--Que s'est-il donc passé? demanda madame Lacour. Alors la vieille dame

lui raconta, avec toutes les amplifications ordinaires en pareil cas,

les torts d'Aglaé et l'indignation de tout le monde. Pendant ce récit,

Aglaé, dans l'état le plus pénible, s'excusait, tâchait de se justifier,

niait quelques faits, en expliquait d'autres, ce qui n'empêcha pas

madame Lacour d'être extrêmement fâchée contre elle, et de lui dire

d'un ton sévère qu'elle ne savait à quoi il tenait qu'elle ne l'envoyât

sur-le-champ faire des excuses à toutes ces dames, mais que cela ne lui

manquerait pas. M. Guimont et ses enfants, qui entrèrent en ce moment,

la trouvèrent toute en larmes.

--J'espère, au moins, dit madame Lacour, que vos impertinences ne se

sont pas étendues jusqu'aux enfants de mon ami Guimont, car je ne vous

le pardonnerais de ma vie.

Hortense rougit un peu et courut embrasser Aglaé. Gustave ne dit

rien; mais madame Lacour lui ayant demandé si ce n'était pas par

mécontentement contre Aglaé qu'il n'était pas venu corriger ses extraits

depuis plusieurs jours, il assura qu'il avait eu beaucoup d'ouvrage, ce

que confirma son père, et il proposa de les revoir sur-le-champ. Aglaé,

tremblante, alla chercher son papier, et le remit à Gustave sans lever

les yeux: il corrigea les extraits, mais sans causer avec Aglaé comme il

avait coutume de faire; et lorsqu'il eut fini, il alla se placer auprès

de la partie que faisait M. Guimont avec madame Lacour et la vieille

dame. Aglaé avait le coeur bien serré; Hortense la consola du mieux

qu'elle put, et lui dit:

--Nous allons avoir bien d'autres caquets; une dame allemande, la

princesse de Schwamberg, vient d'arriver il y a deux heures; elle est

obligée de s'arrêter ici quelques jours, parce que la gouvernante de

ses filles, qu'elle aime beaucoup et qui est comme son amie, est tombée

malade. Il se trouve que cette gouvernante, qui est Française, est

parente de mademoiselle Champré: c'est mon père qui lui a appris qu'elle

était ici avec mademoiselle d'Armilly; et la princesse compte, avec la

permission de M. d'Armilly, envoyer ses filles passer une partie de

leurs journées chez mademoiselle Léontine.

Aglaé, malgré son chagrin, pensa avec une certaine satisfaction qu'elle

verrait les princesses d'Allemagne; sa vanité jouissait extrêmement

de l'idée de se voir admise dans une société si relevée: elle fit à

Hortense beaucoup de questions auxquelles celle-ci ne put répondre; son

père ne l'entretenait pas de ces niaiseries; d'ailleurs la partie ayant

fini et Gustave s'étant approché, Aglaé se tut.

Le lendemain, madame Lacour était trop fâchée pour qu'Aglaé osât lui

demander la permission d'aller chez Léontine, mais elle espérait qu'elle

enverrait peut-être pour l'engager à venir: elle n'en entendit pas

parler, ni le lendemain non plus. Il avait été convenu que le dimanche

Léontine mènerait Aglaé se promener dans la calèche de son père. Madame

Lacour, quand elle l'avait su, avait eu de la peine à y consentir; mais

enfin elle n'avait pas voulu rompre un arrangement déjà fait. Elle

réprimanda encore très-sévèrement Aglaé de sa conduite, et lui ordonna

la plus grande politesse pour les personnes de sa connaissance qu'elle

rencontrerait. Aglaé ce rendit à l'heure indiquée chez Léontine: on lui

dit qu'elle était avec mesdemoiselles Schwamberg à la promenade, où la

calèche devait les prendre: elle court à la promenade, et se dépêche en

voyant de loin la calèche, et arrive toute essoufflée, disant qu'elle a

bien craint de faire attendre. Elle arrive au moment où Léontine montait

dans la calèche.

