--Il n'y a rien eu de perdu, répondait l'abbé, car vous les avez bien

remarquées ensuite.

Hélène alors se taisait, mais elle n'en recommençait pas moins le

lendemain.

Ce que l'abbé louait surtout dans Cécile, c'étaient ses soins pour sa

mère, qui était d'une santé fort délicate. Il arriva qu'un soir madame

d'Aubigny se trouva mal. Hélène, qui portait ordinairement tous les

soirs son ouvrage chez madame de Villemontier, n'y descendit ce jour-là

qu'un moment, quand l'accident fut passé, pour en rendre compte et

avoir le plaisir de parler de l'inquiétude qu'il lui avait donnée. Elle

commença par s'étendre tellement sur la frayeur qu'elle avait éprouvée

lorsqu'elle avait vu sa mère pâle et presque sans connaissance, que

l'abbé ne put s'empêcher de dire:

--Je vois bien tout ce que mademoiselle Hélène a souffert de l'accident

de madame sa mère; mais je voudrais bien savoir ce qu'a souffert madame

d'Aubigny.

Le lendemain, madame d'Aubigny, quoiqu'un peu malade encore, voulut

absolument que sa fille allât passer, comme à l'ordinaire, la soirée

chez madame de Villemontier. Elle y vint d'un, air languissant, fatigué,

disant qu'elle avait envie de dormir, pour qu'on devinât qu'elle avait

passé une mauvaise nuit. Comme on ne lui faisait pas les questions

auxquelles elle voulait répondre, elle parla du beau temps qu'il faisait

à cinq heures du matin, dit que sa mère avait été agitée jusqu'à deux,

mais qu'à trois elle, dormait bien paisiblement; d'où il était clair

qu'Hélène s'était levée à ces différentes heures pour voir comment était

sa mère. Plusieurs fois elle demanda l'heure qu'il était, disant que

quoique sa mère lui eût permis de rester jusqu'à dix heures, elle

voulait absolument l'aller retrouver à neuf. Elle demanda l'heure à huit

heures et demie, elle la demanda à neuf heures moins un quart. Pendant

ce temps-là Cécile avait deux ou trois fois levé les yeux sur la pendule

sans que personne s'en aperçût. A neuf heures moins une minute elle alla

sonner; sa mère lui demanda pourquoi.

--Vous savez bien, maman, dit Cécile, que c'est l'heure à laquelle vous

devez prendre votre bouillon.

Alors Hélène se leva avec un grand cri, serra son ouvrage avec une

grande précipitation, dans la crainte de manquer l'heure.

--Voila, dit quelqu'un, deux jeunes personnes bien ponctuelles et bien

soigneuses.

--Oui, reprit l'abbé entre ses dents et en regardant Hélène avec un

souris malin, mademoiselle Cécile soigne à merveille sa mère, et

mademoiselle Hélène sa réputation.

Hélène rougit et se hâta de s'en aller, dans la crainte de quelque

nouveau sarcasme; mais madame de Villemontier ayant prié l'abbé

d'accompagner Hélène pour revenir lui dire ensuite des nouvelles de

madame d'Aubigny, il prît le bougeoir et la suivit; elle marchait si

vite qu'il ne pouvait la joindre.

--Attendez-moi donc, lui dit-il en arrivant près d'elle tout essoufflé,

vous allez vous casser le cou.

--Je suis si pressée de savoir comment se trouve maman!

--Que vous êtes heureuse, dit l'abbé en prenant son bras, de pouvoir, au

milieu de votre inquiétude, penser à tant d'autres choses! Pour moi, si

quelqu'un que j'aimasse beaucoup était malade, je serais si occupé de

sa maladie, qu'il me serait bien impossible de remarquer ce que je fais

pour lui, encore moins de penser à le faire remarquer aux autres; mais

les femmes ont la tête si forte!

