Sa mère lui laissait exprimer ainsi ses opinions quand elle était seule
avec elle, pour avoir occasion de lui prouver ou qu'elle n'avait pas
compris ce qu'on avait dit, ou qu'elle ne comprenait seulement pas
elle-même ce qu'elle voulait dire; mais, lorsqu'il y avait du monde,
elle veillait soigneusement à ce que sa fille ne se laissât aller à
aucune inconvenance, comme de parler bas en riant, ou en regardant
quelqu'un, de faire des mines à une personne qui se trouvait de l'autre
côté de la chambre, ou de faire semblant de ne pouvoir s'empêcher de
rire.
Julie, qui craignait sa mère, avait donc généralement un assez bon
maintien dans le monde. Mais un jour que deux ou trois de ses amies de
pension étaient venues dîner chez madame de Vallonay, le curé de la
terre de Vallonay, qui était à Paris pour quelques affaires, y vint
diner aussi. C'était un excellent homme, plein de sens, qui disait de
très-bonnes choses, seulement un peu plus longuement qu'un autre, et
qui entremêlait tous ses discours de vieux adages tous très-utiles à
retenir, mais qui paraissaient fort ridicules à Julie, parce qu'elle
n'était pas accoutumée à cette manière de parler. D'ailleurs, elle
n'avait jamais vu le curé, et c'était l'habitude de Julie de trouver
toujours quelque chose d'extraordinaire aux gens qu'elle voyait pour la
première fois. Ses compagnes n'étaient pas plus raisonnables qu'elle.
Avant de dîner, elles s'étaient amusées à contrefaire les gestes du
curé, que d'une pièce voisine elles voyaient se promener dans le
salon avec M. de Vallonay; cela les avait mises tellement en train
de moqueries, que pendant tout le dîner ce furent des chuchotements
continuels, des rires auxquels elles cherchaient mille prétextes
ridicules. Tantôt c'était le chien qui se grattait d'une drôle de
manière, ou bien qui, en posant sa patte sur les genoux de Julie pour
lui demander à manger, avait fait tomber sa serviette, ou bien Emilie
avait bu dans son verre, avait pris sa fourchette ou son pain. Madame de
Vallonay, extrêmement impatientée, n'osait cependant le trop montrer, de
peur que le curé ne remarquât la cause de son mécontentement; mais le
soir, quand tout le monde fut parti, elle gronda très-sérieusement sa
fille, lui fit sentir l'indécence et même la bêtise d'une pareille
conduite, et lui déclara que si elle y retombait elle ne lui permettrait
plus de revoir ses compagnes, qui l'entretenaient dans cette délestable
habitude. Ensuite, comme elle voulait l'accoutumer à réfléchir sur
les motifs de ses actions, elle lui demanda ce qu'avaient donc de si
extraordinaire les discours du curé de Vallonay.
--Oh! maman, il disait si singulièrement les choses!
--Comme quoi, par exemple?
--Eh bien! maman, il est venu me dire qu'on prenait plus de mouches avec
une cuillerée de miel qu'avec un baril de vinaigre.
--Eh bien! Julie, il me semble que cette maxime n'a jamais été mieux
appliquée, et qu'il aurait été très-heureux qu'elle vous eût rappelé en
ce moment qu'on se fait aimer des gens par des choses qui leur plaisent,
et non par des moqueries et des choses désagréables.
--Et puis il a cité à papa, qui le savait bien apparemment, ce vers de
La Fontaine:
Plus fait douceur que violence.
--Qui veut dire?... demanda madame de Vallonay.
--Qui veut dire... qui veut dire... et Julie, probablement un peu
impatientée de la conversation, ne songeait en ce moment qu'à tirer de
toute sa force le cordon de son sac qui s'était entortillé dans la chef
de sa boite à ouvrage.
--Qui veut dire, reprit madame de Vallonay, que vous feriez beaucoup
mieux de défaire doucement le noeud de cordon que de le serrer en le
tirant ainsi avec humeur. Je vois, Julie, que vous auriez grand besoin
qu'on vous rappelât souvent les adages du curé.
--Mais, maman, ce n'en sont pas moins des choses que tout le monde sait,
et c'est ce qui fait que cela m'a ennuyés et que je me suis mise à rire
avec ces demoiselles.
--Que tout le monde sait? que vous savez, vous, Julie?
--Je vous assure que oui, maman.
--Vous, à qui tout le monde peut apprendre quelque chose? vous, qui
trouveriez à vous instruire dans le conte de madame Croque-Mitaine, si
vous étiez bien en état de le comprendre?