--Oh! non, dit-elle, nous ne vous attendions pas, car il n'y a pas de

place.

--Comment, dit Aglaé étonnée, ne m'aviez-vous pas dit...

--Vous voyez bien, ma chère, reprend Léontine d'un ton d'impatience,

qu'il n'y a pas de place: mesdemoiselles de Schwamberg, mademoiselle

Champré et moi, cela fait quatre.

Mademoiselle Champré veut dire un mot, une des jeunes princesses propose

de se serrer.

--Non, non, dit Léontine, nous étoufferions; ce sera pour une autre

fois.

En ce moment le cocher était monté sur son siége. Léontine fait à Aglaé

un signe de tête protecteur, et la voiture part. Aglaé reste stupéfaite.

Toutes les personnes qui étaient à la promenade, et qui s'étaient

approchées pendant la contestation, avaient été témoins de l'humiliation

d'Aglaé. Elle entendit les ricanements et les chuchotements de

quelques-unes; elle leva les yeux, et vit plusieurs des personnes de sa

connaissance la regarder d'un air moqueur: quelques autres s'en allaient

en levant les épaules. Elle se sauva, le coeur gros de dépit et de

honte. Quelques jeunes gens mal élevés la suivirent en se moquant d'elle

et en tenant derrière elle mille propos qu'elle entendait: l'un d'eux se

détacha, et, passant devant elle, lui ôta son chapeau en disant:

--C'est comme cela que fait mademoiselle Léontine d'Armilly. La servante

qui accompagnait Aglaé se fâcha contre les jeunes gens, disant que leurs

parents en seraient instruits. Cela ne fit que redoubler leurs rires et

leurs moqueries. Aglaé marchait le plus vite qu'elle pouvait pour les

éviter: elle arriva chez elle toute en nage et en larmes. Questionnée

par sa grand'mère, il fallut bien lui avouer ce qui s'était passé: elle

eut encore le chagrin de s'entendre dire que cela était bien fait, et

qu'elle n'avait que ce qu'elle méritait. Cependant, madame Lacour se

promit, sans rien en dire à sa petite-fille, de faire faire une leçon à

ces jeunes gens mal appris par M. Guimont, qui avait une grande autorité

dans toutes les sociétés de la ville.

Aglaé passa deux jours bien tristes; elle ne serait pas sortie si sa

grand'mère ne le lui avait ordonné absolument, tant elle avait peur de

trouver sur son chemin ceux qui s'étaient moqués d'elle. Deux fois

elle avait rencontré Léontine causant et riant avec mesdemoiselles de

Schwamberg, et qui l'avait à peine regardée: elle n'avait vu personne,

pas même Hortense; elle savait que le mercredi toute la société devait

aller au jardin de madame Dufour, et on ne l'avait pas invitée: elle

s'affligeait de se voir ainsi abandonnée de tout le monde, quand le

mercredi elle vit arriver Hortense; elle en fût très-étonnée, elle

la croyait au jardin avec les autres. Hortense lui dit qu'avec la

permission de leur père, elle et son frère avaient refusé. Aglaé lui

demanda bien timidement pourquoi.

--J'ai mieux aimé passer la journée avec vous.

--Et Gustave? demanda Aglaé plus timidement encore.

--Gustave, reprit Hortense un peu embarrassée, il n'a pas voulu y aller,

parce que vous n'étiez pas priée, et l'a bien dit, afin qu'on ne crût

pas qu'il était brouillé avec vous; mais il dit qu'il ne reviendra plus

que le moins qu'il pourra; car, dit-il, je ne peux plus compter sur

Aglaé, qui abandonne d'anciens amis pour se faire la complaisante de

mademoiselle d'Armilly.

Aglaé pleurait amèrement. Hortense tâcha de la consoler; mais elle

n'osait trop lui promettre que son frère pût s'apaiser, car il lui avait

paru bien décidé, et Aglaé sentait mieux que jamais que l'amitié de

Gustave était plus honorable que le goût de fantaisie qu'avait pris pour

elle un instant mademoiselle d'Armilly. Pendant qu'Hortense et elle

étaient assez tristement ensemble, Gustave arrive; il avait l'air

toujours un peu sérieux, mais moins froid; Hortense et Aglaé rougissent

d'étonnement et de plaisir de le voir.

--Il faut, dit-il, qu'Aglaé vienne à la promenade avec nous. J'ai

demandé à mon père de nous y mener, il s'habille, il va venir. On vient

de me dire, poursuivit-il d'un ton très-vif, qu'Aglaé n'oserait plus se

montrer à la promenade après ce qui lui est arrivé; il faut faire voir

le contraire: tout le monde doit s'y rendre en revenant du jardin de

madame Dufour, il faut qu'on voie qu'elle a toujours ses... anciens amis

pour la soutenir.

Il avait hésité, car il ne savait comment dire; Aglaé, extrêmement émue,

se jeta dans les bras d'Hortense, comme pour remercier Gustave; mais

elle était affligée de ce qu'il avait hésité, de ce qu'il n'avait parlé

que d'_anciens amis_.

--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle en appuyant sa tête sur l'épaule

d'Hortense, n'êtes-vous donc plus mes amis? Hortense l'embrassa, la

rassura: Gustave ne dit rien; mais Aglaé, en levant un instant les yeux

sur lui, vit qu'il avait l'air plus doux et moins sérieux. Madame Lacour

n'était pas en ce moment dans la chambre, c'était pour cela que Gustave

avait répété ce qu'on venait de lui dire; car, comme elle était encore

incommodée, on lui parlait le moins qu'on pouvait de toutes ces

tracasseries qui commençaient à la chagriner, et qui auraient pu

d'ailleurs la fâcher sérieusement contre les personnes de sa société,

avec qui M. Guimont désirait de la raccommoder. On lui demanda

simplement de permettre qu'Aglaé s'allât promener avec M. Guimont et ses

enfants; elle y consentit, volontiers, car elle était enchantée de la

voir en si bonne compagnie. M. Guimont arriva, Hortense prit le bras de

son père, et Gustave donna le sien à Aglaé. Elle tremblait un peu et

n'osait lui rien dire; enfin une pierre lui ayant accroché le pied de

manière qu'elle serait tombée s'il ne l'eût soutenue, il lui demanda

avec tant d'intérêt si elle s'était fait mal, que cela commença à

l'enhardir. Elle lui parla de ses extraits, lui dit ce qu'elle avait

fait, lui demanda des conseils; ensuite elle se hasarda à lui demander:

--Est-ce que vous serez toujours fâché contre moi?

Gustave ne répondit rien. Les larmes vinrent aux yeux d'Aglaé; elle les

tenait baissés; Gustave vit pourtant qu'il lui avait fait de la peine.

--Nous ne sommes pas fâchés, dit-il d'un ton un peu ému; mais ce qui

nous afflige, c'est de voir que vous ayez été si prompte à oublier vos

amis pour une étrangère.

Alors les larmes d'Aglaé coulèrent tout-à-fait.

--Je ne vous avais point oubliés, dit-elle à voix basse, car tout mon

désir était de vous faire faire connaissance avec Léontine.

Gustave rougit et reprit un peu vivement:

--Nous n'aurions pas fait connaissance avec mademoiselle d'Armilly, ce

n'est point là une société pour nous; nous ne voulons vivre qu'avec des

gens qui nous traitent en égaux.

Aglaé sentit bien, par cette réponse de Gustave, combien il avait dû

être humilié pour elle de l'espèce de respect avec lequel elle se tenait

devant Léontine; elle y avait beaucoup réfléchi depuis deux jours, et en

ce moment la fierté de Gustave l'en faisait rougir encore davantage.