--Mon Dieu, monsieur l'abbé, dit Hélène, que cette remarque

embarrassait, vous ne pouvez donc passer un moment sans me tourmenter?

--C'est-à-dire sans vous admirer. On admire les autres sur l'ensemble de

leur vie et de leurs actions; on les aime, on les estime, parce qu'elles

se sont bien conduites longtemps de suite et en diverses occasions; mais

pour mademoiselle Hélène, c'est à chaque occasion qu'il faut l'admirer;

chacune de ses actions, de ses pensées, chacun de ses mouvements exige

un éloge.

Et le malin abbé, les yeux fixés sur Hélène et le bougeoir placé comme

s'il voulait lui bien montrer sa figure moqueuse, appuyait sur chaque

marche et sur chaque mot, et ne finissait ni de parler ni d'arriver. Ils

arrivèrent enfin, et Hélène s'échappa de son bras, bien contente d'en

être quitte. Les plaisanteries de l'abbé la désolaient; cependant elle y

voyait un fonds de bonne amitié qui l'empêchait de lui en savoir mauvais

gré.

Lui, de son côté, touché de la douceur avec laquelle elle les prenait

et du désir qu'elle montrait d'obtenir son estime, aurait bien voulu la

corriger, d'autant qu'il voyait que malgré son affectation elle était

réellement bonne et sensible.

Madame d'Aubigny avait un vieux domestique assez brutal, quoiqu'il lût

toute la journée des livres de morale et de dévotion; elle lui avait

permis de prendre avec lui un petit neveu à qui il prétendait donner

une belle éducation. Tous les talents de cet homme pour enseigner se

bornaient à battre le petit François quand il ne savait pas sa leçon

d'histoire ou de catéchisme, et François, à qui cette méthode ne donnait

pas le goût du travail, n'en savait jamais un mot et était battu tous

les jours. Un matin Hélène le vit descendre l'escalier en pleurant tout

haut; il venait de recevoir sa correction ordinaire, et il en devait

recevoir deux fois autant s'il ne savait pas sa leçon au retour de son

oncle, qui était allé faire une commission. Hélène lui conseilla de se

dépêcher de l'apprendre; le petit garçon prétendit qu'il ne le pouvait

pas.

--Viens, dit Hélène, nous l'apprendrons ensemble; et elle l'emmena dans

l'appartement, où elle se mit à le faire étudier et répéter avec

tant d'application, que l'abbé Rivière, qui venait pour voir madame

d'Aubigny, entra sans qu'elle l'entendit.

--Dépêche-toi donc, disait-elle à François, pour qu'on ne sache pas que

c'est moi qui t'ai fait répéter.

--Ah! je vous y prends donc enfin, dit l'abbé, à faire quelque chose de

bien pour vous toute seule!

Hélène rougit de plaisir; c'était la première fois qu'elle s'entendait

louer sincèrement par lui. Mais au même instant l'amour-propre prit la

place du bon sentiment qui l'avait animée; ses manières cessèrent d'être

naturelles; et quoi qu'elle continuât absolument la même action, il

était facile de voir qu'elle ne la faisait plus par le même principe.

--Allons, allons, je m'en vais, dit l'abbé; redevenez bonne tout

simplement, personne n'y regarde plus.

Le soir, chez madame de Villemontier, Hélène trouva moyen de venir à

parler de François; l'abbé secoua la tête; il voyait bien ce qui allait

suivre; et Hélène, qui ne le perdait pas de vue, le comprit et s'arrêta;

mais le caractère l'emportant, une demi-heure après elle revint au même

sujet par une voie détournée. L'abbé se trouvait près d'elle.

--Tenez, lui dit-il tout bas en lui poussant la coude, je vois bien que

vous voulez que je le raconte; en effet, cela vaudra mieux; et le voilà

qui commence:

--Ce matin, François... et cela d'un ton si emphatique et si plaisant,

qu'Hélène fait tous ses efforts pour l'engager à se taire.

