Emmeline, qui avait alors quatorze ans et voulait faire la grande

personne, s'imaginait qu'il n'y avait rien de mieux que d'imiter les

manières de sa cousine, qu'elle voyait presque tous les jours, parce

qu'à Paris madame de Serres logeait dans la même rue que madame

d'Altier, et qu'elle habitait à la campagne un château voisin. Elle

n'avait pourtant pas osé déployer toute son impertinence avec les gens

de sa mère, tous vieux domestique accoutumés à être bien traités, et

qui, la première fois qu'Emmeline aurait voulu prendre avec eux ses airs

impertinents ou arrogants, auraient bien pu se mettre à rire sans en

faire ni plus ni moins. Elle se contentait de n'être avec eux ni bonne

ni polie; ils ne l'en servaient pas moins, parce qu'ils savaient que

c'était leur devoir; mais en la comparant avec sa mère, qui était si peu

empressée d'user du droit qu'elle avait de commander, ils la trouvaient

bien ridicule.

Emmeline s'en apercevait bien quelquefois, et s'impatientait en

elle-même de n'oser les soumettre à sa domination; mais elle s'en

dédommageait sur Geneviève, qui, née dans la terre de M. d'Altier, était

accoutumée à regarder avec un grand respect jusqu'aux petits enfants de

la famille de ses seigneurs; elle n'avait d'ailleurs jamais eu jusque-là

l'honneur d'être entièrement attachée au château, où seulement on était

depuis vingt ans dans l'habitude de l'employer journellement à quelques

offices subalternes; en sorte que lorsqu'en arrivant cette année à la

campagne, madame d'Altier, qui connaissait son honnêteté, l'avait prise

chez elle pour aider Emmeline à s'habiller et faire le service de sa

chambre, elle s'était crue montée en grade, mais sans en être plus

fière, et elle avait regardé mademoiselle Emmeline, qu'elle n'avait pas

vue depuis deux ans, tout-a-fait comme une personne à qui elle devait

porter respect, et de qui elle devait tout souffrir. Aussi, quand

Emmeline se plaisait à exercer son empire sur elle, en lui disant

toutes les duretés qu'elle pouvait imaginer (et elle lui en aurait dit

davantage si elle n'avait pas été trop bien élevée pour les savoir),

Geneviève ne répondait rien, seulement elle se dépêchait le plus

qu'elle pouvait, ou pour se débarrasser d'Emmeline, ou pour ne

pas l'impatienter, et elle n'en était que plus maladroite et plus

maltraitée.

Un jour que, pendant qu'elle rangeait la chambre d'Emmeline, celle-ci

voulut l'envoyer faire une commission dans le village, comme Geneviève

continuait ce qu'elle avait commencé, Emmeline se fâcha, trouvant

très-étrange qu'on ne fit pas tout de suite ce qu'elle disait. Geneviève

lui représenta que si, lorsqu'elle reviendrait après son déjeuner pour

dessiner, elle ne trouvait pas sa chambre en ordre, elle la gronderait,

et qu'il fallait cependant du temps pour tout. Comme elle avait raison,

Emmeline lui dit de se taire et qu'elle l'ennuyait. Madame d'Altier, qui

de la pièce voisine avait tout entendu, appela sa fille et lui dit:

--Êtes-vous bien sûre, Emmeline, d'avoir eu raison dans votre discussion

avec Geneviève? C'est que lorsqu'on a pris ce ton-là avec un domestique,

ce serait une chose terriblement fâcheuse qu'il se trouvât ensuite que

l'on eût tort.

--Mais, maman, répondit Emmeline un peu honteuse, quand, au lieu de

faire ce que je lui dis, Geneviève s'amuse à me répondre, il faut bien

la faire finir.

--Vous êtes donc certaine, même avant d'avoir entendu ses raisons ou de

les avoir examinées, qu'elles ne peuvent pas être bonnes?

--Il me semble, maman, qu'un domestique a toujours tort de raisonner au

lien de faire ce qu'on lui dit.

--C'est-à-dire qu'il a tort même quand il a raison et qu'on lui commande

une chose impossible.

--Oh! maman, ces gens-là trouvent toujours les choses impossibles, parce

qu'il ne veulent pas les faire.

--Je reconnais les propos de votre cousine: je voudrais bien, Emmeline,

que vous eussiez assez d'esprit pour garder vos ridicules à vous et ne

pas prendre ceux des autres.

