Lacour, veuve d'un notaire. Comme madame Lacour avait de l'aisance,
et d'ailleurs beaucoup d'ordre et d'économie, elle vivait fort
agréablement, ne fréquentant que les personnes de sa classe, sans
rechercher celles qui se distinguaient par un rang plus élevé ou par de
plus grandes richesses. Elle avait tous les jeudis son assemblée, et
passait les autres soirées chez des personnes de ses amies. Aglaé, qui
l'accompagnait toujours, y retrouvait nombre de jeunes filles et de
jeunes gens de son âge qui accompagnaient aussi leurs parents, le jeudi,
chez madame Lacour. L'été, on faisait des parties hors de la ville, on
allait passer la journée au jardin de l'une ou de l'autre des personnes
de la société. Ces jardins étaient fort près, les jeunes gens y allaient
à pied, les personnes plus âgées sur des ânes; on allait courir dans
les champs, on revenait le soir bien las, main bien content, et on
recommençait quelques jours après.
Aglaé, qui était douce et bonne, était très-aimée de ses camarades, mais
elle avait particulièrement pour amis Hortense Guimont et Gustave son
frère, enfants du médecin de la ville. Hortense avait quatorze ans, et
Aglaé un an de moins; Gustave en avait seize. Quoique Aglaé fût moins
familière avec lui qu'avec Hortense, elle l'aimait beaucoup; elle avait
même pour lui une sorte de respect, parce que Gustave était un jeune
homme fort avancé pour son âge, très-estimé dans la manière dont il
faisait ses études, et qu'on regardait comme destiné à faire son chemin
d'une manière très-honorable. Les gens même qui l'avaient vu enfant
commençaient à ne plus dire _le petit Guimont_, mais _le jeune Guimont_,
quelques-uns même _monsieur Guimont_. Les parents le donnaient pour
modèle à leurs fils; les jeunes gens étaient fiers de Gustave et ne lui
parlaient qu'avec déférence.
Sa soeur Hortense était aussi une personne aimable et raisonnable.
M. Guimont, leur père, les avait très-bien élevés. Quoiqu'il fût
très-recherché par tout ce qu'il y avait de plus distingué dans la
ville, non-seulement à cause de ses talents comme médecin, mais à cause
de son esprit et de son amabilité, il n'avait jamais voulu mener ses
enfants dans les sociétés qu'il fréquentait lui-même quelquefois.
--Il faut, disait-il, que ma fille reste parmi les gens avec qui elle
est destinée à passer sa vie. Quant à mon fils, si ses talents lui
donnent un jour les moyens d'être reçu dans le monde d'une manière
agréable, j'en serai enchanté, mais je ne veux pas lui en donner le goût
avant d'être sûr qu'il pourra s'y maintenir honorablement.
On lui disait quelquefois:
--Avec les connaissances que vous avez, vous pourriez pousser votre
fils.
Il répondait:
--Si mon fils a du mérite, il se poussera de lui-même; s'il n'en a pas,
je ne veux pas le pousser à quelque place où il ne ferait que découvrir
son incapacité; et il ajoutait:
--Gustave est beaucoup plus avancé que je ne l'étais quand j'ai
commencé, car je crois qu'on pourra être disposé à l'estimer à cause de
moi; c'est à lui à faire le reste, et il fera beaucoup mieux que moi,
car je ne puis faire qu'on l'estime à cause de lui. Cependant M. Guimont
n'avait pu résister entièrement aux importunités de quelques personnes
qui l'aimaient beaucoup et qui l'avaient extrêmement pressé de leur
amener son fils. Gustave, qui était fier, s'était trouvé très-mal à son
aise au milieu des personnes dont il n'était pas l'égal, qui pensaient
lui faire honneur en le recevant, et avec des jeunes gens qu'il ne
pouvait traiter comme camarades. Il craignait d'être trop froid, et ne
voulait pas cependant être trop poli, parce qu'un excès de politesse
aurait pu passer pour flatterie, ou trop prévenant, parce qu'il sentait
que ces prévenances n'avaient pas de quoi flatter. Il pria donc son père
de ne l'y plus conduire, et songea seulement à acquérir tant de mérite
personnel, qu'il pût espérer un jour d'être recherché pour lui-même,
de faire honneur à son tour à ceux qui le recevraient, et de les voir
attacher du prix à ses prévenances.