--Le conte de madame Croque-Mitaine! s'écria Julie très-piquée, ce conte
pour les tout petits enfants, que mon cousin a apporté l'autre jour à ma
petite soeur?
--Précisément, celui qu'il a fait pour elle à l'occasion de
cette mauvaise gravure que je lui ai donnée, où l'on voit madame
Croque-Mitaine avec sa botte et son bâton, et menaçant les petits
enfants de les emporter s'ils ne sont pas sages.
--Comment! maman, et c'est ce conte-là où vous croyez que j'apprendrai
quelque chose?
--Non, parce que je ne suis pas bien sûre que vous ayez assez d'esprit
pour en sentir l'utilité. Allons, voyons, voilà le papier, lisez...
lissez donc.
--Ah! maman!
--Ah! ma fille, vous aurez la bonté de me le lire tout haut: si ma
dignité n'est pas blessée de l'entendre, la vôtre apparemment ne sera
pas blessée de le lire.
Julie, moitié riant, moitié boudant, prit le papier et lut tout haut le
conte qui suit:
MADAME CROQUE-MITAINE
CONTE.
--Viens vite, viens vite, Paul, disait à son frère cadet la petite
Louise, nous avons plus de temps qu'il ne nous en faut: la marchande
de fleurs et de joujoux demeure au bout de la rue voisine; maman est
à s'habiller; avant qu'elle ait fini nous serons revenus, toi avec
ton fouet, moi avec mon bouquet, et nous en rapporterons un à maman
pour lui faire plaisir.
Et prenant Paul par la main, elle se mit à marcher avec lui aussi
vite que le permettaient leurs petites jambes. Louise avait neuf
ans, et Paul n'en avait que sept: c'étaient bien les deux plus jolis
enfants que l'on puisse voir. Louise avait une robe de percale bien
blanche, une ceinture couleur de rose dessinait sa petite taille,
elle admirait, en marchant, ses souliers ronges, et ses beaux
cheveux blonds tombaient en boucles sur ses épaules: ceux de Paul
n'étaient ni moins blonds ni moins beaux; il portait un habit de
nankin tout neuf, un gilet brodé, une chemise à points à jour. Tout
cela n'était rien auprès du plaisir qui les attendait; leur mère
leur avait promis de les mener à la foire de Saint-Cloud, et on
devait partir dans une heure. A la campagne, où ils avaient habité
jusque-là, on leur permettait de courir dans le parc, quelquefois
même dans le village. Depuis qu'ils étaient à Paris, on leur avait
bien défendu de se hasarder jamais hors de la porte cochère; mais
l'habitude de cette réserve n'était pas encore prise: d'ailleurs,
pour aller à Saint-Cloud, Louise avait envie d'un bouquet, Paul d'un
fouet, avec lequel il voulait fouetter les chevaux de son papa, qui
lui avait promis de l'asseoir auprès de lui sur le devant de la
calèche, et ils se pressaient d'aller les acheter à l'insu de leur
mère, avec l'argent qu'elle venait de leur donner pour leur pension
de semaine.
Tous les passants s'arrêtaient pour les regarder.
--Les jolis enfants! disaient-ils, comment peut-on les laisser aller
seuls dans la rue, à leur âge? Et Louise tirait Paul par la main
pour marcher plus vite afin de ne pas entendre. Un cabriolet qui
venait au grand trot derrière eux leur fit encore doubler le pas.
--Courons vite, dit Louise, voila un cabriolet, Mais le cabriolet
courait aussi; Louise, effrayée, tourna à droite au lieu de tourner
à gauche, et dépassa, sans s'en apercevoir, la boutique de la
marchande de fleurs: le cabriolet les suivait encore, à chaque
instant il s'approchait davantage; le bruit des roues étourdissait
Louise, qui le croyait sur son dos; elle se jeta dans une nouvelle
rue; le cabriolet prend le même chemin, et, au détour, le cheval
trottant au milieu du ruisseau, fait voler une pluie d'eau et de
boue, et en couvre nos deux enfants tout effarés.
Paul fond en larmes à l'instant.
--Mon gilet brodé est abîmé, s'écrie-t-il.
--Tais-toi donc, lui dit Louise, on va nous regarder; et elle jetait
des regards inquiets et douloureux tantôt autour d'elle, tantôt sur
sa robe de percale encore plus abîmée que le gilet de Paul.
--Serons-nous bientôt chez la marchande de joujoux? demanda Paul en
pleurant toujours, mais plus bas.