--Je n'ai pas besoin de ma cousine, reprit Emmeline piquée, pour savoir

que Geneviève ne fait jamais la moitié de ce qu'on lui dit.

--Si vous n'avez d'autres moyens pour vous en faire servir que ceux que

vous avez employés tout-à-l'heure, j'en suis fâchée, il faudra que

je vous l'ôte, car je la paye pour vous servir, et non pas pour être

maltraitée; je n'ai jamais payé personne pour cela.

Madame d'Altier dit ces mots d'un ton si ferme que sa fille n'osa

répliquer. Elle s'en consola avec sa cousine, qui vint la voir une

heure, et toutes deux convinrent que madame d'Altier ne savait pas se

faire servir. Emmeline était en malheur ce jour-là; c'était dans une

allée du jardin qu'elle avait cette conversation avec sa cousine; en la

finissant elle vit sortir sa mère d'une allée voisine. Madame d'Altier

se mit à rire du babil de ces deux petites personnes, qui prétendaient

juger sa conduite. Elle haussa un peu les épaules en regardant sa fille,

qui rougit prodigieusement, et voyant passer Geneviève, elle l'appela

pour ranger quelques branches qui gênaient le passage. Geneviève

répondit qu'elle viendrait aussi-tôt qu'elle aurait porté la pâtée aux

dindons, qui criaient parce qu'ils avaient faim.

--En effet, dit madame d'Altier, il est clair, comme vous le disiez fort

bien, que je ne sais pas me faire servir avant mes dindons; il faut

apparemment qu'on me croie plus raisonnable et moins pressée qu'eux.

Mais dans ce moment elles virent Geneviève qui, posant à terre, jetant

presque ce qu'elle tenait dans ses mains, se mit à courir tant qu'elle

put du côté de la maison.

--Ah! bon Dieu, disait-elle en courant, j'ai oublié de fermer la fenêtre

de la chambre de mademoiselle Emmeline, comme elle me l'avait ordonné.

Ah! bon Dieu, que je me dépêche! répétait-elle tout essoufflée.

--Je vous félicite, ma fille, dit madame d'Altier; je vois que vous

avez, pour vous faire servir, encore plus de talent que mes dindons.

Emmeline ne dit rien, mais elle regarda sa cousine en dessous, comme

c'était sa coutume lorsqu'on lui disait une chose qui lui déplaisait.

Madame de Serres, qui se croyait interrompue dans ses importantes

conférences avec Emmeline, et qui n'osait trop déployer toutes ses

belles idées devant sa tante, dont elle craignait la raison et les

plaisanteries, remonta en voiture pour aller dans le voisinage faire

une visite, accompagné de sa femme de chambre, qui la suivait dans ses

courses, parce qu'elle était encore trop jeune pour aller seule. Elle

promit de revenir pour dîner, et Emmeline alla soigner ses fleurs.

--Ah ciel! s'écria-t-elle en arrivant près de la terrasse où étaient

rangés les vases qui servaient à parer sa chambre, la pluie de cette

nuit a effeuillé toutes mes roses, il n'y a plus une fleur sur mon

jasmin; Geneviève aurait bien pu les rentrer hier au soir, mais elle ne

sait rien faire, elle ne pense à rien.

--Dam! Mademoiselle, dit la vieille Geneviève, qui se trouvait près de

là, je n'ose pas toucher à vos pots, de peur de les casser.

--Vous aviez rentré les miens, Geneviève? dit madame d'Altier.

--Oh! oui, Madame.

--Je suis bien aise, dit madame d'Altier en regardant sa fille, de voir

que je puis être servie sans me _faire servir_.

--Mais, maman, reprit Emmeline, je ne lui avais pas dit de ne pas

toucher à mes vases.

--Non; mais probablement, à la moindre chose qu'elle vous casse, vous la

grondez tellement qu'elle n'ose plus s'y exposer.

--Il le faut bien, maman, dit Emmeline en montant l'escalier pour

rentrer ses fleurs, Geneviève est si maladroite, si peu attentive,

que... Comme elle prononçait ce mot, un des vases lui échappe, tombe sur

l'escalier, et se brise en mille pièces.

--Elle est si maladroite, reprend madame d'Altier, qu'il lui arrive

quelquefois ce qui vous arriverait tout comme à elle si vous étiez

chargée des mêmes soins.

--En vérité, maman, dit Emmeline impatientée, ce qui m'arrive est bien

assez désagréable, sans encore...

--Eh bien! quoi, ma fille?

