place et vient lui lécher la main. Il respire, mais il craint à tout
moment d'entendre arriver les petits brigands: que ferait-il alors?
Charles s'est mis dans la plus cruelle alternative où puisse être
un homme: celle de manquer à sa parole, ou de laisser commettre une
mauvaise action qu'il pourrait prévenir. Son oncle lui a défendu de
faire rien entrer dans la serrure; mais il pense que l'échelle qui sert
à monter aux arbres, mise en travers de la porte, pourra empêcher de
l'ouvrir. Il commence à la traîner avec beaucoup de peine, quand il
croit entendre plusieurs personnes parler bas le long du mur et près de
la porte, alors il sent bien qu'il n'aura pas le temps d'y arriver avec
son échelle: il s'élance pour la retenir au moins de toute sa force;
mais en ce moment on vient de mettre la clef dans la serrure, la porte
s'ouvre brusquement; Charles est presque renversé. Il voit entrer les
cinq petits brigands.
--Sortez! sortez! leur dit-il en les repoussant, sortez! ou je vais
crier.
--Va crier dehors, lui dit Jacques, et il le jette hors du jardin, dont
il ferme la porte après en avoir retiré la clef. Charles, en effet, crie
et frappe, mais on lui jette par-dessus le mur un pot à fleurs, qui lui
fait bien mal en lui tombant sur l'épaule: il en voit arriver un autre
et juge qu'il ne peut pas rester là. Alors, forcé de faire le tour, il
se hâte le plus qu'il peut, malgré ses craintes qui rendent ses jambes
tremblantes, trouve la porte de la cour ouverte, passe par l'allée sans
avoir été vu de la maison, et entend de loin Bébé bêler d'une manière si
lamentable, que son coeur est transi d'effroi.
--Serre-lui le cou, disait Jacques, serre fort, Charles pousse un grand
cri. Simon saute sur lui, lui met les mains devant la bouche; et aidé
d'Antoine, les y retient malgré les efforts de Charles, tandis que les
autres cherchent à serrer la corde qui attache le cou de l'agneau à
moitié étouffé. Le pauvre Bébé pousse cependant encore un dernier et
faible bêlement: Charles l'entend; le désespoir lui donne des forces, il
s'arrache des mains qui le retenaient, en criant:
--Au secours! au secours! On l'a entendu: le curé, qui le cherchait, la
servante, qui vient faire rentrer Bébé, arrivent et pressent le pas. Les
petits brigands se voient découverts; ils se dispersent dans le jardin,
et veulent se sauver, mais ils ont fermé la porte. La servante en a
déjà reconnu et souffleté deux ou trois, tandis que Charles, uniquement
occupé de Bébé, le délie, le fait respirer, et à genoux près de lui,
l'embrasse en pleurant et en essayant de l'engager à manger de l'herbe
qu'il lui présente. Après avoir sévèrement tancé les petits brigands, et
les avoir mis à la porte, on revient auprès de Bébé. Charles est tout
étonné d'entendre la servante dire qu'ils étaient quatre, et ne pas
nommer Simon: il pense qu'il a trouvé moyen de se sauver; mais dans la
petite allée où il marchait derrière les autres, conduisant Bébé, qui,
encore tout effrayé, avait quelque peine à se laisser conduire, il
aperçoit Simon tapi derrière un gros lilas. Il est d'abord prêt à crier,
se souvenant que c'était Simon qui lui avait mis les mains devant la
bouche pendant qu'on cherchait à étrangler Bébé; mais un mouvement de
générosité et le sentiment de ses propres fautes le retiennent. Il lui
fait signe de le suivre doucement; et pendant que les autres rentrent
dans la maison, il lui donne les moyens de s'échapper par la porte de la
cour.
Interrogé par le curé, Charles prit le parti d'avouer humblement tous
ses torts, et de demander pardon à Dieu et à son oncle, qui le traita
avec bonté, mais lui imposa cependant une pénitence. Charles lui demanda
de vouloir bien lui avancer la petite somme qu'il lui accordait tous les
mois, afin qu'il pût payer Antoine, lui rendre même l'argent qu'il
avait gagné peu loyalement avec Simon, et rendre aussi quelque chose au
marchand de saucissons. Le curé y consentit, quoiqu'il eût une grande
répugnance à voir donner de l'argent à Antoine, qui ne pouvait
certainement s'en servir que pour de mauvais usages. Mais Charles le
devait, et son oncle lui fit observer que les inconvénients de la
mauvaise conduite avaient souvent des suites si longues, que, même après
qu'on était corrigé, elles vous obligeaient encore à faire des choses
auxquelles on avait du regret. Quant à l'argent du marchand, Charles ne
voulait pas le donner lui-même: son oncle trouva qu'il avait raison,
parce qu'il y a des fautes si honteuses, qu'à moins d'être forcé de les
avouer pour éviter un mensonge, on ne doit s'en accuser que devant Dieu;
son oncle lui promit de le rendre, comme une restitution dont on l'avait
chargé. Charles craignait qu'on ne soupçonnât d'où cela venait; son
oncle lui dit qu'après avoir si peu craint le soupçon en faisant le mal,
il fallait avoir le courage de s'y exposer pour le réparer, et qu'une
conduite irréprochable était le seul moyen de rétablir sa réputation,
qui pourrait bien être altérée de cette aventure.
Elle le fut, en effet, pendant quelque temps. Le curé, le lendemain, au
prône, ayant parlé contre le vol, sans nommer personne, et ayant averti
les parents de veiller sur leurs enfants, qui prenaient des habitudes
dangereuses, tous ceux du village qui avaient des enfants furent
inquiets, et cherchèrent à savoir ce qu'il entendait par-là. Les petits
brigands furent terriblement maltraités par leurs parents; mais ceux-ci
dirent ensuite que le plus mauvais sujet c'était Charles, qui leur avait
ouvert la porte et puis les avait fait découvrir. Les petits garçons,
de leur côté, lui disaient des injures toutes les fois qu'ils le
rencontraient. Il n'y avait que Simon qui ne fût pas en colère. Charles,
quand il le voyait par hasard, car il ne le cherchait plus, tâchait de
l'engager à prendre de meilleures habitudes. Simon promettait et n'en
faisait rien. Il devint enfin si mauvais sujet, que Charles fut obligé
de ne plus lui parler; il cessa même d'en avoir envie. Simon ayant cessé
bientôt d'être bon enfant et serviable, car il n'y a point de bonne
qualité qui tienne contre l'habitude de mal faire, et point de sentiment
que ne finisse par étouffer le défaut de religion.
FIN.
TABLE.
Marie ou la Fête-Dieu.
La vieille Geneviève.
Aglaé et Léontine ou les Tracasseries.
Hélène ou le but manqué.
Armand ou le petit Garçon indépendant.
Julie ou la morale de madame Croque-Mitaine.
Les petits Brigands.
FIN DE LA TABLE.