcher d'apercevoir ce que

faisaient ses camarades qu'il y voyait rassemblés, En regardant et en

marchant lentement, il approcha; il les vit jouant au petit palet, et

approcha davantage peur savoir si c'était Simon qui gagnait. Simon le

vit, l'appela, et lui proposa d'être de moitié. Charles ne répondit rien

d'abord; Simon renouvela sa proposition: c'était contre Antoine qu'il

jouait. Charles accepta, sans songer qu'il ne pouvait pas jouer,

puisqu'il n'avait pas d'argent pour payer s'il perdait. Cette idée lui

revint au milieu de la partie; alors il lui prit une telle peur de

perdre, qu'il ne respirait pas. Il examinait le jeu avec une attention

inquiète; il crut deux fois s'apercevoir que Simon, avec qui il était

de moitié, trouvait moyen, en s'approchant pour mesurer, de pousser son

palet de manière à faire croire qu'il avait gagné quand il avait perdu.

Il n'osa rien dire. Était-ce pour ne pas faire de tort à Simon? Était-ce

pour ne pas perdre! Il n'en savait rien lui-même, tant il était troublé.

Il gagna un sou, et s'en alla, s'il est possible, encore plus troublé

que la veille. Il pensait que Simon avait triché, et que c'était de là

que venait son gain; que bien qu'Antoine l'eût volé, ce n'était pas

une raison pour le voler à son tour. Il aurait bien voulu demander à

quelqu'un s'il avait le droit de garder cet argent, si au contraire

il n'était pas obligé à restituer même celui qu'avait gagné Simon,

puisqu'il n'avait pas averti qu'il trichait. Mais à qui le demander? Le

malheur de ceux qui ont eu une mauvaise conduite, c'est de ne plus

oser demander conseil à personne, même quand c'est pour la réparer. La

conscience de Charles le tourmentait si fort, qu'il commençait à tâcher

de s'étourdir pour ne plus la sentir. Il se mit donc à courir de toute

sa force pour secouer ses idées; mais en arrivant à la porte de madame

Brossier, il s'aperçut qu'il n'avait plus la clef du jardin. Il crut

d'abord l'avoir perdue en courant, et la chercha quelque temps; mais

il se ressouvint ensuite qu'il l'avait prêtée à Simon pour mesurer la

distance des palets. Il retourna pour la lui demander; Simon n'y était

pas, non plus que Jacques, les autres dirent qu'ils n'avaient pas la

clef. Charles voulait courir après Simon.

--N'y va pas, dit Antoine; il va revenir, tu le manquerais. Jouons

plutôt une partie.

Charles était en train de faire des fautes; il ne savait plus d'ailleurs

si l'argent qu'il avait lui appartenait ou non; et il semble que les

gens qui ont eu le malheur de rendre leurs devoirs si difficiles et si

embrouillés, qu'ils ne savent plus comment s'en tirer, abandonnent le

soin de leur conscience et ne se soucient plus de faire bien ou mal, en

sorte qu'ils vont toujours empirant, s'ôtant le moyen de réparer.

Charles joua et perdit non-seulement un sou, mais quatre autres qu'il

n'avait pas. Il voulait toujours sa revanche, Antoine ne voulait plus

jouer, et Simon ne revenait pas. Charles n'y pensait guère, parce qu'il

était tout occupé de sa partie; cependant il avait demandé une fois:

--Est-ce que Simon ne reviendra pas?

--Oui, oui, quand les poules auront des dents, avait répondu Antoine en

se moquant. Charles l'avait à peine entendu. Pendant qu'il sollicitait

une dernière partie qui lui aurait probablement encore fait perdre ce

qu'il n'avait pas, Jacques arrive en courant, et sans voir Charles,

parce qu'il commençait à faire sombre; il crie d'une certaine distance,

et cependant à demi-voix:

--C'est bien la clef du jardin, nous l'avons essayée; nous allons

chercher des paniers. Charles entend qu'on parle de sa clef, et voit

bien qu'on l'a retenu exprès pour que Jacques et Simon eussent le temps

de l'emporter. Il veut courir après Jacques, Antoine le retient:

--Paye-moi d'abord, dit-il, mes quatre sous.