Emmeline s'était arrêtée, honteuse de son impatience; madame d'Altier la

prit par la main, la fit asseoir près d'elle et lui dit:

--Quand votre humeur sera passée, ma fille, nous raisonnerons. Emmeline

baisa en silence les mains de sa mère, qui lui dit:

--Cela est donc bien fâcheux, mon enfant, ce qui vous est arrivé, de

casser ce vase de terre peinte qui va être remplacé sur-le-champ par un

de ceux qui sont dans la serre, et parmi lesquels vous savez que vous

pouvez choisir!

--Non, maman, mais...

--Ce s'est pas pour votre anémone qui ne porte plus de fleurs, et que

vous m'avez dit que vous vouliez remettre dans les plates-bandes; vous

vous êtes épargné la peine de la dépoter. Emmeline sourit.

--Oui, maman, dit-elle; mais dans ces moments-là on éprouve toujours

quelque chose de désagréable qui fait qu'on n'aime pas...

--A être tourmenté, n'est-ce pas, ma fille? Et c'est cependant ce

moment-là que vous prenez pour gronder et maltraiter Geneviève quand il

lui arrive quelque malheur de ce genre, comme pour ajouter à son chagrin

et à sa confusion.

--Mais, maman, elle est obligée de prendre garde à ce qu'elle fait.

--Plus que vous, Emmeline, quand vous vous occupez de vos affaires? Vous

voulez qu'elle prenne de vos intérêts plus de soin que vous n'en pouvez

prendre, et que son application à vous servir lui fasse éviter des

maladresses que vous n'auriez pas évitées pour vous-même?

--Mais enfin, ce que je casse est à moi, je suis bien assez punie; au

lieu qu'elle...

--Ne saurait l'être assez, je le vois bien, pour, vous avoir causer un

moment d'impatience. Et non-seulement c'est là votre opinion, mais vous

voulez que ce soit aussi la sienne; car vous trouveriez très-mauvais

qu'elle voulût vous prouver que vous avez tort.

--Sûrement, maman, il serait très-ridicule que Geneviève s'avisât de me

raisonner quand je lui dis quelque chose.

--Cela s'entend: quand vous avez de l'humeur, Geneviève doit se dire: Je

suis domestique, ainsi mon devoir est de conserver de la raison, de la

patience pour mademoiselle Emmeline, qui n'est pas capable d'en avoir.

Si mon âge, mes infirmités, ou enfin quelque faiblesse de ma nature

rendaient en certains moments mes devoirs plus difficiles, je dois tout

surmonter avec courage, de peur de causer à mademoiselle Emmeline un

moment d'attente ou de contrariété qu'elle n'aurait pas la force de

supporter. Si l'injustice me blesse, si l'humeur me révolte, si les

fantaisies me paraissent une chose ridicule et insupportable, je dois

cependant m'y soumettre en considérant que mademoiselle Emmeline est une

pauvre petite personne à qui on ne peut pas demander mieux.

--Il faudrait, reprit Emmeline extrêmement piquée, que Geneviève eût

bien peu d'attachement pour penser ces choses-là.

En ce moment arriva madame de Serres, très-agitée et en colère; elle

n'avait pas fait sa visite.

--Imaginez, ma tante, dit-elle en arrivant, à madame d'Altier, que ma

femme de chambre me quitte: elle a choisi le moment où elle était en

voiture avec moi pour me l'annoncer. Ainsi je l'ai fait mettre à terre

dans le chemin, elle s'en retournera comme elle voudra; vous voudrez

bien me prêter la vôtre pour m'en retourner chez moi. Je l'avais bien

longtemps avant mon mariage; elle me quitte pour une place, qui,

dit-elle, lui convient mieux. Comptez sur l'attachement de ces gens-là!

--Lui étiez-vous fort attachée? demanda négligement madame d'Altier.

--Oh! pas du tout: elle est lente, désagréable; j'en aurais pris une

autre si je l'avais trouvée.