--Eh bien! dit-elle après un moment de silence, que dois-je faire avec

Léontine, car elle voudra peut-être me revoir, peut-être même vais-je la

rencontrer à la promenade?

--Demandez-le à mon père, dit Gustave; car il était trop raisonnable

pour croire qu'il pût se fier à ses propres idées. Ils se rapprochèrent

de M. Guimont, et Gustave lui répéta la question d'Aglaé.

--Ma chère enfant, lui dit M. Guimont, comment vous conduiriez-vous si

c'était Laurette ou mademoiselle Dufour qui vous eût fait l'impolitesse

que vous a faite mademoiselle d'Armilly? vous ne vous brouilleriez pas

pour cela avec elle, car c'est mettre trop d'importance à ces choses-là;

mais comme il vous serait prouvé qu'elle ne tient pas beaucoup à votre

société, puisqu'elle négligerait d'avoir pour vous les égards qui

peuvent vous rendre la sienne agréable, vous ne vous y livreriez qu'avec

beaucoup de réserve, froidement et sans rien faire qui pût lui prouver

que vous avez envie d'entretenir sa connaissance. C'est de même qu'il

faut vous conduire avec mademoiselle d'Armilly. Selon les usages du

monde, vous n'êtes pas son égale, puisqu'elle est plus riche et de

plus grande naissance que vous; ces usages ont des raisons bonnes ou

mauvaises auxquelles il faut bien se soumettre: ainsi l'on doit trouver

tout simple que des gens qui vivent dans une situation supérieure à la

vôtre ne recherchent pas votre société, et il faut supporter sans humeur

les petites distinctions qu'ils se croient en droit d'obtenir.

Mais personne n'est obligé de vivre avec des gens qui ne vous traitent

pas comme il vous convient; ainsi il ne faut consentir à vivre avec une

personne qui n'est pas votre égale que quand elle oublie absolument

cette inégalité et vous traite comme ses autres connaissances. Gustave

écoutait avec un grand plaisir ce discours de son père, en qui il avait

beaucoup de confiance, et qui modérait quelquefois ses idées de fierté

un peu exagérées. Aglaé le remercia, et lui promit de se conduire envers

Léontine avec toute la réserve convenable.

--Ah! si vous la revoyez, dit Gustave, elle vous reprendra, et ce sera

toute la même chose. Aglaé assurait que non; Gustave avait l'air de ne

pas le croire.

--Aglaé ne courrait aucun risque, dit M. Guimont, si elle avait toujours

avec elle une personne raisonnable, mais sa digne grand'mère ne peut

toujours l'accompagner.

--Eh bien! dit Aglaé en prenant le bras d'Hortense, tandis que de

l'autre elle tenait celui de Gustave, pour avoir toujours avec moi

quelqu'un qui me soutienne, si M. Guimont le permet, si ma bonne-maman

le veut bien, quand je ne serai pas avec elle, je n'irai jamais nulle

part où Hortense et Gustave ne puissent être avec moi.

--Cela pourra vous gêner quelquefois, dit Gustave, à qui cet engagement

faisait pourtant un bien grand plaisir.

--Non, non, s'écria Aglaé. Elle sentait bien en ce moment que tout ce

qu'il pouvait y avoir de plus heureux et de plus honorable pour elle,

c'était d'être entourée de ses bons et dignes amis. Ils arrivèrent à la

promenade; tout le monde y était déjà. Aglaé tenait le bras d'Hortense,

Gustave marchait près d'elle d'un air fier et content; les jeunes gens

qui s'étaient moqués d'Aglaé la saluèrent d'un air assez décontenancé;

car monsieur Guimont, qui les avait déjà réprimandés, leur jeta un

regard sévère qui leur fit baisser les yeux. Aglaé rougit un peu; mais

elle se sentait protégée, et jouissait de sa nouvelle situation. Madame

et mademoiselle Dufour passèrent: M. Guimont et Gustave leur prirent, en

riant, le bras, et les obligèrent, après quelques petites façons, à se

promener avec eux; les autres personnes qui étaient avec madame Dufour

la suivirent, et Aglaé se trouva au milieu de toute cette société, qui

avait été si mécontente d'elle. On ne lui parla pas d'abord, et on

laissa même échapper quelques allusions assez peu agréables; mais la

présence de M. Guimont retenait, d'autant qu'il avait déjà parlé à

plusieurs du ridicule de toutes ces tracasseries.

Cependant Aglaé se sentait bien gênée; mais à chaque mot désobligeant,

Hortense pressait plus tendrement son bras, et Gustave se rapprochait

d'elle pour lui témoigner une attention ou lui dire un mot aimable, et

cette amitié consolait bien Aglaé. Enfin on cessa de la tourmenter; mais

elle trembla quand elle vit arriver Léontine avec mesdemoiselles de

Schwamberg. Léontine s'approcha d'elle, et lui dit quelques mots sur ce

qu'elle avait été fâchée de ne pouvoir l'emmener deux jours auparavant.

Mademoiselle Champré avait enfin pris sur elle de lui faire sentir

combien sa conduite avait été ridicule; et comme mesdemoiselles de

Schwamberg, qui étaient très-polies, avaient été extrêmement fâchées du

désagrément qu'avait éprouvé Aglaé à cause d'elles, Léontine avait pensé

que, pour conserver leur bonne opinion, il fallait qu'elle réparât un

peu un tort qu'elle disait n'avoir eu que par étourderie. Elle fit ses

excuses d'un air assez gauche qu'elle voulait rendre dégagé. Aglaé

ne répondit rien. Ce silence, et tout le monde qui était avec elle,

embarrassèrent encore Léontine, qui lui dit brusquement:

--Voulez-vous faire un tour avec nous?

--Non, dit Aglaé, montrant des yeux les personnes qui l'entouraient,

je suis avec ces dames. Léontine rougit, et faisant un signe de tête,

s'éloigna d'un air assez piqué. Le refus d'Aglaé fit un très-bon effet;

on ne s'occupa plus que de Léontine, qu'on se mit à examiner à chaque

tour de promenade avec une attention qui finit par l'embarrasser

beaucoup, quoiqu'elle affectât un air de hauteur qui ne déconcertait

personne. Le lendemain jeudi, la plupart des connaissances de madame

Lacour revinrent chez elle; il y eut bien quelques petites explications,

mais les gens qui aimaient la paix les interrompirent et les firent

cesser le plus tôt qu'il leur fut possible. Tout rentra bientôt dans

l'ordre accoutumé. Mesdemoiselles de Schwamberg parties, Léontine voulut

ravoir Aglaé, mais celle-ci lui fit dire qu'elle ne pouvait sortir, et

avec le consentement de sa grand'mère, elle l'engagea à venir à leur

assemblée. Léontine, pour charmer son désoeuvrement, y vint deux fois,

et elle ne s'y plut pas. Au milieu d'une société si absolument étrangère

à ses manières habituelles, elle ne savait quel air elle devait prendre

et se trouvait continuellement hors de propos. Quinze jours plus tôt,

Aglaé aurait fait faire silence pour qu'on l'écoutât; mais maintenant

elle savait que ce n'était pas d'elle qu'il lui était important

d'obtenir le suffrage. Léontine, mécontente, cessa de la rechercher, et

finit par s'ennuyer tellement, qu'elle obtint de son père d'aller

passer le reste de l'été chez une de ses tantes. Les compagnes d'Aglaé

conservèrent encore quelque temps un peu d'humeur contre elle; mais

soutenue par l'amitié d'Hortense et de Gustave, elle s'attacha à eux

de plus en plus, et finit par ne pas concevoir comment elle avait pu

préférer un instant, au bonheur qu'elle trouvait dans leur société, la

gêne et la contrainte auxquelles elle se soumettait auprès de Léontine.

HÉLÈNE

OU

LE BUT MANQUÉ.

--Prends garde, Hélène, disait madame d'Aubigny à sa fille, quand tu

vas d'un côté tu regardes de l'autre; c'est le moyen de n'arriver droit

nulle part.

Et cela était exactement vrai, Hélène, dans la rue, à la promenade, en

courant même dans les champs, songeait beaucoup moins à regarder devant

elle ou à ses pieds qu'à examiner de côté ou d'autres les personnes

dont elle pouvait être remarquée, et à redoubler de grâces et de mines

lorsqu'elle voyait qu'on la regardait. Souvent aux Tuileries, tout

occupée de tourner la tête sur ses épaules d'une manière gracieuse, de

baisser les yeux si cela lui paraissait convenable, ou de regarder les

feuilles d'un air de distraction, selon que ces différentes manières lui

paraissaient plus propres à la faire remarquer avec avantage, il lui

arrivait d'aller donner du nez contre un arbre, ou contre une personne

qui venait devant elle. Plusieurs fois, voulant sauter lestement un

ruisseau pour montrer sa légèreté, au lieu de le passer d'une manière

sûre, elle était tombée au milieu et s'était couverte de boue. Enfin,

Hélène ne faisait rien simplement comme une autre et pour que la chose

fût faite; elle ne marchait, ni ne mangeait, ni ne buvait pour marcher,

manger et boire, mais pour qu'on vît la grâce qu'elle mettait à ses

actions; et il est très-certain que si on avait pu la voir dormir, elle

aurait trouvé moyen d'arranger son sommeil.

Elle ne savait pas à quel point cet arrangement nuisait à l'effet

qu'elle voulait produire. Il aurait été pourtant bien facile de

comprendre que lorsqu'on faisant une chose elle pensait à une autre,

il était impossible de bien faire, et par conséquent d'être remarquée

avantageusement. Si, voyant entrer dans la chambre quelqu'un à qui elle

voulait paraître aimable, elle se mettait à causer d'une manière plus

animée avec la personne qui se trouvait à côté d'elle, si elle donnait

plus de vivacité à ses gestes, plus d'éclat à sa gaieté, comme cependant

elle ne s'amusait pas véritablement, mais qu'elle pensait seulement à

avoir l'air de s'amuser, son rire n'était pas celui d'une personne qui

rit de bon coeur, ses gestes n'avaient rien de naturel, et sa gaieté

paraissait si forcée, que personne ne pouvait imaginer qu'elle fût

véritablement gaie lorsqu'aucune prétention ne venait l'occuper. A la

voir donner à un pauvre, on n'aurait jamais imaginé non plus qu'elle fût

bonne. Cependant Hélène donnait aussi quand personne ne la voyait, et

donnait de bon coeur; mais s'il y avait là quelqu'un pour la remarquer,

ce n'était plus au pauvre qu'elle songeait, mais au plaisir d'être

vue faisant l'aumône. Sa pitié prenait alors un air d'exagération et

d'empressement qui faisait bien voir qu'elle avait pour but de la

montrer. Elle donnait à ses yeux l'expression de la sensibilité; mais au

lieu de les arrêter sur le pauvre, elle les tournait sur les personnes

présentes, en sorte qu'on aurait dit que c'étaient elles, et non le

pauvre, qui causaient son attendrissement.

Madame d'Aubigny avait continuellement repris sa fille de cette

disposition qu'elle voyait en elle depuis son enfance, et l'avait ainsi

corrigée de ses affectations les plus ridicules et les plus grossières.

Hélène, en grandissant, devenait aussi un peu plus habile à discerner

celles qui pourraient paraître trop choquantes; mais comme aussi ses

prétentions augmentaient, elle ne faisait que s'étudier un peu plus à

les cacher, sans pouvoir se persuader que tant qu'elle les aurait il

faudrait bien qu'elles parussent.

--Mon enfant, lui disait quelquefois sa mère, il n'y a qu'un moyen

d'être louée, c'est de bien faire; et comme il n'y a rien de louable

dans une action que tu fais pour obtenir des éloges, il est impossible

qu'on t'en loue; ainsi, sois bien sûrs que de prendre les éloges et la

réputation pour son but est la manière de n'en obtenir jamais. Hélène

sentait bien un peu la vérité de ce que lui disait madame d'Aubigny,

elle se promettait de cacher mieux son amour-propre, mais il revenait la

saisir à la première occasion; et d'ailleurs, quelle est la jeune fille

qui croit tout-à-fait sa mère?

Dans la même maison que madame d'Aubigny logeait une de ses parentes,

madame de Villemontier, qu'elle voyait habituellement, et dont la fille,

Cécile, était l'amie d'Hélène. Cécile était tellement pleine de bonté

et de simplicité, qu'elle ne s'apercevait même pas de l'affectation

d'Hélène, et se disputait continuellement à ce sujet avec le vieil abbé

Rivière, ancien précepteur de M. de Villemontier, le père de Cécile, et

qui, après avoir élevé le fils et avoir habité avec lui le collège où il

avait achevé ses études, était revenu s'établir dans la maison, où on le

respectait comme un père, et où il s'occupait de l'éducation de Cécile,

qu'il aimait comme son enfant. Il ne se querellaient jamais qu'à propos

d'Hélène, dont l'abbé Rivière trouvait l'affectation si ridicule,

qu'il ne pouvait cesser de s'en moquer. Accoutumé à dire tout ce qu'il

pensait, il ne s'en gênait pas devant elle, et en avait d'autant plus

d'occasion, que comme Hélène en avait toujours entendu parler avec une

grande considération chez madame de Villemontier, qu'elle avait vu le

plaisir qu'avait causé son retour et la déférence avec laquelle on le

traitait, elle avait senti on grand désir de gagner son estime. Ce désir

était encore augmenté par les éloges continuels qu'il faisait de Cécile.

Ce n'était pas qu'elle en fût jalouse; malgré son amour-propre, elle

n'était pas capable d'un sentiment bas; elle pensait seulement qu'elle

méritait les mêmes éloges que Cécile, et elle les aurait mérités en

effet si elle ne les avait pas cherchés. Mais son attention à se faire

remarquer de l'abbé Rivière gâtait tous les moyens qu'elle aurait eus de

s'en faire estimer; aussi la tourmentait-il par des plaisanteries un peu

malignes qui ne lui donnaient que plus d'envie de parvenir à obtenir

ses éloges, et la faisaient redoubler d'efforts toujours gauches et mal

dirigés. L'abbé était un homme très-instruit: Hélène n'aurait pas été

assez sotte pour aller étaler devant lui le peu de science que peut

posséder une jeune fille; mais elle ne laissait pas passer un jour sans

trouver quelque occasion détournée de rappeler son goût pour l'étude. On

parlait de la promenade: elle disait qu'elle ne l'aimait guère qu'avec

un livre; on de ses grands chagrins était que sa mère ne lui permit pas

de lire avant de se coucher; et puis elle racontait qu'elle s'était

oubliée le matin à son travail, si bien qu'elle y avait passé trois

heures sans s'en apercevoir. L'abbé n'avait pas l'air de l'entendre;

c'était là une de ses malices; alors elle appuyait, retournait sa

phrase.

--Oui, disait-elle, comme sa parlant à elle-même, je m'y suis mise à une

heure moins un quart; il était quatre heures quand j'ai regardé pour la

première fois à la pendule, cela fait plus de trois heures de passées

sans que je m'en aperçusse.

Nouvelles et Contes pour la jeunesse · 第 6 / 11 段