--Je te les payerai demain; mais je veux ravoir ma clef.

--Ta clef, n'as-tu pas peur qu'on ne te la mange?

--Non, mais je ne veux pas qu'on aille voler les fruits du jardin de

mon oncle, comme le panier de pêches et le saucisson; et Charles se

débattait toujours, et Antoine le retenait.

--Le grand mal, disait Louis, quand on ramasserait les fruits qui sont

à terre à se pourrir! Et Charles, qui savait bien qu'on en prendrait

d'autres, se débattait encore plus fort.

--Il faudra bien que vous me laissiez aller à la fin, disait Charles, et

alors j'irai dire à mon oncle de se faire rendre sa clef.

--Et moi je lui dirai, répondit Antoine, de me faire rendre mes quatre

sous.

--Eh bien! laisse-moi aller; je ne dirai rien.

--Promets-le, foi de brigand.

--Je ne suis pas brigand.

--Tu l'es, tu l'es, dirent les petits garçons en se prenant la main et

en se mettant à sauter autour de lui de manière à l'empêcher de sortir.

--Promets foi de brigand. Charles trépignait, pleurait, faisait des

efforts inutiles. Il lui fallut promettre foi de brigand qu'il ne dirait

rien, et qu'il payerait les quatre sous le lendemain, c'est-à-dire qu'il

donnerait ce qu'il n'avait pas; mais Charles s'était engagé, par ses

premiers torts, dans une mauvaise route où il ne pouvait plus faire que

des fautes.

A peine libre, il se met à courir de toute sa force du côté de la

maison; mais à quelque distance il rencontra son oncle, qui l'arrêta et

lui demande s'il a remis la clef à madame Brossier. Charles, interdit,

confus, bégaie et ne sait que répéter:

--La clef, la clef... mon oncle, la clef....

--L'as-tu perdue?

--Oui, mon oncle, dit Charles enchanté de cette défaite. Le curé était

un homme bon et tranquille, il ne se fâchait jamais.

--Eh bien! il faut la chercher.

--Quoi! mon oncle, à cette heure! il ne fait presque plus jour.

--Nous la trouverons encore bien moins quand il fera tout-à-fait nuit.

Et le voilà à chercher avec Charles, qui du moins en fait semblant. Ils

rencontrent Antoine et ses camarades qui rentraient au village; le curé

leur demande sa clef, ils répondent qu'ils ne l'ont pas trouvée, et

Charles les entend avec indignation, en s'en allant, rire entre eux et

dire:

--Elle se retrouvera, monsieur le curé, elle se retrouvera. Il les voit

se mettre à courir, et pense qu'ils vont se dépêcher de profiter de son

absence pour faire leur coup. Il tremble pour le bel abricotier de son

oncle, si chargé de fruits, qu'on a été obligé d'en étayer quelques

branches. Il tremble surtout pour Bébé, un charmant petit agneau

qu'élève la servante du curé, que Charles aime à la folie, qui le

reconnaît, accourt à lui, quand il le voit, de toute la longueur de sa

corde, le caresse et mange de l'herbe dans sa main. Il est attaché dans

le jardin; si ces garnements allaient l'emmener et lui faire mal; il

aurait beau bêler, la servante ne l'entendrait pas, parce que le jardin

est assez éloigné de la maison, à laquelle il ne tient que par une

petite allée qui passe le long des derrières de l'église. Il ne peut

tenir à cette pensée.

--Mon oncle, dit-il avec agitation, laissez-moi aller; si quelqu'un a

trouvé la clef, il pourrait entrer; je veux mettre quelque chose dans la

serrure pour les empêcher d'ouvrir.

--Non pas, dit le curé, vous me gâteriez ma serrure. Charles a déjà pris

sa course. Le curé lui crie encore qu'il lui défend de rien mettre dans

la serrure. Charles promet qu'il n'y touchera pas, et court toujours; et

le curé, voyant qu'il fait trop noir pour espérer de trouver sa clef, va

faire une visite dans le village.

Nouvelles et Contes pour la jeunesse · 第 10 / 11 段