--Nous n'avons qu'à retourner sur nos pas, dit Louise, car je crois
que nous avons été trop loin; en reprenant notre chemin nous y
serons bientôt. Et elle tirait Paul encore plus fort, en se serrant
contre les maisons, dans l'espoir de n'être pas vue: elle ne
savait cependant pas comment elle pourrait entrer, d'abord chez la
marchande de joujoux, et ensuite chez sa mère, avec sa robe ainsi
arrangée.
Toutes les rues se ressemblent, et quand on est enfant on ne connaît
que celle où l'on demeure: Louise ne reprit point le chemin par
où le cabriolet l'avait poursuivie; plus elle allait, plus elle
s'inquiétait de ne pas arriver, et plus elle secouait le bras de
Paul, qui, ne pouvant marcher aussi vite, lui disait en pleurant:
--Attends donc, tu me fais mal. Ils enfilèrent une petite ruelle qui
ressemblait assez à une rue voisine de leur maison, et par où Louise
avait passé quelquefois; mais au bout ils ne trouvèrent point
d'issue, et au lieu de leur chemin, ils aperçurent....... madame
Croque-Mitaine, fouillant avec son croc dans un tas de haillons.
Vous connaissez madame Croque-Mitaine, vous avez vu son dos voûté,
ses yeux rouges, son nez pointu, son visage ridé et noir, ses mains
sales et sèches, son jupon de toutes couleurs, ses sabots, sa hotte,
et ce long bâton avec lequel elle tate, examine toutes les ordures
qu'elle rencontre.
Au bruit que faisaient les deux enfants en courant, elle lève la
tête, les regarde, et devine sans peine, à leur air épouvanté, aux
larmes qui coulent encore sur les joues de Paul et à celles qui
gonflent la poitrine de Louise, qu'ils ne devraient pas être où ils
sont.
--Que faites-vous là? leur demande-t-elle.
Et Louise, au lieu de répondre, se tapissait contre une borne en
serrant Paul encore plus fort.
--N'avez-vous pas de langue? continue madame Croque-Mitaine; vous
avez cependant de bien bonnes jambes pour courir; et elle prend
Louise par la main en lui disant:
--Lève donc le nez, ma petite; qu'est-ce qui t'est arrivé?
Louise était si peu accoutumée à parler à des gens qu'elle ne
connaissait pas, les contes que sa bonne avait eu la sottise de lui
faire sur les vieilles femmes qui emportent les enfants, les
rides, l'air grognon, le costume et les premiers mots de madame
Croque-Mitaine lui avaient fait une telle peur que, malgré le
radoucissement de ton de celle-ci, elle n'osait ni lever les yeux ni
répondre.
--Allons, dit la vieille, je vois bien que je n'en obtiendrai pas
une parole. Je ne veux pour tant pas les laisser là, ces pauvres
enfants. Dis moi donc, toi, demanda-t-elle à Paul, d'où vous venez
et où vous allez; es-tu muet comme ta soeur?
--Nous allons chez la marchande de joujoux, dit Paul.
--Et nous nous sommes perdus en route, reprit Louise, qui commençait
à se rassurer un peu sur la rencontre qu'elle venait de faire.
--Votre maman ne vous avait certainement pas permis de sortir,
reprit la vieille.
Et Louise baissa les yeux.
--Allons, allons, venez d'abord chez moi, que je vous débarbouille;
vous êtes presque aussi crottés que moi.
--Non, non! s'écria Louise, qui recommençait à s'effrayer au
souvenir des histoires de sa bonne.
--Qu'est-ce que cela veut dire, _non_? crains-tu que je te mange?
Ah! je vois qu'on vous a fait peur de madame Croque-Mitaine; mais
soyez tranquilles, elle n'est pas si méchante qu'on voua l'a dit.
Et en effet, cette madame Croque-Mitaine n'était que ce qu'elles
sont toutes, une pauvre vieille femme qui n'avait d'autre ressource
pour gagner son pain que de ramasser ça et là des haillons qu'elle
vendait ensuite à des gens aussi pauvres qu'elle.
Elle jeta son bâton dans sa hotte, prit par la main les deux
enfants, qui ne marchaient encore qu'avec hésitation, et s'achemina
le long d'une grande rue.
Tout le monde regardait avec étonnement et la conductrice et ceux
qu'elle conduisait; leurs jolis habits, tout éclaboussés qu'ils
étaient, faisaient avec les siens un singulier contraste, et l'on
voyait clairement, à leur air honteux, qu'ils avaient essuyé par
leur faute quelque mésaventure.