Madame d'Altier se mit à rire. Rien ne lui paraissait plus ridicule que

ces plaintes et cet étonnement continuel de ce qu'un domestique n'est

pas plus attaché au maître qu'il a servi plusieurs années, quand le

maître trouve tout simple de ne se pas soucier du domestique qui l'a

servi tout ce temps. Madame de Serres ne vit pas que sa tante se moquait

d'elle, mais Emmeline s'en aperçut. Il lui arrivait bien quelquefois

de trouver sa cousine assez ridicule. Madame de Serres se consola,

en plaisantant sur le plaisir qu'elle aurait de se retrouver sous

la tutelle de mademoiselle Brogniard, la femme de chambre de madame

d'Altier, qui prenait si gravement sa prise de tabac, et qui, en

pleine campagne, marchait aussi droite et faisait la révérence aussi

régulièrement que si elle eût été dans un salon au milieu de cinquante

personnes. Il fut convenu que, comme il faisait beau et que le chemin

était assez court à travers la campagne, elle s'en irait à pied,

qu'Emmeline l'accompagnerait avec mademoiselle Brogniard, et qu'en

passant elles iraient prendre du lait à une ferme qui se trouvait

presque sur le chemin. Elles partirent peu de temps après le dîner;

mais à peine étaient-elles arrivées à la ferme, que le temps, serein

jusqu'alors, se chargea tout d'un coup, et qu'il commença à pleuvoir par

torrents. Lorsqu'au bout d'une heure la pluie eut cessé fit qu'elles

résolurent de se mettre en route, la campagne était pleine d'eau et de

boue, elles y enfonçaient jusqu'à mi-jambe. Madame de Serres se désolait

de n'être pas revenue en voiture; Emmeline, un peu choquée de ce qu'elle

ne songeait qu'à elle, dit en voyant de loin arriver Geneviève avec un

paquet:

--Ah! pour moi, voilà sûrement Geneviève qui m'apporte ma redingote et

mes brodequins.

--Non, dit-elle; mais j'apporte les souliers fourrés et la robe ouatée

de mademoiselle Brogniard; j'ai pensé qu'avec son rhumatisme, cette

humidité pourrait lui faire beaucoup de mal.

--Vous auriez pu au moins, par la même occasion, reprit Emmeline avec

humeur, m'apporter mes brodequins.

--Mademoiselle ne me l'avait pas dit.

--Mademoiselle Brogniard ne vous avait rien dit non plus.

--Mais elle savait, Mademoiselle, reprit mademoiselle Brogniard en

appuyant d'un ton sentencieux sur toutes ses paroles, que je lui en

aurais beaucoup d'obligations: en effet, Geneviève, je vous en remercie

infiniment.

--Je n'ai fait que mon devoir, disait Geneviève, en aidant mademoiselle

Brogniard à passer sa robe; et elle s'en alla, laissant Emmeline

extrêmement piquée de ce que Geneviève se croyait plus de devoirs

envers mademoiselle Brogniard qu'envers elle. Madame de Serres tâcha de

plaisanter sur ce que mademoiselle Brogniard était la mieux vêtue et la

mieux servie des trois; mais comme mademoiselle Brogniard répondait fort

peu, les plaisanteries finirent, et les lamentations sur la voiture

recommencèrent. Enfin, en approchant du grand chemin, madame de Serres

aperçut avec un transport de joie sa voiture qui revenait au petit pas.

Elle s'y élança.

--Mademoiselle Brogniard, dit-elle, me voilà au château, il n'est

pas nécessaire que vous m'accompagniez plus loin. Adieu, ma petite,

cria-t-elle à Emmeline, je suis enchantée de vous épargner ce reste de

chemin. Et elle partit sans songer qu'elle pourrait tirer Emmeline de

ces boues en la ramenant au moins jusqu'à l'avenue du château de sa

mère. Emmeline y pensa, et vit bien que le système de sa cousine, de

ne pas s'occuper du bonheur de ceux qui la servaient, rentrait dans un

système beaucoup plus général, qui était de ne s'occuper de personne.

Ces réflexions et les représentations de sa mère épargnèrent à la

vieille Geneviève quelques hauteurs et quelques caprices; mais Emmeline

ne savait pas la traiter avec bonté. Elle ne lui commandait jamais que

d'un ton sec et bref, et lui commandait toujours. Elle ne s'informait

pas si la chose qu'elle lui ordonnait lui était plus facile ou plus

commode à faire d'une autre manière ou bien à une autre heure; elle ne

s'intéressait jamais à rien de ce qui la regardait: Emmeline avait pensé

que cette espèce de familiarité lui donnait l'air d'une enfant.

A la fin de l'été, madame d'Altier et sa fille allèrent avec madame de

Serres passer quelques jours dans un château du voisinage. Madame de

Lignéville, maîtresse de ce château, était une jeune femme de vingt-deux

ans, d'une douceur charmante, et remarquable surtout par sa bonté envers

ses domestiques, dont la plupart l'entouraient depuis son enfance;

sa concierge était son ancienne gouvernante, et madame de Lignéville

n'avait pas craint de donner de l'autorité dans sa maison à celle qui en

avait eu autrefois sur sa personne; car à mesure qu'elle était devenue

raisonnable, sa gouvernante était devenue aussi soumise qu'elle était

autrefois exacte à se faire obéir. Sa femme de chambre était la fille

de cette gouvernante, qui avait été élevée avec elle, et n'en était pas

pour cela moins zélée et moins respectueuse. Son valet de chambre avait

appartenu à son père; son jardinier l'avait vue naître, et lui racontait

encore quelquefois comme quoi, dans son enfance, elle mettait en

terre des morceaux d'abricot pour faire venir des abricotiers. Tous

l'aimaient, il semblait que dans la maison tout se fît par un ressort

qu'on n'apercevait pas, et sans qu'on eût jamais rien à dire; un ordre

avait l'air d'un avertissement auquel on s'empressait de se rendre: on

ne se doutait pas que madame de Lignéville eût jamais grondé ses gens,

et ils ne le croyaient pas eux-mêmes; car, s'il lui arrivait d'avoir

quelque reproche à leur faire, ils s'apercevaient de leur tort plutôt

que de la réprimande de leur maîtresse. Emmeline voyait avec étonnement

que cette bonté de madame de Ligneville ne lui donnait ni moins

d'élégance ni moins de dignité. Il lui semblait même qu'elle avait l'air

bien plus maîtresse en n'ordonnant jamais, que madame de Serres, qui

semblait ne pouvoir se faire obéir qu'à force de dire, de tracasser et

de gronder. Elle voyait aussi que, bien qu'on s'amusât quelquefois des

petits airs hautains et capricieux de sa cousine, on traitait madame de

Ligneville avec bien plus de respect et d'amitié.

Elles étaient chez elle depuis deux jours, quand toute la société du

château fut invitée pour le lendemain à une fête qui se donnait à

quelques lieues de là. Mesdames de Serres et de Ligneville eurent envie

d'y aller en costume de paysannes du pays: Emmeline en avait un qu'on

envoya chercher, et qui devait servir de modèle; mais madame de

Ligneville, en le voyant, le trouva assez compliqué, et dit qu'elle

craignait que sa femme de chambre n'eût pas le temps de le finir pour le

lendemain, parce qu'on devait partir de bonne heure.

--Oh! il faudra bien, dit madame de Serres, que la mienne le fasse; je

ne lui passe pas ainsi ses fantaisies. Vous gâtez vos gens, ma chère,

dit-elle à madame de Ligneville; je le sais par Justine, qui est, je

crois, la cousine de votre Sophie, mais que j'ai prévenue qu'elle ne

devait pas s'attendre à être traitée de même: croyez-moi, c'est le moyen

de n'en rien obtenir.

Madame de Ligneville ne répondit point; elle s'inquiétait fort peu de

faire partager ses sentiments aux autres. Madame de Serres alla vite

donner ses ordres, et Justine se mit à travailler. Le soir, quand madame

de Serres remonta chez elle, le costume était assez avancé; mais il

n'était pas à sa fantaisie; elle se fâcha, dit qu'elle ne porterait

jamais une horreur pareille, et qu'il fallait recommencer. Justine dit

que cela était impossible, à moins de passer la nuit. Madame de Serres

répondit qu'elle n'avait qu'à la passer, et que ce n'était pas un si

grand malheur. Justine dit qu'elle ne le pouvait pas, parce qu'elle

était fatiguée d'avoir travaillé toute la soirée. Madame de Serres

lui dit qu'elle était une impertinente, et de s'arranger pour le lui

apporter le lendemain à son réveil, ou pour ne plus se présenter devant

elle.

Le lendemain, à son réveil, la robe était absolument au point où elle

l'avait laissée en se couchant. Justine lui dit que comme Madame

paraissait avoir l'intention de la renvoyer, elle venait lui demander

son congé. Madame de Serres s'emporta, lui dit de sortir de sa chambre,

qu'elle ne voulait plus la voir, et fit demander mademoiselle Brogniard

pour la lever; enfin elle fit tant de bruit de ce qu'elle appelait

l'insolence de Justine, elle fut si déraisonnable, que toute la maison

sut ce qui lui arrivait et s'en divertit beaucoup, parce qu'on avait

déjà entendu rapporter sur son compte plusieurs aventures pareilles. A

déjeuner, elle affecta un air plus dégagé qu'à l'ordinaire, pour cacher

l'humeur qu'on voyait percer. Elle ne parla point du tout de son habit;

madame, de Ligneville n'en parla pas non plus, comptant bien ne pas

mettre le sien, quand même il serait fait; et Emmeline, fort triste,

parce que sa mère lui avait dit que pour ne pas fâcher sa cousine il

ne fallait pas mettre le sien, qui lui allait très-bien, commençait à

trouver que madame de Serres avait eu grand tort de traiter Justine de

cette manière.

