pour vous, il le fera.
--Il me semble, mon papa, que vous m'aviez souvent permis de lui donner
mes commissions moi-même?
--C'était dans un temps où j'avais des choses à vous permettre, parce
que j'en avais à vous défendre. Je pouvais alors sans risque vous
laisser quelqu'autorité chez moi, parce que, comme vous ne pouviez faire
que ce que je voulais, votre autorité était subordonnée à la mienne. Je
ne craignais pas que vous donnassiez à mes gens des ordres contraires
à ma volonté, puisque j'avais le droit de vous défendre ce qui ne me
plaisait pas; mais à présent que vous êtes le maître de faire tout ce
qui vous convient, si je vous donnais le droit de commander à mes gens,
il pourrait vous convenir de les envoyer courir aux quatre coins de
Paris pendant que j'en aurais besoin ici, et je n'aurais aucun moyen de
vous en empêcher. Vous leur diriez d'aller à droite, tandis que je leur
dirais d'aller à gauche; il y aurait deux maîtres dans la maison, et
cela ne se peut pas. Mettez-vous dans la tête, mon fils, que vous ne
pouvez avoir d'autorité sur personne, sans que je vous la donne, et que
je ne puis vous en donner que lorsque j'en ai sur vous pour vous obliger
à en faire un usage raisonnable. Puis, se tournant vers le petit garçon,
qui, tout en faisant semblant d'être bien occupé à nettoyer les souliers
d'Armand, se divertissait beaucoup d'entendre tout cela:
--Entendez-vous, Henri, vous ferez bien exactement, pour le service
d'Armand, tout ce que je vous dirai, mais jamais ce qu'il vous dira.
--Il vaut bien la peine d'être libre! dit Armand avec dépit.
--Mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, je ne vous empêche de rien, pas
même de donner des ordres à Henri, si cela vous fait plaisir: seulement
vous voudrez bien me laisser le maître à mon tour de lui défendre de les
exécuter.
Il s'en alla en disant ces mots; et quand il fut un peu loin, Henri se
mit à rire en disant:
--C'est bien joli de commander à ses gens quand on en a.
Armand était outré: il voulut donner un coup de pied à Henri, qui
s'esquiva en disant:
--On ne m'a pas donné ordre de me laisser battre, ainsi prenez garde!
Et il prenait une botte avec laquelle il se préparait à se défendre.
Armand, qui ne voulait pas se compromettre avec lui, s'éloigna en lui
disant qu'il était un insolent, et qu'il le lui payerait quelque jour;
mais Henri n'en fit que rire et lui cria:
--Oui, oui, je vous le payerai quand vous me payerez le jambon que j'ai
été vous chercher ce matin.
Ce souvenir redoubla l'humeur d'Armand; il eut quelque envie de l'aller
chercher lui-même; mais outre qu'Armand n'était pas encore accoutumé à
l'idée de sortir seul, il était fier, et ne pouvait se résoudre à entrer
chez le charcutier, qui d'ailleurs le connaissait pour l'avoir vu
souvent passer avec l'abbé Durand, et à qui il aurait été fort
embarrassé de dire pourquoi il venait lui-même et tout seul. Pour
pouvoir profiter de sa liberté, il aurait fallu qu'Armand sût mieux se
tirer d'affaire, et se vaincre sur mille petites choses, qu'il n'était
capable de le faire. Il commençait à trouver qu'on lui faisait payer
bien cher cette liberté, dont il ne savait guère comment tirer quelque
profit. Cependant il n'avait rien à dire, on ne contraignait aucune de
ses actions, et il ne pouvait s'empêcher de convenir que l'abbé Durand
ne fût bien le maître de ne le pas mener à la promenade, et son père de
défendre à ses gens de lui obéir: il sentait bien que les complaisances
qu'ils avaient pour lui ne pouvaient être le fruit que de leur
soumission pour eux; seulement il se persuadait qu'en se conduisant
ainsi, son père et son précepteur abusaient du besoin qu'il avait d'eux;
il ne songeait pas que quand on a besoin des gens, il faut se résoudre à
en dépendre.