Il se plaisait beaucoup chez madame Lacour, qui était une femme fort
raisonnable et amie de son père; il aimait fort Aglaé, que sa grand'mère
avait élevée aussi bien que peut l'être une jeune personne en province,
qui marquait assez de désir de s'instruire, et dont madame Lacour
l'avait prié de revoir les extraits. Gustave était un maître
très-sévère, et Aglaé craignait beaucoup plus sa désapprobation que
celle de sa grand'mère: quand Gustave était mécontent, c'était Hortense
qui les remettait bien ensemble; et même, comme elle était un peu plus
âgée et plus habile qu'Aglaé, elle revoyait ordinairement ses extraits
avant que celle-ci les montrât à Gustave, tant elle avait peur qu'il
ne la trouvât en faute. Malgré cela ils vivaient en très-bonne
intelligence, et, après sa soeur, Aglaé était la personne en qui Gustave
avait le plus de confiance: elle en était très-fière, car tous les
jeunes gens et les jeunes personnes qu'elle voyait faisaient grand cas
de l'amitié de Gustave. Les gens riches et la noblesse qui habitaient
la ville n'y passaient ordinairement que l'hiver; l'été, tout le monde
allait dans ses terres: la ville n'en était pas moins gaie alors pour
Aglaé et les sociétés de madame Lacour; mais comme elle était plus
tranquille, le moindre mouvement y faisait impression. On fut donc
extrêmement occupé de M. d'Armilly, qui y arriva avec sa fille Léontine.
M. d'Armilly venait d'acheter une terre dans les environs: le château
était inhabitable, et il faisait rebâtir; et pour être plus à portée
d'en diriger les travaux, il était venu s'établir à la ville, mais il
n'y habitait que très-peu, couchant presque toujours dans une ferme
voisine pour être plus près de ses ouvriers. Il laissait sa fille avec
une personne de confiance qui lui servait de gouvernante, et qui aurait
été capable de la bien élever, parce qu'elle avait été bien élevée
elle-même, si, pour plaire à M. d'Armilly, qui gâtait excessivement sa
fille, elle ne lui eût laissé faire absolument sa volonté.
Léontine, sotte comme un enfant gâté, était d'une hauteur excessive.
Elle avait quinze ans: c'est l'âge où il entre le plus d'idées ridicules
dans la tête d'une jeune fille. Comme elle avait quelques parents d'un
assez grand nom, elle avait vécu à Paris dans les sociétés les plus
recherchées et avait pris quelques-uns des airs d'une femme en y
joignant toutes les sottises d'une enfant. Reçue, en arrivant, ainsi que
son père, avec tout le respect qu'inspirait à un maître de poste un des
plus grands propriétaires des environs, elle avait cru devoir soutenir
sa dignité par des tons convenables. Elle avait demandé s'il y avait en
ce moment dans la ville quelqu'un à voir. On lui avait indiqué madame
Lacour, M. Guimont, M. André, fabricant de toiles, M. Dufour, gros
marchand de vin, etc. Elle avait nommé quelques-unes des personnes plus
connues qu'elle savait y habiter, personne n'y était alors; et Léontine,
contente d'avoir au moins fait connaître par ses questions quelles
étaient les sociétés qui lui convenaient, n'avait osé, quelqu'envie
qu'elle eût d'être impertinente, déployer que la moitié des airs
ridicules qu'elle avait préparés pour montrer le dédain que lui
inspiraient les autres noms.
Réduite à la société de sa gouvernante et à quelques courses qu'elle
faisait avec son père au château que l'on bâtissait, Léontine n'avait
trouvé d'autre divertissement que de choisir dans ses robes ce qu'il y
avait de plus nouveau, ce qu'elle imaginait devoir faire un effet plus
extraordinaire en province, et aller tous les jours à la promenade de la
ville étaler ses grâces méprisantes. Tout le monde la regardait, c'était
ce qu'elle désirait: tout le monde se moquait d'elle sans qu'elle s'en
doutât, mais en secret toutes les jeunes filles commençaient à l'imiter.
On remarquait déjà qu'elles portaient la tête beaucoup plus haute,
et qu'il s'était fait une innovation dans la manière d'attacher les
ceintures. Aglaé avait déjà tourné et retourné son chapeau de deux
ou trois manières pour lui donner quelque chose de l'air de celui de
Léontine, et elle avait essayé deux ou trois façons d'arranger les plis
de son châle.