--Je crois, en vérité, disait un homme, que ce sont là les deux
enfants que j'ai rencontrés tout-à-l'heure et qui s'en allaient si
gaiement en se tenant par la main.
--Que leur est-il arrivé? demandait un autre.
Louise, désolée, aurait voulu, malgré la peur dont elle n'était pas
encore bien guérie, presser la marche de madame Croque-Mitaine pour
échapper aux regards des curieux.
--Attendez donc, attendez donc, lui disait celle-ci; ne me tirez pas
si fort; j'ai ma hotte à porter, moi, je ne peux pas aller si vite.
Ils arrivent enfin devant une vilaine petite maison où l'on entrait
par une porte à moitié pourrie. Madame Croque-Mitaine l'ouvre, fait
passer les enfants devant elle, entre après eux, pose sa hotte et
appelle une petite fille en lui disant:
--Charlotte, apporte ici de l'eau et un torchon pour laver ces
pauvres petits! Charlotte sort d'un coin où elle filait du gros
chanvre; elle était aussi déguenillée que sa mère, et n'avait que
deux ou trois ans de plus que Louise; mais celle-ci, en la voyant,
se sentit un peu rassurée. Charlotte la débarbouilla elle-même
pendant que la vieille femme en faisait autant pour Paul: le torchon
était bien grossier, et les bonnes n'y allaient pas avec précaution.
Paul dit en pleurant qu'on frottait trop fort; mais Louise était
trop humiliée pour oser s'en plaindre.
Quand cette opération fut finie:
--A présent, dit la vieille, vous allez me dire où vous demeurez,
pour que je vous y reconduise.
--Dans la rue d'Anjou, répondit aussitôt Louise.
--Ah! ah! vous parlez sans vous faire prier; allons donc, ce
n'est pas loin d'ici; et elle sortit avec nos enfants tout-à-fait
rassurés.
Comme elle n'avait pas sa hotte, on marchait plus vite. Une fois
arrivée dans la rue d'Anjou, Louise alla droit à sa porte. Ils
trouvèrent, en y entrant, la maison toute en émoi; on les cherchait
depuis qu'ils étaient partis. Tous les domestiques avaient parcouru
différentes rues; leur mère elle-même, fort inquiète, était sortie
pour aller à leur poursuite. La portière, en les voyant, poussa un
cri de joie et monta avec eux dans l'appartement.
--Les voici! les voici! cria-t-elle de loin à la bonne, qui était au
désespoir de les avoir si mal surveillés; et Louise courut se jeter
dans ses bras en pleurant de honte, de crainte et de plaisir.
Dans ce moment même rentra leur mère, en proie aux plus cruelles
angoisses: transportée de bonheur en les retrouvant, elle ne
songeait pas à les gronder comme ils le méritaient.
--Qu'êtes-vous donc devenus? qu'avez-vous fait? leur demanda-t-elle
en les prenant sur ses genoux et en les couvrant de baisers et de
larmes.
--Ils se sont perdus, Madame, dit madame Croque-Mitaine, car Louise
n'osait répondre. Je les ai rencontrés dans un cul-de-sac assez loin
d'ici; la petite m'a dit qu'elle allait acheter des bouquets pour
elle et pour vous, et un fouet pour son frère, mais sûrement c'était
sans votre permission.
--Mon Dieu, oui, dit la mère encore toute tremblante; et c'est vous,
bonne femme, qui me les avez ramenés?
--Oui, Madame; mais j'ai d'abord été les débarbouiller chez moi; ils
ont sans doute été éclaboussés par quelque fiacre: si vous aviez vu
comme ils étaient faits! Et Louise, toute honteuse, aurait voulu
cacher sa robe couverte de boue, tandis que Paul montrait son gilet
à sa mère, lui disant:
--Mais, maman, pour aller à Saint-Cloud il me faudra un autre gilet.
--Oh! mes enfants, dit la mère, point de Saint-Cloud; je suis encore
toute tremblante de la peur que vous m'avez causée. Il est déjà
tard, votre papa vous cherche encore: si vous n'étiez pas sortis
seuls et sans ma permission, vous ne vous seriez ni salis ni perdus,
et nous serions à présent sur la route de Saint-Cloud; il est juste
que vous soyez punis de votre faute: allez changer d'habits.
Paul avait grande envie de pleurer et de grogner, mais Louise
sentait la justice de ce que venait de dire sa mère, le prit par la
main et sortit de la chambre avec lui et sa bonne.