--Laissez-moi faire, lui disait-il tout bas; et lorsqu'il y aura quelque

chose que vous voudrez qu'on sache ou qu'on remarque, avertissez-moi

seulement par un signe. Hélène décontenancée faisait semblant de ne pas

entendre, et cependant ne pouvait s'empêcher de rire. On juge bien que

de la soirée elle n'eut pas envie de reparler de François; et dès ce

moment l'abbé prit, comme il le lui avait annoncé, le rôle de compère;

dès qu'elle ouvrait la bouche pour insinuer quelque chose à son

avantage, aussitôt prenant la parole, il entamait un pompeux éloge. Si

dans ses mouvements elle laissait apercevoir l'intention de se faire

remarquer:

--Regardez donc, disait-il, quelle grâce mademoiselle Hélène met à tout

ce qu'elle fait. Lorsqu'elle éclatait d'un rire bruyant et forcé:

--Je vous pria de remarquer, disait-il à tout le monde, combien

mademoiselle Hélène est gaie aujourd'hui; ensuite il s'approchait d'elle

et lui demandait tout bas:

--Est-ce que je ne m'acquitte pas bien de mes fonctions? Ce sera mieux

une autre fois, ajoutait-il; mais vous ne m'avertissez pas, je ne puis

parler que de ce que j'aperçois; et rien ne lui échappait; mais en même

temps il mêlait à tout cela quelque chose de si comique, et cependant de

si bon, qu'Hélène à la fois fâchée, embarrassée et obligée de rire, se

corrigeait insensiblement, et par la crainte que lui inspiraient

les remarques de l'abbé, et parce qu'il lui présentait ses manières

affectées sous un jour si ridicule, qu'elle-même ne pouvait s'empêcher

de le sentir.

Elle est enfin parvenue à s'en défaire entièrement, à chercher pour son

amour-propre des plaisirs plus solides et plus raisonnables que celui

d'occuper d'elle à tous les instants du jour et de faire remarquer ses

actions les plus insignifiantes. Elle convient qu'elle le doit à l'abbé

Rivière, et dit que si toutes les jeunes personnes disposées à la

minauderie et à l'affectation avaient de même, à côté d'elles, un abbé

Rivière pour leur apprendre à chaque mine l'effet qu'elle produit sur

ceux qui en sont témoins, elles ne prendraient pas longtemps la peine de

se rendre si ridicules.

ARMAND

ou

LE PETIT GARÇON INDÉPENDANT.

Monsieur de Saint-Marsin, entrant un jour dans la chambre de son fils

Armand, le trouva dans un violent accès de colère, et l'entendit qui

disait à son précepteur, l'abbé Durand:

--Eh bien! oui, je vous obéirai: il faut bien que je vous obéisse,

puisque vous êtes le plus fort; mais je vous avertis que je ne reconnais

pas que vous ayez le droit de me forcer, et que je vous détesterai comme

un homme injuste et comme on tyran.

Après ce discours, Armand, en se retournant avec un vif mouvement de

dépit, aperçut son père arrêté à la porte, qu'il avait trouvée ouverte.

et le regardant d'un air calme et attentif. Armand pâlit et rougit; il

craignait et respectait extrêmement son père, qui, bien que très-bon,

avait dans la figure et dans les manières quelque chose de fort

imposant, en sorte qu'Armand n'avait jamais osé lui résister en face,

ni se mettre en colère devant lui: consterné, les yeux baissés, il

attendait ce qu'allait dire M. de Saint-Marsin, quand celui-ci s'étant

approché, s'assit auprès de la table sur laquelle écrivait Armand, et

qui faisait le sujet de la querelle, parce que l'abbé Durand avait voulu

l'obliger à l'éloigner de la fenêtre, qui lui donnait des distractions.

--Armand, dit M. de Saint-Marsin d'un ton sérieux, mais tranquille, vous

pensez donc qu'on n'a pas le droit de vous faire obéir?

--Papa, dit Armand confus, ce n'est pas à vous que je disais cela.

--C'est précisément à moi, puisque le pouvoir qu'a M. l'abbé il le

tient de moi, que ses droits sont fondés sur les miens, que je lui ai

transmis. Ne le savez-vous pas?

Armand le savait bien; mais il ne pouvait se résoudre à obéir à l'abbé

Durand comme à son père, ou plutôt l'obéissance lui était toujours

extrêmement désagréable, et la crainte seule l'empêchait de manifester

ses sentiments à M. de Saint-Marsin; car Armand, qui, parce qu'il avait

treize ans et quelqu'intelligence, se croyait un très-grand personnage,

était habituellement blessé qu'on ne lui laissât pas faire sa volonté,

et s'indignait contre les choses qu'on lui commandait, non pas qu'il les

trouvât déraisonnables, mais parce qu'on les lui commandait; et il

avait quelquefois laissé entendre à l'abbé Durand que si les parents

commandaient à leurs enfants, c'était uniquement parce qu'ils étaient

les plus forts, et sans aucun droit légitime. M. de Saint-Marsin, qui

savait cela, était bien aise de trouver une occasion de s'expliquer avec

lui.

--Dites-moi, reprit-il, en quoi je fais une injustice en vous obligeant

à m'obéir? je suis prêt à la réparer. Armand était embarrassé; mais son

père l'ayant encouragé à répondre:

--Je ne dis pas, mon papa, reprit-il, que vous me fassiez une injustice,

seulement je ne comprends pas trop comment il peut être juste que les

parents fassent faire leur volonté aux enfants; car enfin les enfants

ont leur volonté aussi, et ils ont autant que les parents le droit de la

faire.

--Apparemment que les enfants n'étant pas raisonnables, ont besoin que

leurs parents le soient pour eux et les obligent à l'être.

--Mais, dit Armand en hésitant, s'ils ne veulent pas être raisonnables,

il me semble que c'est eux que cela regarde, et je ne comprends pas

comment on peut avoir le droit de les obliger à l'être.

--Vous trouvez donc, Armand, que si un enfant de deux ans avait la

fantaisie de mettre sa main dans le feu, ou de monter sur une fenêtre,

au risque de tomber en bas, on n'aurait pas le droit de l'en empêcher?

--Oh! papa, quelle différence!

--Je n'en vois aucune: les droits d'un enfant de deux ans me paraissent

tout aussi sacrés que ceux d'un enfant de treize; ou si vous admettez

que l'âge fasse quelque différence, alors vous conviendrez bien qu'un

enfant de treize ans doit en avoir moins qu'un homme de vingt.

Armand secoua la tête, et n'était pas convaincu: son père l'ayant engagé

à dire ce qu'il pensait:

--Il faut croire, répondit-il, qu'il y a à dire contre cela quelque

bonne raison que je ne trouve pas; mais quand il serait avantageux pour

les enfants qu'on les forçât d'obéir, je ne comprends pas qu'on puisse

avoir le droit de faire du bien à quelqu'un quand il ne le veut pas.

--Eh bien! Armand, vous ne voulez donc pas que je vous oblige à être

raisonnable en m'obéissant?

--Oh! papa, je ne dis pas cela; mais...

--Mais, moi, je le comprends fort bien; et comme je ne veux pas que vous

puissiez me croire injuste, je vous promets de ne plus vous obliger à

m'obéir, que vous ne m'ayez dit que vous le désirez.

--Que je désire que vous m'obligiez à vous obéir, papa! dit Armand,

moitié riant et moitié boudeur, comme s'il eût cru que son père se

moquait de lui, vous savez bien qu'il est impossible que je désire

jamais cela.

--C'est ce que nous verrons, mon fils; j'en veux avoir le plaisir; et

dès ce moment je me démets de mon autorité jusqu'au moment où vous me

demanderez de la reprendre. Il faut vous résoudre à en faire autant, mon

cher abbé, dit M. de Saint-Marsin à l'abbé Durand, vos droits cessent en

même temps que les miens.