Comme il était de mauvaise humeur ce jour-là, il prit mal ses leçons,
les interrompit et ne les acheva pas. La manière dont il les avait
prises le matin, le dégoûta d'en prendre le soir. Il passa toute
l'après-midi à jouer au volant dans la cour avec Henri, qu'il fut fort
aise de retrouver; mais, quand il vit entrer son père, il se cacha. Tout
le reste de la journée, il craignit de le rencontrer, de peur qu'il ne
lui demandât s'il avait travaillé; le soir il rentra tout embarrassé
dans sa chambre, osant à peine regarder l'abbé, qui cependant ne lui dit
rien, et fut avec lui comme à l'ordinaire. Armand avait beau se dire
qu'on n'avait plus le droit de le gronder, qu'il était libre de faire ce
qu'il voulait, il était honteux de vouloir et de faire des choses qui
n'étaient pas raisonnables; car l'homme le plus maître de ses actions
n'est pas plus libre de manquer à ses devoirs qu'un enfant qu'on oblige
à les remplir: mais toute la différence, c'est qu'un homme a la raison
et la force de faire ce qu'il doit, et que c'est parce qu'un enfant
n'a pas encore cette force-là, qu'il faut qu'il soit soutenu par la
nécessité de l'obéissance. Rien ne serait plus malheureux qu'un enfant
livré à lui-même: il ne saurait la moitié du temps ce qu'il veut; il
commencerait cent choses et n'en achèverait aucune, et passerait sa vie
sans savoir comment. Celui même qui se croit raisonnable et pense qu'à
cause de cela on n'a pas besoin de lui rien commander, ne s'aperçoit
pas que toute sa raison vient de ce qu'il fait sans répugnance et sans
humeur tout ce qu'on lui commande, et que s'il n'avait personne pour le
diriger, il ne saurait jamais se conduire lui-même. Armand sentait un
peu tout cela, mais confusément; il n'y réfléchissait pas beaucoup, et
trouvait seulement qu'il n'y avait pas grand plaisir à être libre.
Le lendemain, qui était un dimanche, deux de ses camarades vinrent le
voir: c'étaient les fils d'un ancien ami de M. de Saint-Marsin, deux
jeunes gens de quinze et seize ans, francs étourdis, qui amusaient
souvent Armand en lui racontant des histoires de leur lycée, et les
tours des écoliers, mais qui le choquaient aussi quelquefois par des
manières grossières et peu convenables. Eux, de leur côté, se moquaient
souvent d'Armand, qu'ils trouvaient trop rangé, trop propre, trop
élégant. Comme leur père était peu riche, il ne les avait pas mis au
lycée, mais il les y envoyait tous les jours; et comme ils y allaient
seuls, ils riaient beaucoup de ce qu'Armand ne pouvait faire un pas sans
son précepteur. Il fut enchanté de pouvoir leur dire qu'il était libre
de faite tout ce qu'il voulait.
--C'est bon, dirent-ils, nous allons nous bien divertir; nous irons à un
endroit où nous avons été dimanche dernier: on y joue à la balle avec
tous les gens du quartier, qui sont endimanchés; ils crient, ils se
battent, cela est tout-à-fait amusant. Jules a pensé se faire rosser,
dit l'un, par un des joueurs, dont il s'était moqué parce qu'il ne
renvoyait jamais la balle; et Hippolyte, dit l'autre, a eu le nez et les
lèvres enflés trois jours d'une balle qu'il avait reçue dans le visage;
et puis on boit de la bière. Quoiqu'on nous ait envoyés pour rester ici
toute la matinée, nous comptions bien y aller, tu viendras avec nous.
--Non, en vérité, dit Armand, je n'irai pas. Cette partie lui semblait
très-peu divertissante; il ne se souciait ni de se mesurer avec un
portefaix, ni d'attraper des coups de balle, ni de boire de la bière au
cabaret.
--Tu viendras, reprirent ses camarades; ah! nous te dégourdirons, nous
t'apprendrons à te divertir.
--Je veux me divertir à ma manière, disait Armand; et il tâchait
inutilement de retirer ses bras qu'ils avaient pris, chacun d'un côté,
pour l'emmener malgré lui hors de la cour où ils se trouvaient alors.
Armand criait et se débattait; et voyant son père à la fenêtre:
--Papa, lui dit-il, empêchez-les donc de m'emmener de force.