Leur mère était restée avec madame Croque-Mitaine.
--Ces pauvres enfants avaient bien peur de moi, Madame, lui dit
la vieille; ils ne voulaient pas se laisser emmener, et j'ai eu
grand'peine à les faire entrer dans mon taudis.
--Que je vous ai d'obligations! reprit la mère, sans vous ils ne
seraient pas encore ici, et Dieu sait ce qui leur serait arrivé! que
je vous ai d'obligations!
--Oh! de rien du tout, Madame; si ma fille s'était perdue et que
vous l'eussiez retrouvée, vous en auriez fait autant.
--Vous avez une fille, bonne femme?
--Oui, Madame, de douze ans, sauf votre respect: ce n'est pas pour
dire, mais Charlotte est bien gentille.
Louise rentrait sur ces entrefaites.
--Louise, demanda sa mère, as-tu vu la petite Charlotte?
--Oui, maman; c'est elle qui m'a débarbouillée.
--Eh bien! veux-tu que nous allions lui faire une visite?
--Oh! oui, maman, cela me fera plaisir.
--Viens avec moi, ma fille.
Louise suivit sa mère dans sa chambre, et là, sur sa proposition,
elle fit à la hâte un paquet de leurs robes encore fort bonnes, de
trois chemises, d'un bonnet, de deux fichus et de deux paires de
bas.
--Allons porter cela à Charlotte, lui dit sa mère; et Louise
enchantée dit:
--Maman, je crois que tout lui ira bien; elle n'est guère plus
grande que moi.
--Conduisez-nous chez vous, bonne femme, dit la mère à madame
Croque-Mitaine, qui se réjouissait beaucoup de cette visite.
--Charlotte ne sera pas sortie, n'est-ce pas? lui demanda Louise en
rougissant.
--Non, certes, répondit la vieille, elle ne sort pas sans ma
permission; et elles descendirent bien vite.
On ne resta pas longtemps en route. Louise courait presque. En
entrant dans la maison, madame Croque-Mitaine se répandit en excuses
sur le palier sale, la porte pourrie. Louise avait déjà été chercher
Charlotte dans le coin où elle filait encore. La petite fille était
un peu honteuse de se montrer si mal vêtue devant une belle dame.
--Avancez donc, Mademoiselle, lui dit sa mère; faites la révérence;
Madame est la maman de mademoiselle Louise, que vous avez
débarbouillée tout-à-l'heure. Ah! je vous assure, Madame, qu'elle
l'a fait de bien bon coeur. Et Charlotte, n'osant regarder une belle
dame, regardait Louise en souriant. Celle-ci eût voulu lui mettre
sur-le-champ une robe, des bas blancs, un bonnet, un fichu, pour
avoir ensuite le plaisir de la contempler.
--Laisse-la faire, lui dit sa mère; elle s'habillera quand elle
voudra. Dites-moi, ma petite, seriez-vous bien aise de demeurer près
de Louise! Charlotte regardait sa mère comme pour lui demander ce
qu'elle devait répondre.
--Répondez donc, Mademoiselle, lui dit celle-ci.
--Vous ne quitterez pas votre maman; j'ai une proposition à lui
faire. Ma portière s'en va, je n'en ai encore retenu aucune à sa
place: voulez-vous prendre la loge, bonne femme? Personne ne rentre
tard chez moi, et vous n'aurez pas beaucoup de peine. Madame
Croque-Mitaine se trouva trop heureuse de cette offre; c'était
une condition bonne et assurée; elle accepta avec la plus vive
reconnaissance. On convint que son établissement se ferait le
lendemain. Louise s'en retourna avec sa maman. Son père, qui venait
de rentrer, la gronda encore un peu d'une faute dont elle n'avait
pas senti d'abord toute l'étendue; et Louise, en reconnaissant
son tort, dit cependant que sa bonne n'aurait pas dû lui faire de
mauvais contes sur madame Croque-Mitaine, et qu'elle aimait bien
mieux avoir eu l'occasion de faire plaisir à Charlotte qu'être allée
à Saint-Cloud.
--Eh bien! ma fille, dit madame de Vallonay à Julie quand elle eut fini,
quelles sont les utiles réflexions que vous tirez du conte de madame
Croque-Mitaine? Julie riait et ne disait rien, comme si elle eût cru que
sa mère se moquait d'elle; mais madame de Vallonay l'ayant pressée de
répondre:
--En vérité, maman, dit Julie d'un air méprisant, si vous me l'avez
fait lire pour m'apprendre qu'il ne faut pas avoir peur des femmes qui
ramassent des haillons dans les rues, je crois que je savais cela.
--Et vous n'y voyez pas autre chose?
--Quoi! maman, qu'il ne faut pas désobéir? c'est une chose qu'on n'a
plus guère besoin d'apprendre à mon âge.
--Je suis bien aise, dit madame de Vallonay en souriant d'un air un peu
moqueur, que cette leçon vous soit devenue tout-à-fait inutile. Mais
vous n'en voyez pas d'autres?
--Que pourrait-il donc y avoir?
--Ah! vraiment, ma fille, je ne vous le dirai pas, vous pourriez trouver
que je vous apprends des choses que tout le monde sait; cherchez.
En disant ces mots, madame de Vallonay passa dans le cabinet de son
mari, à qui elle avait à parler, et laissa Julie dans le sien avec son
ouvrage, ses livres d'histoire et sa sonate à étudier. Lorsqu'elle
revint il était dix heures. Au moment où elle ouvrit la porte, Julie fit
un cri et sauta sur sa chaise d'un air tout effrayé.
--Qu'avez-vous donc, ma fille? lui demanda sa mère.
--Oh! rien, maman, c'est que j'ai eu peur.
--Peur! et de quoi?
--C'est que vous m'avez surprise!
--Quel enfantillage! Allons, il est tard, allez vous coucher.
--Maman, venez-vous!
--Non, j'ai une lettre à écrire.
--Eh bien! maman, j'attendrai que vous ayez fini.
--Non, je veux que vous alliez vous coucher.
--Mais, maman, si vous le vouliez, en passant je porterais votre
écritoire et la lampe dans votre chambre à coucher; vous y écririez bien
plus commodément.
--Non, ma fille, j'écrirai plus commodément ici: ne pouvez-vous donc
vous aller coucher sans moi?
Julie ne remuait pas; elle regardait d'un air interdit, et sans
l'allumer, le bougeoir que sa mère lui avait ordonné de prendre. Elle
semblait de temps en temps écouter avec inquiétude du côté de la porte.
Sa mère ne concevait pas ce qu'il lui prenait.
--Je crois, en vérité, ma fille, dit-elle en riant, que vous avez peur
de rencontrer sur votre chemin madame Croque-Mitaine.
Julie, riant aussi, quoiqu'embarrassée, avoua à sa mère qu'elle avait
lu dans un livre qui était sur la table une histoire de voleurs et
d'assassins qui lui avait fait une si terrible peur, qu'elle n'osait
plus aller seule dans sa chambre, qui était séparée du cabinet par le
salon et la chambre à coucher de sa mère.
--Nous étions convenues, Julie, que vous ne liriez rien sans ma
permission, et il me semble qu'il n'aurait pas été si inutile que madame
Croque-Mitaine vous apprît à ne pas désobéir.
--Maman, je n'ai pas cru faire un grand mal, parce que c'est un livre
pour les jeunes personnes où vous m'aviez déjà permis de lire quelques
histoires.
--Il fallait attendre que je vous eusse permis de les lire toutes, et le
conte de madame Croque-Mitaine aurait dû vous apprendre que les enfants
ne doivent pas interpréter les volontés de leurs parents, parce que la
plupart du temps ils n'en peuvent pas sentir les raisons. Louise et Paul
croyaient comme vous ne pas faire un grand mal, et, comme vous, ils sont
tombés précisément dans l'inconvénient qu'on voulait leur éviter. Allez,
ma fille, allez vous coucher; et si la peur vous empêche de dormir, vous
réfléchirez sur la morale de madame Croque-Mitaine.
Julie vit bien qu'il fallait prendre son parti; elle alluma le bougeoir
le plus lentement qu'elle put, laissa en s'en allant la porte du cabinet
ouverte pour avoir un peu moins peur, mais sa mère la rappela pour la
fermer. Alors, se voyant seule, elle sa mit à marcher si vite qu'à la
porte de sa chambre la bougie s'éteignit; il fallut revenir sur ses pas;
le coeur lui battit bien fort quand elle arriva dans sa chambre pour
la seconde fois; elle n'entendait pas craquer une boiserie sans
tressaillir, et ne put s'endormir que quand sa mère fut rentrée. Ces
ridicules frayeurs la troublèrent deux ou trois jours, sans qu'elle osât
en parler, de peur qu'on ne lui rappelât encore madame Croque-Mitaine;
mais elle n'en était pas quitte.