Gustave s'en était aperçu, et s'était moqué d'Aglaé, qui n'en était pas
convenue, mais qui avait en secret pris beaucoup d'humeur contre Gustave
de ce qu'il n'avait pas senti le mérite d'un noeud qu'elle avait trouvé
moyen de placer précisément comme l'était celui de Léontine la veille.
L'agitation était générale: Hortense même, si accoutumée à déférer aux
opinions de son frère, s'était déjà disputée deux fois avec lui,
parce qu'elle soutenait que, de ce qu'une mode avait été apportée par
Léontine, ce n'était pas une raison pour qu'elle ne fut pas jolie, et
que, si elle était jolie, il était raisonnable de la prendre. Gustave,
presqu'aussi enfant dans son genre qu'Aglaé dans le sien, ne voulait pas
qu'on imitât en rien Léontine, tant il avait d'humeur de l'importance
qu'on mettait à tout ce qui venait d'elle. En effet, elle ne faisait pas
un pas qui ne fût su; on était instruit de ce que le cuisinier de son
père avait acheté pour son dîner, et l'on intriguait sourdement pour
savoir ce qu'elle mangeait à son déjeuner. On savait si elle avait bien
ou mal entendu la messe, ce qui prouvait que les observateurs l'avaient
entendue avec peu d'attention. Enfin, quand elle passait dans la rue, on
s'appelait à la fenêtre.
Qu'on juge du mouvement qui se fit dans la maison de madame Lacour
lorsqu'un matin Léontine vint avec sa gouvernante, mademoiselle Champré,
lui rendre visite. Le mari de madame Lacour, longtemps notaire dans une
autre province, avait rendu de grands services à M. d'Armilly dans
ses affaires: celui-ci ayant su que sa veuve habitait la ville, avait
recommandé à sa fille de l'aller voir, en attendant que ses affaires lui
permissent d'y aller lui-même; et Léontine, qui commençait à s'ennuyer,
ne fut pas fâchée d'avoir un prétexte pour déroger à sa dignité. Madame
Lacour, qui n'avait pas beaucoup partagé l'extrême intérêt qu'on prenait
à tout ce que faisait Léontine, ne fut que médiocrement émue de sa
visite; mais Aglaé rougit dix fois avant qu'elle lui adressât la parole,
et dix fois encore en lui répondant.
Il n'est pas si aisé qu'on le croirait bien de prendre de certains airs
avec les gens qui ne sont pas accoutumés à ces airs-la, et dont la
simplicité les dérange à chaque instant. Lorsqu'on n'est pas soutenu par
la concurrence, et l'exemple des autres, par l'affectation de ceux qui
nous entourent, on retombe malgré soi dans le naturel, et les tons
étudiés de l'impertinence ne reviennent que par instants et comme par
souvenir. Léontine fut beaucoup moins ridicule qu'on n'aurait pu le
penser. Madame Lacour, avec son indulgence ordinaire, la trouva bien, et
Aglaé déclara qu'elle était charmante.
C'était le jeudi: le soir, à l'assemblée de madame Lacour, on ne parla
d'autre chose que de la visite du matin.
--Elle s'est donc enfin décidée, disaient les unes; il faut croire
qu'elle nous fera aussi l'honneur de venir nous voir; et elles étaient
choquées de ce que Léontine avait commencé par madame Lacour. D'autres
se retranchaient dans leur dignité et disaient qu'elles s'en souciaient
fort peu. Les autres, moins réservées, demandaient ce qu'elle avait
dit, calculaient le jour où elle irait voir ou madame André, ou madame
Dufour, se disaient à l'oreille qu'elle pourrait bien ne pas aller voir
madame Simon, qu'elles ne jugeaient pas être d'aussi bonne compagnie
qu'elles, et commençaient à convenir que cela serait tout simple. Les
jeunes filles répétaient dans leur coin à peu près les mêmes choses
que leurs mères, et avec plus de volubilité encore. Pour Aglaé, elle
racontait, expliquait, recommençait du ton le plus important et le plus
animé, lorsqu'elle s'aperçut que Gustave, dans son coin, haussait
les épaules en souriant d'un air ironique: cela la déconcerta
prodigieusement; mais comme elle vit qu'Hortense l'écoutait avec plus
d'intérêt que son frère, elle se remit, et aurait volontiers continué
toute la soirée cette conversation. Ce ne fut qu'à son grand déplaisir
qu'on parla d'autre chose; aussi avait-elle soin de ramener ce sujet à
chaque instant.