Après le déjeuner on allait se séparer pour les toilettes, lorsqu'on

voulut entrer dans la chambre de madame de Ligneville, pour voir une

fleur singulière que lui avait apportée son jardinier. Comme on y

était, Sophie entra aussi par une des petites portes de l'intérieur de

l'appartement, tenant sur ses mains l'habit de madame de Ligneville

entièrement fini, et le plus joli du monde; tout le monde le regarda,

et fut tenté de regarder madame de Serres, qui, bien qu'en rougissant,

s'empressa de le louer.

--En vérité, Sophie, dit madame de Ligneville très-embarrassée, j'y

avais renoncé, car je n'aurais jamais cru que vous pussiez le finir.

--Oh! Madame, dit étourdiment Sophie, ma cousine m'a aidée, et nous nous

sommes levées de bonne heure.

Cette cousine, c'était Justine. Madame de Serres rougit encore

davantage, et madame de Ligneville rougit aussi; mais les autres

personnes eurent envie de rire. Emmeline le vit, et dès ce moment sa

cousine lui parut aussi ridicule qu'elle l'était en effet. On insista

pour que madame de Ligneville mit son habit; en sorte qu'Emmeline mit

le sien. Comme madame de Ligneville prétendit qu'elle serait sa soeur

aînée, elles passèrent presque toute la journée l'une près de l'autre,

ce que madame d'Altier trouva très-bon, parce que madame de Ligneville

était extrêmement raisonnable; et Emmeline la trouva si bonne, si

charmante, qu'elle s'y attacha beaucoup. Deux ou trois fois madame de

Ligneville dit en regardant sa robe:

--Il y a vraiment bien de l'ouvrage, il faut que cette pauvre Sophie

ait terriblement travaillé. Et Emmeline, comme madame de Ligneville lui

plaisait, trouva charmant de sa part ce que peu de temps auparavant elle

aurait regardé comme au-dessous de sa dignité; mais elle sentait en même

temps qu'il pouvait être doux de recevoir des preuves d'affection et

d'en jouir. Elle s'amusa beaucoup à la fête. Cependant, lorsqu'elle

revint, la fatigue et la chaleur qu'elle avait éprouvées lui donnèrent

une petite maladie qui la retint assez longtemps dans son lit. Un jour,

pendant qu'elle avait la fièvre, elle entendit Geneviève, qui se donnait

beaucoup de soins autour d'elle, dire:

--Il faut bien la soigner, cette pauvre petite, quoique je sois sûre que

quand elle se portera bien elle me fera bien souffrir. Elle se sentit

humiliée d'avoir besoin de la générosité de Geneviève. Pendant sa

convalescence elle eut aussi besoin bien souvent de ses secours. Comme

elle était très-faible, Geneviève lui était nécessaire presque pour

tous les mouvements qu'elle voulait faire. Il fallut bien devenir moins

fière, et comprendre que c'est bien peu de chose que la dignité et

l'autorité d'un être qui ne peut rien par lui-même. Elle sentit que,

si les domestiques ont besoin des maîtres pour le soutien de leur

existence, les maîtres, que l'habitude de l'aisance a accoutumés à

une foule de délicatesses, ont sans cesse besoin des domestiques pour

l'agrément et la commodité de leur vie. Elle vit aussi dans la suite

qu'un domestique laborieux et honnête trouve toujours un maître qui le

paye, au lieu qu'un maître qui paye n'est pas toujours sûr de trouver un

domestique qui le serve avec zèle et affection; qu'ainsi c'est au maître

surtout qu'il importe que les domestiques soient contents. Elle revint à

son caractère naturel, qui était de desirer que l'on fût content d'elle,

et trouva que c'était ce qu'il y avait de plus doux et de plus commode.

AGLAÉ ET LÉONTINE

ou

LES TRACASSERIES.

Nouvelles et Contes pour la jeunesse · 第 4 / 11 段