--Moi! mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, pourquoi voulez-vous que
j'empêche ces Messieurs de quelque chose? Vous savez bien qu'on est
libre ici. Mes amis, divertissez-vous tout à votre fantaisie; Armand,
faites toutes vos volontés, je ne veux vous gêner en rien. Et il se
retira de la fenêtre. Les deux jeunes gens riaient de toutes leurs
forces, en répétant à Armand, qu'ils tenaient serré par les deux bras:
--Armand, faites toutes vos volontés; et voyant bien que M. de
Saint-Marsin leur laissait le champ libre, ils se mirent à le faire
courir dans la rue, malgré ses cris et ses efforts. On disait, en les
voyant passer:
--Voyez donc ces polissons qui se battent! Armand avait en effet tout
l'air d'un polisson; il était sans cravate, sans chapeau, avec une
redingote sale et des bas mal attachés, et c'était ce qui divertissait
davantage ses malins camarades, parce qu'ils savaient qu'Armand n'aimait
à se montrer que bien arrangé, et que quelquefois, lorsqu'ils se
promenaient ensemble, ils avaient cru lui voir un air un peu fier de ce
qu'il était mieux mis qu'eux. Les remarques qu'il entendait augmentaient
son chagrin et sa colère.
--Laissez-moi, disait-il, vous n'avez pas le droit de me retenir malgré
moi.
--Empêche-nous-en, lui répondaient les autres. Armand n'était fort qu'en
raisonnements; et pour obtenir qu'on ne l'entraînât pas malgré lui,
il fut obligé de promettre qu'il irait de bonne grâce; mais il était
indigné; et malgré sa promesse, il aurait peut-être bien tenté de
s'enfuir, si ses deux persécuteurs ne l'avaient surveillé avec soin.
--Ne fais donc pas l'enfant, lui disaient-ils; tu vas voir comme tu
t'amuseras.
Ils arrivèrent bientôt dans une espèce de jardin de cabaret, où
plusieurs hommes du peuple jouaient à la balle. La première plaisanterie
de Jules fut de pousser Armand au milieu des joueurs. Il reçut une balle
dans l'oreille gauche; et un coup de poing que lui donna dans l'épaule
droite, pour le repousser, celui dont il avait dérangé le coup, le jeta
sur les pieds d'un autre qui le renvoya d'un second coup, en lui disant
de prendre garde à ce qu'il faisait: il n'avait pas encore répondu à
celui-ci, que la balle venant à rebondir auprès de lui, un de ceux qui
couraient après pour la renvoyer, le jeta par terre et tomba avec lui.
Tout le monde riait, surtout Jules et Hippolyte. Armand ne s'était
jamais senti dans une pareille colère; mais en voyant combien cette
colère était impuissante, son coeur se gonflait; et si sa fierté ne
l'eût retenu, il se fût mis à pleurer: il se contint cependant; et
s'éloignant des joueurs, il saisit le moment où Jules et Hippolyte, qui
apparemment commençaient à trouver la plaisanterie assez longue, ne
prenaient plus garde à lui; et sortant du jardin, il se mit à marcher de
toutes ses forces, pour arriver le plus vite qu'il pourrait à la maison.
Il tremblait de crainte de voir arriver après lui Jules et Hippolyte:
il avait le coeur gros de colère et d'humiliation de n'avoir pu ni se
défendre ni se venger de ceux qui avaient si indignement abusé de leur
force contre lui. Il arriva enfin, et trouva son père qui sortait comme
il rentrait, et qui lui demanda d'un air assez moqueur s'il s'était bien
diverti à la promenade. Armand ne pouvait plus se contenir; il lui dit
que c'était une indignité que d'avoir encouragé Jules et Hippolyte à
l'emmener de force.
--Si c'est pour me punir, dit-il, de la convention que vous avez eu
l'air de faire avec moi, il fallait me le dire, ce n'est pas moi qui
vous l'ai demandé.
--Mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, je n'ai voulu vous punir de rien,
je n'ai à vous punir de rien, je n'en ai pas le droit; mais quel droit
avais-je aussi d'empêcher vos camarades de faire de vous ce qui leur
plaisait? Quand vous dépendiez de moi, je pouvais dire: Je ne veux pas
qu'il fasse telle chose, par conséquent je ne veux pas qu'on le force
à la faire; je pouvais user de mon autorité et même de ma force,
s'il était nécessaire, pour vous défendre de ceux qui voulaient vous
contraindre; je ne pouvais pas permettre qu'en vous forçant à leur
obéir, d'autres entreprissent sur mes droits; mais à présent vous ne
dépendez que de vous-même, c'est à vous à vous défendre, à dire: Je
ne veux pas, et à voir ce que vaudra votre volonté. Quand on veut ne
dépendre de personne, personne n'est obligé de vous secourir.
--Ainsi, dit Armand d'un ton piqué, je vois que, parce que je ne dépends
pas de vous, si vous me voyiez tuer, vous diriez que vous n'aviez pas le
droit de me défendre.