L'abbé, qui comprenait les intentions de M. de Saint-Marsin, lui promit,

en souriant, de s'y conformer; pour celui-ci, il conservait toujours

son air grave, et Armand promenait ses yeux de l'un à l'autre d'un air

incertain, comme pour voir si la chose était sérieuse.

--Je ne sais, reprit M. de Saint-Marsin, quel était l'acte d'obéissance

qui déplaisait si fort à Armand; mais d'après nos nouvelles conventions,

il doit en être dispensé.

--Cela va sans dire, reprit l'abbé.

--Allons, mon fils, dit en se levant M. de Saint-Marsin, usez sans vous

gêner de votre liberté, et songez bien à n'y renoncer que quand vous

serez sûr de n'en vouloir plus; car je vous préviens qu'alors, à mon

tour, j'userai de mon autorité sans scrupule.

Armand le regardait partir d'un air stupéfait, et ne pouvait croire ce

qu'il lui disait. Pour premier essai de sa liberté, il remit auprès de

la fenêtre la table qu'il avait commencé à en ôter; et l'abbé Durand,

qui s'était remis à lire, le laissa faire sans avoir l'air d'y prendre

garde. Seulement, lorsqu'Armand alla s'y asseoir pour faire son thème:

--Je ne sais pas, lui dit l'abbé, pourquoi vous prenez la peine de vous

établir si bien, car je suppose qu'à présent que vous êtes maître de vos

notions, nous ne prendrons plus beaucoup de leçons.

--Je ne sais pas, M. l'abbé, reprit Armand d'un air très-piqué, où vous

avez pu imaginer cela: je ne suis apparemment pas assez enfant pour

qu'il soit nécessaire de me conduire à la lisière, et vous pouvez être

sûr que pour faire les choses que je sais être raisonnables, je n'aurai

nullement besoin d'être contraint.

--A la bonne heure, dit l'abbé, qui se remit à sa lecture; et Armand,

pour prouver son dire, ne regarda pas une seule fois du côté de la

fenêtre, et fit son thème deux fois plus vite et deux fois mieux qu'à

l'ordinaire. L'abbé Durand lui en fît compliment, et lui dit:

--Je souhaite que la liberté vous réussisse toujours aussi bien.

Armand était enchanté; cependant son plaisir diminua un peu le soir,

parce que, lorsqu'il demanda à l'abbé Durand s'ils iraient se promener:

--Non, en vérité, dit l'abbé, il n'a qu'à vous prendre envie de marcher

plus vite que moi, de courir, d'enfiler une autre rue que celle par où

je voudrais passer, je ne puis vous en empêcher, et je suis trop vieux

pour courir après vous. Je ne peux pas me charger de conduire dans la

rue un étourdi sur lequel je n'ai aucune autorité. Armand se fâcha

d'abord, et dit que cela n'avait pas de raison; puis il dit à l'abbé:

--Eh bien! je vous promets de ne pas marcher plus vite que vous et

d'aller où vous irez.

--Cela est fort bien, reprit l'abbé; mais il peut vous prendre quelque

fantaisie à laquelle il faudrait que je m'opposasse, et comme je n'en

aurais aucun moyen, vous pourriez m'attirer une mauvaise affaire.

--Je veux bien, dit Armand, m'engager à vous obéir le temps de la

promenade.

--A la bonne heure, je vais dire à M. de Saint-Marsin que vous renoncez

à la convention, et que vous rentrez sous l'autorité.

--Non pas, non pas, ce n'est que pour le temps de la promenade.