--C'est précisément, disait-elle, ce que me racontait ce matin
mademoiselle Léontine d'Armilly. Si on parlait d'un site des environs:
--Mademoiselle Léontine d'Armilly ne l'a pas encore vu, reprenait Aglaé.
On se plaignait du chaud qu'il avait fait dans la journée.
--Mademoiselle Léontine d'Armilly, observait Aglaé, a été bien étonnée
de trouver l'appartement de ma bonne-maman si frais.
En ce moment elle se balançait sur sa chaise; les deux pieds de devant
de la chaise glissèrent en arrière, Aglaé et la chaise tombèrent chacune
de leur côté. Tout le monde accourut pour relever Aglaé, Gustave comme
les autres; mais quand il vit qu'elle ne s'était point fait de mal:
--Apparemment, dit-il, que c'est comme cela que fait mademoiselle
Léontine d'Armilly. Tout le monde se mit à rire. Aglaé, honteuse et en
colère, ne prononça plus le nom de Léontine, mais elle ne parla pas à
Gustave de la soirée. Quoiqu'elle n'osât pas trop le bouder, il est
certain qu'elle commençait à perdre toute sa confiance en lui, car
elle voyait qu'elle ne pouvait pas lui parler de ce qui, en ce moment,
l'occupait le plus. Elle craignait aussi un peu Hortense, et se trouvait
mal à son aise avec ceux qu'elle aimait le mieux, parce qu'ils ne
partageaient pas les ridicules plaisirs de sa vanité.
Les autres, tout en se moquant de l'importance qu'elle avait mise à la
visite de Léontine, en mirent autant à l'attendre: pendant trois ou
quatre jours, à l'heure où elle était venue chez madame Lacour, les
jeunes filles eurent soin de se mettre sur leur propre, de tenir
l'oreille au guet, et Léontine ne vint point, mais on apprit qu'elle
avait prié Aglaé à déjeuner; et le soir, à l'assemblée, Aglaé, qui
n'osa pas trop parler de son déjeuner, parce que Gustave était là,
dit seulement que le lendemain Léontine devait venir la prendre pour
qu'elles allassent ensemble à la promenade. Toutes les camarades d'Aglaé
se redressèrent d'un air piqué; on voyait toute l'humeur que leur
donnait cette préférence; une d'elles, nommée _Laurette_, moins fière et
plus étourdie que les autres, dit à Aglaé:
--Eh bien! je demanderai à maman la permission d'aller à cette heure-là
chez toi; de cette manière je serai aussi de la promenade. Aglaé,
fort embarrassée, balbutia quelques excuses; elle dit que Léontine
ne connaissait pas Laurette, qu'elle ne savait pas si cela lui
conviendrait. Laurette dit que cela lui était bien égal, qu'elle
trouverait de reste avec qui se promener, et proposa sur-le-champ la
partie à deux ou trois autres jeunes personnes, qui l'acceptèrent en
disant:
--Oh! pour nous, il ne nous siérait pas d'être si fières. Une des mères
entendit tout cela: heureusement que ce n'était pas celle de Laurette,
car elle aurait fait une scène; mais elle n'en dit pas moins quelques
mots sur l'importance qu'il y avait à s'exposer à des affronts, et tint
plusieurs autres propos pleins d'aigreur qui furent répétés par les
jeunes personnes. La soirée se passa de la manière la plus désagréable.
Madame Lacour, qui était incommodée, était restée chez elle. Le soir,
ce M. Guimont qui, en venant chercher ses enfants pour les ramener,
reconduisit aussi Aglaé. Elle se tint constamment auprès de monsieur
Guimont pour éviter de parler à Hortense et à Gustave, dont elle avait
bien vu le mécontentement, quoiqu'ils n'eussent rien dit, et que même
Hortense, avec sa bonté ordinaire, eût essayé plusieurs fois de rompre
les propos qui pouvaient être désagréables à Aglaé. Si elle y eût
réfléchi, elle eût senti que le plaisir d'être préférée pour tenir
compagnie à Léontine ne valait pas ce qu'il lui faisait souffrir
d'embarras avec ses amies; mais la vanité l'aveuglait, et elle ne
sentait pas combien c'est s'abaisser que de se croire honorée d'une
pareille distinction. Le lendemain, Aglaé, aussi parée qu'il lui avait
été possible, se rendit, avec Léontine à la promenade. On voyait dans
son maintien l'orgueil qu'elle éprouvait d'être l'objet de l'attention,
et en même temps son embarras envers Léontine, avec qui elle n'était pas
à son aise, craignant toujours de dire quelque chose qui ne lui parût
pas convenable: car ce qu'il y avait de singulier, c'est qu'elle se
rendait ridicule, sans s'en inquiéter, aux yeux d'un grand nombre de
personnes avec qui elle était destinée à vivre, tandis que l'idée de
paraître ridicule à une seule qu'elle connaissait à peine, et qu'elle
devait peut-être voir pendant deux mois tout au plus, lui aurait causé
un chagrin inexprimable. Tout le monde s'était rendu à la promenade.
Les mères passaient auprès d'Aglaé d'un air digne et mécontent,
quelques-unes en disant un mot d'humeur qu'elle mourait de peur que
Léontine n'entendit. Quelques jeunes personnes se redressèrent aussi:
tous les jeunes gens la saluèrent, mais elle trouva à quelques-uns, ce
jour-là, l'air si commun et une si mauvaise tournure, qu'ils furent
extrêmement mécontents de la manière dont elle leur rendit leur salut,
épiant pour ainsi dire le moment où Léontine ne la verrait pas. Celle-ci
lui avait déjà demandé le nom et la profession de plusieurs, et Aglaé
avait répondu avec un peu de peine, parce qu'elle ne trouvait pas leurs
titres fort brillants à présenter; quand elle prévoyait quelque critique
à faire sur leur personne ou leur tournure, elle se hâtait de la faire,
de peur que Léontine ne la soupçonnât de ne s'en pas apercevoir;
jamais elle n'avait découvert tant de défauts à ses amis et à ses
connaissances. Enfin elle aperçut de loin Hortense et son frère.
--Ah! dit-elle, ceux-là sont bien aimables. Elle mourait d'envie de leur
faire faire connaissance avec Léontine, car elle imaginait que cela leur
ferait plaisir comme à elle; et malgré ses mécontentements, elle les
aimait véritablement. D'ailleurs elle était fière de Gustave, de son
esprit, de sa réputation, et elle était bien aise de s'en parer auprès
de Léontine; aussi se mit-elle à lui faire son éloge avec beaucoup de
chaleur, disant qu'il faisait des vers charmants, et que tout le monde
assurait qu'il était fait pour figurer à Paris dans la _meilleure_
société.
--Il faudrait pour cela, ma chère, répondit Léontine d'un air capable,
qu'il prît un peu de tournure, car il a bien l'air d'un écolier. En
disant ces mots, elle jeta sur Hortense et Gustave un coup d'oeil
distrait et parla d'autre chose.
Aglaé rougit, moitié pour Gustave, moitié pour elle, qui s'était ainsi
compromise: ils arrivaient en ce moment près d'elle; elle aurait bien
voulu s'arrêter à leur parler; elle ralentit son pas; mais Léontine, qui
avait la tête tournée d'un autre côté, continua à marcher, et Aglaé
la suivit, jetant sur Hortense, car elle n'osait regarder Gustave, un
regard honteux et triste qui semblait dire:
--Voyez, je ne sais que faire. Et Gustave haussa les épaules de
l'asservissement où s'était réduite sa fiable petite amie.
Le lendemain, il ne fut question dans la ville que des impertinences
d'Aglaé. L'une disait qu'elle ne l'avait pas saluée, une autre
prétendait qu'elle avait fait semblant de ne pas la voir; une troisième,
qu'elle l'avait regardée en riant et en se moquant d'elle avec Léontine.
Les jeunes gens étaient les uns pour, les autres contre. Gustave était
le seul qui ne dît rien, mais il avait l'air triste, et Hortense tâchait
d'atténuer les torts d'Aglaé.
Deux jours après, celle-ci mena Léontine se promener au jardin de madame
Lacour. Comme elle ne savait quelle fête lui faire, elle avait engagé la
servante à lui porter du lait et des échaudés, mais elle n'avait osé le
dire à sa grand'mère, de peur que madame Lacour ne lui dit qu'il fallait
engager ses amies à y venir aussi. Aglaé aurait sûrement trouvé cela
plus amusant que le tête-à-tête avec Léontine, mais elle ne savait
pas si cela lui conviendrait, et elle était si enfant, qu'elle osait
beaucoup moins hasarder avec Léontine qu'elle n'aurait hasardé avec une
personne respectable. Tandis qu'elles étaient dans le jardin, Laurette
passa devant la porte; elle la vit ouverte et entra. Elle revenait avec
la servante de la maison de chercher des fruits et de la salade du
jardin de son père; elle portait son panier à son bras; elle avait sa
robe de tous les jours, qui n'était pas trop propre, parce que Laurette
était peu soigneuse. La servante avait la tournure et le ton grossier
d'une paysanne; elle rapportait dans un torchon un jambon qu'elle avait
enterré plusieurs jours dans le jardin pour l'attendrir et qu'elle avait
été y chercher. Qu'on juge de l'embarras d'Aglaé à une pareille visite.
Si elle eût été une personne raisonnable, si elle eût eu quelque
dignité, elle eût, sans affectation, accoutumé Léontine, dès les
premiers jours, à lui voir les habitudes simples d'une petite fortune,
et par conséquent à les retrouver dans les personnes de sa connaissance.
Il n'aurait pas été nécessaire pour cela de s'entretenir des soins du
ménage, ce qui est toujours ennuyeux, mais seulement ne s'en pas cacher
comme d'une chose humiliante; et, par exemple, elle n'aurait pas pris
cent mille détours pour éviter de laisser connaître à Léontine que
c'étaient elle et sa grand'mère qui faisaient elles-mêmes leurs
confitures, préparaient pour l'hiver les cornichons, les légumes et les
fruits secs. Léontine, si elle l'avait su, aurait pu trouver qu'il était
plus agréable de n'avoir pas la peine de prendre ces soins-là soi-même,
mais elle n'aurait certainement jamais osé en faire un motif de dédain,
car il y a dans les actions raisonnables, lorsqu'on les fait d'une
manière naturelle, sans honte et sans ostentation, quelque chose qui
impose aux personnes même qui ne le sont pas. Aglaé, si elle eût pris
ce parti, n'aurait pas été embarrassée de voir arriver Laurette avec
la salade, et la servante avec son jambon; mais tous les airs de dame
qu'elle avait voulu prendre se trouvaient dérangés par l'apparition de
Laurette: aussi la reçut-elle assez mal; et sans mademoiselle Champré,
qui lui fit faire une place sur le gazon où elles étaient assises,
elle l'aurait laissée debout. Laurette, qui était fort mal élevée, dit
plusieurs choses ridicules. La servante se mêla aussi plusieurs fois
de la conversation. Aglaé était au supplice; enfin Laurette s'en alla,
parce que la servante, assez mécontente de ce qu'elle la faisait
attendre, lui détailla, pour la presser, tout ce qu'il y avait à faire
dans la maison. Le soir, à l'assemblée de madame Dufour, où Laurette se
rendit avec sa mère, on raconta qu'Aglaé avait donné à goûter à Léontine
dans le jardin de sa grand'mère et n'avait invité personne, que Laurette
y était venue par hasard, et qu'elle ne lui avait seulement rien offert.
On s'échauffa beaucoup là-dessus, et il fut convenu que puisque madame
Lacour souffrait que sa petite-fille fît de pareilles _malhonnêtetés_,
on n'irait pas le lendemain jeudi à son assemblée.
Madame Lacour ne savait rien de tout cela: malade depuis huit jours,
elle n'avait vu que M. Guimont, qui s'occupait fort peu de tous ces
caquetages, et trouvait que les sottises d'une enfant ne valaient pas
la peine qu'on y fît attention. Elle recevait le jeudi pour la première
fois, et fut étonnée de ne voir arriver personne; elle s'imagina qu'on
la croyait encore malade, et voyant avancer l'heure, envoya sa servante
chez deux ou trois de ses voisines leur faire dire qu'elle les
attendait. Elles répondirent qu'elles ne pouvaient venir. On rendit
cette réponse à madame Lacour devant une vieille dame qui, n'ayant pas
de fille, n'avait pas cru devoir partager le ressentiment qu'inspirait
la conduite d'Aglaé: d'ailleurs, comme elle aimait les nouvelles et les
commérages, elle était bien aise de savoir ce qui se passerait chez
madame Lacour, si on tiendrait la parole qu'on s'était donnée, ce qu'en
penserait madame Lacour et ce qu'elle dirait à Aglaé. En conséquence,
lorsque madame Lacour marqua son étonnement de se voir ainsi abandonnée:
--Cela n'est pas étonnant, dit la vieille dame, après ce qui s'est
passé.