--Oh! non, dit en souriant M. de Saint-Marsin, je ne crois pas que ma
réserve allât jusque-là; cependant j'y penserai: je n'ai pas encore
examiné le cas, je ne sais pas bien jusqu'où vont les devoirs d'un père
envers un enfant qui ne croit pas que son devoir l'oblige d'obéir à son
père. Écoutez donc, ce n'est pas ma faute, je n'avais pas encore vu
d'enfant qui eût de ces idées-là.
Il s'en alla en disant ces paroles. Armand, qui voyait bien qu'on se
moquait de lui, commençait à s'ennuyer de toutes ces plaisanteries; mais
en même temps il commençait à s'aguerrir et à s'enhardir dans l'idée de
faire sa volonté. Auprès de l'endroit où l'on jouait à la balle, il en
avait vu un autre où l'on tirait au blanc; cette idée lui revint dans
la tête quand il fut rentré. Son père, à la campagne, commençait à lui
apprendre à tirer, et même à le mener quelquefois à la chasse, ce qui
l'amusait beaucoup; mais il ne voulait pas que dans Paris Armand se
servît d'armes à feu, quelques protestations qu'il eût faites de s'en
servir avec prudence. C'était une des choses qu'Armand désirait le
plus, bien convaincu dans sa sagesse que cela ne pouvait avoir aucun
inconvénient. Comme il ne se souciait pas d'aller tirer avec les gens
qu'il avait vus là, il pensa au moins qu'il pouvait faire un blanc dans
le jardin de son père, ou bien faire la chasse aux moineaux. Il alla
chercher dans le cabinet de son père, où ils étaient serrés, son fusil
et des pistolets que lui avait donnés un de ses oncles: il pensa bien ne
les pas trouver, car depuis qu'Armand jouissait de sa liberté, de peur
qu'il n'en abusât d'une manière dangereuse, M. de Saint-Marsin avait
soin d'ôter la clef de l'endroit où se trouvaient les armes; mais son
valet de chambre la lui ayant demandée pour prendre quelque chose dans
cet endroit, avait, malgré ses ordres, oublié de la retirer; Armand
trouva donc le fusil, les pistolets, et de quoi les charger. En
descendant dans le jardin, il aperçut un chat qui passait sur une
corniche d'une maison voisine: il l'ajusta, le manqua, continua son
chemin, et se rendit dans le jardin, où il tira à tort et à travers, et
fit un feu à alarmer tout le voisinage.
Après avoir usé toutes ses munitions de guerre, comme il revenait et
traversait la cour, chargé de tout son arsenal, un homme qui parlait
très-vivement avec le portier, s'élance vers lui en disant:
--Ah! c'est lui! c'est lui! je le savais bien que cela venait d'ici.
C'est donc vous, Monsieur, qui cassez mes glaces, mes meubles, qui avez
pensé tuer mon fils? Ah! vous me le payerez bien, il faudra bien qu'on
me paye; si on me refuse, j'irai chercher la garde, je vous mènerai chez
le juge de paix! Et il était si en colère, que ses paroles s'enfilaient
sans qu'il se donnât le temps de reprendre sa respiration; en même temps
il secouait Armand par le bras:
--Oui, oui, je le mènerai chez le juge de paix, disait-il aux commères
du quartier, qui commençaient à se rassembler à la porte et dans la
cour.
--Cela sera bien fait, disait l'une; avec ses coups de fusil et de
pistolet, on aurait dit que l'ennemi était dans le quartier.
--Les balles venaient frapper contre notre mur, disait l'autre, je ne
savais où me fourrer.
--Notre pauvre Azor en aboyait comme un désespéré, disait une troisième,
et j'en suis encore toute tremblante.
--Il faudra bien qu'on me paye, reprenait l'homme. Et Armand stupéfait,
ne sachant ce qui lui était arrivé, ce qu'on lui voulait, comprit enfin
que le coup de fusil qu'il avait adressé au chat, et qu'il avait chargé
à balles, de peur que le petit plomb ne suffit pas pour le tuer, était
entré par la fenêtre au-dessous de laquelle régnait la corniche qui
servait de promenade au chat; que cette fenêtre était celle d'une des
plus belles pièces d'un hôtel garni, où la balle avait été casser une
glace de deux mille francs, fracasser une pendule, et avait fait tomber
en passant le chapeau du fils du maître de l'hôtel, qui se trouvait
auprès de la cheminée. Celui-ci, à chaque circonstance qu'il rapportait,
secouait le bras d'Armand, qui cherchait inutilement à se faire lâcher
pour se sauver, et il disait:
--Vous me le payerez comme je m'appelle Bernard, et de plus l'amende,
pour vous apprendre à tirer dans les maisons.