--Ainsi, reprit l'abbé, vous voulez non-seulement faire votre volonté,

mais me la faire faire à moi; vous voulez que je reprenne l'autorité

quand cela vous est commode, et que j'y renonce quand vous n'en voulez

plus. Je vous dirai à mon tour: Non pas, non pas. Si je consens à

reprendre l'autorité, ce sera pour la garder: ainsi, mon cher Armand,

il faut vous décider ou à renoncer à la convention, ou à vous passer

désormais de promenade.

--Papa veut que je me promène, reprit Armand d'un ton assez sec.

--Oui; mais il n'exige pas que je me promène pour vous quand je ne puis

vous être bon à rien: il n'avait de droit sur mes actions que par celui

qu'il me donnait sur les vôtres; quand il me confiait une partie de son

autorité, il était bien simple qu'il réglât la manière dont il voulait

que j'en usasse; à présent qu'il ne me confie plus rien, de quoi

aurais-je à lui rendre compte?

--Au fait, dit Armand, je ne sais pas ce qui m'empêcherait de sortir

seul.

--Personne au monde ne s'y opposera, vous êtes libre comme l'air.

--La preuve que non, reprit étourdiment Armand, la preuve que ce sont là

des contes, c'est qu'on me laisse encore avec vous, M. l'abbé.

--Point du tout, dit tranquillement l'abbé; monsieur votre père désire

que je vous donne des leçons tant que vous en voudrez prendre; mais cela

ne vous oblige à rien: il désire aussi que tant que je resterai chez

lui, je partage la chambre qu'il vous donne: il en est bien le maître,

et moi, je suis bien le maître de faire ce qu'il désire; mais,

d'ailleurs, vous pouvez y faire tout ce qu'il vous plaira, pourvu que

vous ne m'importuniez pas; car alors j'userais du droit du plus fort

pour vous en empêcher. Après cela, sortez-en, rentrez-y, cela m'est

égal: je vous verrai faire les choses que je vous ai défendues

autrefois, sans m'en soucier le moins du monde; et si vous voulez que

nous convenions aussi de ne nous parler ni nous regarder, je ne demande

pas mieux, cela me sera infiniment commode.

--Mon Dieu! M. l'abbé, comme vous poussez les choses!...

--Je ne les pousse pas, elles vont ainsi tout naturellement. Quel

intérêt voulez-vous que je prenne à votre conduite, quand je n'en

réponds plus?

--Je vous croyais plus d'amitié pour moi.

--J'en ai ce que j'en puis avoir. M'êtes-vous de quelqu'utilité? puis-je

causer avec vous, comme avec un de mes amis, des livres que je lis

et que vous ne comprendriez pas? puis-je vous parler des idées qui

m'intéressent, à vous qu'un livre de morale endort, et qui n'aimez de

l'histoire que les batailles? pouvez-vous me rendre quelque service?

puis-je compter sur vous dans quelques occasions où j'aurais besoin d'un

bon conseil ou d'un secours utile?

--Ainsi je vois qu'on n'aime les gens que quand ils nous sont utiles;

voilà une belle morale et une belle amitié!

--Je vous demande pardon, on les aime aussi parce qu'on peut leur être

utile; on s'attache à eux quand ils ont besoin de vous, et c'est comme

cela qu'on s'attache aux enfants: on s'intéresse à ce qu'ils font, par

l'espérance qu'on a de leur apprendre à bien faire; on les aime malgré

leurs défauts, à cause du pouvoir qu'on croit avoir de corriger ces

défauts; mais du moment où vous m'ôtez toute influence sur votre

conduite, où je ne vous suis plus bon à rien, quel intérêt ai-je à

m'occuper de vous?

--Mais enfin, nous avons passé plusieurs années ensemble, vous m'avez vu

tous les jours.

--Si on s'attachait à un enfant pour le voir tous les jours, pourquoi ne

me serais-je pas attaché également à Henri, le fils du portier, qui nous

sert? Je le vois depuis aussi longtemps, il n'a jamais refusé de faire

ce que je lui disais, il ne m'a donné aucune peine; je le vois toujours

de bonne humeur, il me rend mille services, et m'est utile beaucoup plus

que vous ne pouvez l'être.

--Il serait pourtant singulier que vous aimassiez Henri plus que moi.

--Si jusqu'à présent je vous ai aimé plus que lui, cela vient

apparemment de ce que, comme j'étais chargé de vous, la soumission

que vous étiez obligé d'avoir envers moi vous donnait un désir de me

satisfaire qui vous méritait mon amitié; de ce que vos intérêts m'étant

confiés, j'agissais pour vous comme pour moi, et avec plus d'affection

encore que pour moi. Maintenant vous vous êtes chargé de penser pour

vous, je n'ai plus à penser qu'à moi.

Armand n'avait rien à répondre: il se disait bien que le moyen de forcer

les personnes dont il dépendait à avoir tout autant d'affection pour

lui que lorsqu'il leur était soumis, c'était de se conduire aussi

parfaitement que s'il était obligé de faire leur volonté, et il se

promit bien de prendre ce moyen; mais Armand n'avait encore ni assez de

raison ni assez de constance dans le caractère pour tenir à de pareilles

résolutions, et c'est précisément ce qui faisait qu'il avait besoin

d'être conduit et contenu par la volonté des autres; à lui tout seul il

n'était pas encore capable de mériter leur affection.

Beaucoup d'enfants s'étonneront sans doute de ce qu'Armand ne profitait

pas de sa liberté pour abandonner toutes ses études, courir seul et

faire mille sottises; mais Armand avait été bien élevé, son caractère

était bon, malgré les caprices qui lui passaient quelquefois par la

tête; et à treize ans, quoiqu'on n'ait pas encore la force de faire

toujours ce qui est bien, on commence du moins à le savoir, et à avoir

le désir d'être regardé comme raisonnable: d'ailleurs, malgré ces beaux

raisonnements contre l'obéissance, il en avait l'habitude, et aurait été

fort embarrassé de faire ouvertement une chose que lui avait défendue

son père ou son précepteur, de manière qu'elle pût parvenir à leur

connaissance. Il pensa cependant, le lendemain matin, que sa liberté

pouvait bien s'étendre à envoyer acheter pour son déjeuner une tranche

de jambon, chose qu'il aimait beaucoup et qu'on ne lui permettait pas

souvent. Il voulait y envoyer Henri; mais Henri, qui dans ce moment

avait quelqu'autre chose à faire, dit qu'il ne pouvait pas y aller. Il

était en général assez insolent avec Armand, qui se mettait souvent fort

en colère contre lui de ce qu'il ne lui obéissait pas comme à M. de

Saint-Marsin ou à l'abbé Durand. Dans ce moment, tout gonflé de la

nouvelle importance qu'il croyait avoir acquise, Armand prit un

ton beaucoup plus impérieux; il se fâcha beaucoup plus haut qu'à

l'ordinaire, et Henri s'en moqua davantage; il prétendit même faire des

leçons à Armand, en lui disant que M. de Saint-Marsin ne voulait pas

qu'il envoyât chercher des choses à manger hors de la maison, et lui

rappelant qu'il avait été grondé une fois que cela lui était arrivé.

--Qu'est-ce que cela vous fait, dit Armand encore plus en colère; ne

suis-je pas le maître de vous envoyer où il me plaît?

--Non, mon fils, dit M. de Saint-Marsin, qui passait en ce moment; Henri

n'est point à vos ordres, il est aux miens.

--Mais, mon papa, ne voulez-vous pas qu'il me serve?

--Assurément, mon fils, il a mes ordres pour cela, et j'espère bien

qu'il n'y manquera pas; mais il vous servira d'après les ordres que je

lui donnerai, et non pas d'après ceux qu'il recevra de vous.

--Cependant, mon papa, il faut bien que je lui demande ce dont j'aurai

besoin.

Nouvelles et Contes pour la jeunesse · 第 7 / 11 段