--Il serait, je crois, bien embarrassé de payer, disait l'une des
femmes.
--S'il paye, reprenait l'autre, ce sera sur autre chose que sur sa
bourse.
--Tout cela m'est égal, disait l'homme, il faut qu'on me paye, n'importe
qui. Où est M. de Saint-Marsin? Je veux parler à M. de Saint-Marsin.
--Me voici, dit M. de Saint-Marsin, qui rentrait en ce moment, que me
veut-on? Armand pâlit, rougit en voyant arriver son père, et cependant
il se sentait un peu rassuré par sa présence. Pendant qu'on expliquait à
M. de Saint-Marsin de quoi il s'agissait, il levait timidement les yeux
et les baissait aussitôt, comme un coupable qui attend sa sentence.
Quand M. de Saint-Marsin eut compris la cause de tout ce trouble:
--M. Bernard, dit-il, je suis très-fâché de ce qui vous est arrivé, mais
je n'y puis rien; si c'est effectivement mon fils qui a cassé votre
glace, arrangez-vous avec lui, cela ne me regarde pas.
--Il faut bien, Monsieur, que cela vous regarde, reprenait M. Bernard;
qu'est-ce qui me payera!
--Je l'ignore, Monsieur; mais si mon fils l'a fait, c'est en mon
absence, sans qu'on puisse penser que j'y aie eu aucune part; je ne
réponds pas de ses actions. Et se tournant vers Armand:
--Vous sentez, Armand, que cela est juste, que je ne puis répondre de
vos actions quand je n'ai aucun moyen de vous faire faire ma volonté.
Armand, les yeux baissés, les mains jointes, ne pouvait répondre; de
grosses larmes coulaient de ses yeux. M. Bernard, dans une colère
terrible, voulait mener M. de Saint-Marsin chez le juge de paix.
--Ce n'est point à moi à y aller, disait M. de Saint-Marsin, c'est à mon
fils.
--Oh! monsieur votre fils, il pourra bien aller en prison.
--Monsieur, j'en suis bien fâché, mais je n'y puis que faire.
--A la police correctionnelle, reprenait M. Bernard.
--J'en suis au désespoir; mais je ne puis l'empêcher. Armand, à chaque
parole, laissait échapper un profond sanglot et levait vers son père ses
yeux et ses mains jointes. Quelqu'un dit tout bas à M. Bernard:
--Voilà le commissaire de police qui passe. Armand l'entendit, et jetant
un grand cri, s'arracha des mains de M. Bernard, et courut se réfugier
vers son père, qu'il embrassait de toutes ses forces en lui disant:
--O mon papa! au nom de Dieu, empêchez que le commissaire ne m'emmène,
ayez pitié de moi... ne me laissez pas aller en prison!
--Quel droit, mon fils, ai-je de l'empêcher, ou qu'est-ce qui m'y
oblige! N'avez-vous pas renoncé à ma protection?
--Oh! rendez-la-moi, rendez-la-moi; je vous obéirai, je ferai tout ce
que vous voudrez.
--Me le promettez-vous? désirez-vous que je reprenne mon autorité?
--Oh! oui, oui; punissez-moi comme vous voudrez, mais que je n'aille pas
en prison.
--Suivez-moi, dit M. de Saint-Marsin; et se retournant vers M. Bernard:
--M. Bernard, dit-il, j'espère que cela pourra s'arranger sans le juge
de paix; faites-moi le plaisir de m'attendre ici un moment.
Quand il fut rentré dans la maison:
--Mon fils, dit-il à Armand, je ne veux pas abuser d'un moment de
trouble; pensez-y bien, êtes-vous déterminé à m'obéir, et croyez-vous
maintenant que j'aie le droit de l'exiger? Je ne vous dissimule pas
que si M. Bernard porte plainte, ce sera probablement contre moi, et
qu'après m'avoir fait payer le dommage, on m'enjoindra de vous empêcher
de commettre à l'avenir de pareilles actions. Vous croirez-vous alors
obligé de vous soumettre à mon autorité, et voulez-vous attendre que le
juge de paix vous l'ordonne!
--Oh! non, non, mon papa, disait Armand confus en baisant la main de son
père, qu'il couvrait de ses larmes; pardonnez-moi, je vous en prie.
--Mon fils, lui dit M. de Saint-Marsin, je n'ai rien à vous pardonner;
en vous donnant la liberté, je savais bien que vous en abuseriez; je
savais bien qu'en vous laissant suivre vos idées, je vous exposais à
faire des fautes; mais c'est pourquoi vous devez sentir la nécessité de
vous soumettre quelquefois aux miennes.
Armand ne savait comment exprimer sa reconnaissance de tant d'indulgence
et de bonté. M. de Saint-Marsin alla trouver M. Bernard, et lui dit
qu'il ferait estimer le dommage, qui ne se trouva pas heureusement aussi
considérable que M. Bernard l'avait dit d'abord. Cependant cela fut
encore assez cher; et Armand, qui se trouvait dans le cabinet de son
père le jour où l'on vint chercher le paiement, n'osait lever les yeux,
tant il était honteux de sa faute.
--Vous comprenez à présent, mon fils, lui disait M. de Saint-Marsin,
que les parents peuvent avoir le droit d'empêcher les sottises de leurs
enfants, puisqu'ils les payent; mais ce n'est pas seulement des fautes
qu'ils payent que les parents ont à répondre, c'est de toutes les fautes
que font leurs enfants, quand ils ont pu les empêcher.
--A qui donc en répondre, mon papa?
--A Dieu et au monde. A Dieu, qui veut que les hommes soient bons,
raisonnables, éclairés autant qu'il sera possible, et qui ne peut pas
exiger des enfants de devenir tout cela par eux-mêmes. C'est donc les
parents qu'il a chargés de l'éducation et de l'instruction de leurs
enfants, et pour cela il leur a donné l'autorité nécessaire pour obliger
les enfants à se laisser instruire et se former au bien. D'un autre
côté, comme le monde veut aussi que les enfants soient élevés d'une
manière à devenir d'honnêtes gens, quand ils se conduisent mal, qu'ils
annoncent de mauvaises inclinations, on le reproche aux pères: il faut
donc bien qu'ils aient les moyens et l'autorité de les corriger, et
qu'ils puissent diriger les actions de leurs enfants, jusqu'à ce que
ceux-ci aient assez de force et de raison pour qu'on les en rende
eux-mêmes responsables.
Armand convint de tout cela. Il lui arriva bien encore quelquefois de
trouver l'obéissance fâcheuse; mais il ne s'entêta plus dans ses idées,
parce qu'il comprit qu'il y a des choses dont un enfant de treize ans ne
connaît pas encore toutes les raisons.
JULIE
ou
LA MORALE DE MADAME CROQUEMITAINE.
Il y avait deux ans que madame de Vallonay avait mis sa fille en
pension, pour aller soigner son mari, malade dans une place de guerre où
il commandait, et qu'il ne voulait pas abandonner parce qu'elle était à
tout moment en danger d'être attaquée. Les circonstances ayant changé,
monsieur et madame de Vallonay étaient revenus à Paris et avaient
retiré leur fille de la pension. Julie avait treize ans, elle avait
de l'esprit, elle était assez avancée pour son âge; mais un enfant de
treize ans, quelque avancé qu'il soit, ne comprend jamais tout ce que
disent les personnes plus âgées. Julie avait pris l'habitude de regarder
comme ridicules toutes les choses qu'elle ne comprenait pas. Accoutumée
au caquetage des pensionnaires, qui, entre elles, parlaient, jugeaient,
décidaient de tout, elle s'imaginait savoir une chose dès qu'on en avait
parlé à la pension. Ainsi, racontait-on un fait, Julie soutenait qu'il
s'était passé autrement; elle en était bien sûre, car mademoiselle
Joséphine l'avait entendu dire dans ses vacances. Si on lui disait que
telle ou telle parure était de mauvais goût:
--Ah! il faut bien pourtant que cela soit à la mode, car trois de ces
demoiselles en ont fait faire pour cet hiver. Il en était de même sur
des choses plus sérieuses. Ce qu'une des grandes avait dit pour l'avoir
entendu dire à ses parents, sur la paix ou sur la guerre, sur le
spectacle, où elle n'avait jamais été, devenait une opinion générale à
laquelle Julie, non plus que ses compagnes, ne pensait pas qu'on pût
rien avoir à opposer.
Aussi ne venait-il pas une visite chez ses parents, que Julie, aussitôt
qu'elle était sortie, ne dit: