personne, s'imaginait qu'il n'y avait rien de mieux que d'imiter les
manières de sa cousine, qu'elle voyait presque tous les jours, parce
qu'à Paris madame de Serres logeait dans la même rue que madame
d'Altier, et qu'elle habitait à la campagne un château voisin. Elle
n'avait pourtant pas osé déployer toute son impertinence avec les gens
de sa mère, tous vieux domestique accoutumés à être bien traités, et
qui, la première fois qu'Emmeline aurait voulu prendre avec eux ses airs
impertinents ou arrogants, auraient bien pu se mettre à rire sans en
faire ni plus ni moins. Elle se contentait de n'être avec eux ni bonne
ni polie; ils ne l'en servaient pas moins, parce qu'ils savaient que
c'était leur devoir; mais en la comparant avec sa mère, qui était si peu
empressée d'user du droit qu'elle avait de commander, ils la trouvaient
bien ridicule.
Emmeline s'en apercevait bien quelquefois, et s'impatientait en
elle-même de n'oser les soumettre à sa domination; mais elle s'en
dédommageait sur Geneviève, qui, née dans la terre de M. d'Altier, était
accoutumée à regarder avec un grand respect jusqu'aux petits enfants de
la famille de ses seigneurs; elle n'avait d'ailleurs jamais eu jusque-là
l'honneur d'être entièrement attachée au château, où seulement on était
depuis vingt ans dans l'habitude de l'employer journellement à quelques
offices subalternes; en sorte que lorsqu'en arrivant cette année à la
campagne, madame d'Altier, qui connaissait son honnêteté, l'avait prise
chez elle pour aider Emmeline à s'habiller et faire le service de sa
chambre, elle s'était crue montée en grade, mais sans en être plus
fière, et elle avait regardé mademoiselle Emmeline, qu'elle n'avait pas
vue depuis deux ans, tout-a-fait comme une personne à qui elle devait
porter respect, et de qui elle devait tout souffrir. Aussi, quand
Emmeline se plaisait à exercer son empire sur elle, en lui disant
toutes les duretés qu'elle pouvait imaginer (et elle lui en aurait dit
davantage si elle n'avait pas été trop bien élevée pour les savoir),
Geneviève ne répondait rien, seulement elle se dépêchait le plus
qu'elle pouvait, ou pour se débarrasser d'Emmeline, ou pour ne
pas l'impatienter, et elle n'en était que plus maladroite et plus
maltraitée.
Un jour que, pendant qu'elle rangeait la chambre d'Emmeline, celle-ci
voulut l'envoyer faire une commission dans le village, comme Geneviève
continuait ce qu'elle avait commencé, Emmeline se fâcha, trouvant
très-étrange qu'on ne fit pas tout de suite ce qu'elle disait. Geneviève
lui représenta que si, lorsqu'elle reviendrait après son déjeuner pour
dessiner, elle ne trouvait pas sa chambre en ordre, elle la gronderait,
et qu'il fallait cependant du temps pour tout. Comme elle avait raison,
Emmeline lui dit de se taire et qu'elle l'ennuyait. Madame d'Altier, qui
de la pièce voisine avait tout entendu, appela sa fille et lui dit:
--Êtes-vous bien sûre, Emmeline, d'avoir eu raison dans votre discussion
avec Geneviève? C'est que lorsqu'on a pris ce ton-là avec un domestique,
ce serait une chose terriblement fâcheuse qu'il se trouvât ensuite que
l'on eût tort.
--Mais, maman, répondit Emmeline un peu honteuse, quand, au lieu de
faire ce que je lui dis, Geneviève s'amuse à me répondre, il faut bien
la faire finir.
--Vous êtes donc certaine, même avant d'avoir entendu ses raisons ou de
les avoir examinées, qu'elles ne peuvent pas être bonnes?
--Il me semble, maman, qu'un domestique a toujours tort de raisonner au
lien de faire ce qu'on lui dit.
--C'est-à-dire qu'il a tort même quand il a raison et qu'on lui commande
une chose impossible.
--Oh! maman, ces gens-là trouvent toujours les choses impossibles, parce
qu'il ne veulent pas les faire.
--Je reconnais les propos de votre cousine: je voudrais bien, Emmeline,
que vous eussiez assez d'esprit pour garder vos ridicules à vous et ne
pas prendre ceux des autres.
--Je n'ai pas besoin de ma cousine, reprit Emmeline piquée, pour savoir
que Geneviève ne fait jamais la moitié de ce qu'on lui dit.
--Si vous n'avez d'autres moyens pour vous en faire servir que ceux que
vous avez employés tout-à-l'heure, j'en suis fâchée, il faudra que
je vous l'ôte, car je la paye pour vous servir, et non pas pour être
maltraitée; je n'ai jamais payé personne pour cela.
Madame d'Altier dit ces mots d'un ton si ferme que sa fille n'osa
répliquer. Elle s'en consola avec sa cousine, qui vint la voir une
heure, et toutes deux convinrent que madame d'Altier ne savait pas se
faire servir. Emmeline était en malheur ce jour-là; c'était dans une
allée du jardin qu'elle avait cette conversation avec sa cousine; en la
finissant elle vit sortir sa mère d'une allée voisine. Madame d'Altier
se mit à rire du babil de ces deux petites personnes, qui prétendaient
juger sa conduite. Elle haussa un peu les épaules en regardant sa fille,
qui rougit prodigieusement, et voyant passer Geneviève, elle l'appela
pour ranger quelques branches qui gênaient le passage. Geneviève
répondit qu'elle viendrait aussi-tôt qu'elle aurait porté la pâtée aux
dindons, qui criaient parce qu'ils avaient faim.
--En effet, dit madame d'Altier, il est clair, comme vous le disiez fort
bien, que je ne sais pas me faire servir avant mes dindons; il faut
apparemment qu'on me croie plus raisonnable et moins pressée qu'eux.
Mais dans ce moment elles virent Geneviève qui, posant à terre, jetant
presque ce qu'elle tenait dans ses mains, se mit à courir tant qu'elle
put du côté de la maison.
--Ah! bon Dieu, disait-elle en courant, j'ai oublié de fermer la fenêtre
de la chambre de mademoiselle Emmeline, comme elle me l'avait ordonné.
Ah! bon Dieu, que je me dépêche! répétait-elle tout essoufflée.
--Je vous félicite, ma fille, dit madame d'Altier; je vois que vous
avez, pour vous faire servir, encore plus de talent que mes dindons.
Emmeline ne dit rien, mais elle regarda sa cousine en dessous, comme
c'était sa coutume lorsqu'on lui disait une chose qui lui déplaisait.
Madame de Serres, qui se croyait interrompue dans ses importantes
conférences avec Emmeline, et qui n'osait trop déployer toutes ses
belles idées devant sa tante, dont elle craignait la raison et les
plaisanteries, remonta en voiture pour aller dans le voisinage faire
une visite, accompagné de sa femme de chambre, qui la suivait dans ses
courses, parce qu'elle était encore trop jeune pour aller seule. Elle
promit de revenir pour dîner, et Emmeline alla soigner ses fleurs.
--Ah ciel! s'écria-t-elle en arrivant près de la terrasse où étaient
rangés les vases qui servaient à parer sa chambre, la pluie de cette
nuit a effeuillé toutes mes roses, il n'y a plus une fleur sur mon
jasmin; Geneviève aurait bien pu les rentrer hier au soir, mais elle ne
sait rien faire, elle ne pense à rien.
--Dam! Mademoiselle, dit la vieille Geneviève, qui se trouvait près de
là, je n'ose pas toucher à vos pots, de peur de les casser.
--Vous aviez rentré les miens, Geneviève? dit madame d'Altier.
--Oh! oui, Madame.
--Je suis bien aise, dit madame d'Altier en regardant sa fille, de voir
que je puis être servie sans me _faire servir_.
--Mais, maman, reprit Emmeline, je ne lui avais pas dit de ne pas
toucher à mes vases.
--Non; mais probablement, à la moindre chose qu'elle vous casse, vous la
grondez tellement qu'elle n'ose plus s'y exposer.
--Il le faut bien, maman, dit Emmeline en montant l'escalier pour
rentrer ses fleurs, Geneviève est si maladroite, si peu attentive,
que... Comme elle prononçait ce mot, un des vases lui échappe, tombe sur
l'escalier, et se brise en mille pièces.
--Elle est si maladroite, reprend madame d'Altier, qu'il lui arrive
quelquefois ce qui vous arriverait tout comme à elle si vous étiez
chargée des mêmes soins.
--En vérité, maman, dit Emmeline impatientée, ce qui m'arrive est bien
assez désagréable, sans encore...
--Eh bien! quoi, ma fille?
Emmeline s'était arrêtée, honteuse de son impatience; madame d'Altier la
prit par la main, la fit asseoir près d'elle et lui dit:
--Quand votre humeur sera passée, ma fille, nous raisonnerons. Emmeline
baisa en silence les mains de sa mère, qui lui dit:
--Cela est donc bien fâcheux, mon enfant, ce qui vous est arrivé, de
casser ce vase de terre peinte qui va être remplacé sur-le-champ par un
de ceux qui sont dans la serre, et parmi lesquels vous savez que vous
pouvez choisir!
--Non, maman, mais...
--Ce s'est pas pour votre anémone qui ne porte plus de fleurs, et que
vous m'avez dit que vous vouliez remettre dans les plates-bandes; vous
vous êtes épargné la peine de la dépoter. Emmeline sourit.
--Oui, maman, dit-elle; mais dans ces moments-là on éprouve toujours
quelque chose de désagréable qui fait qu'on n'aime pas...
--A être tourmenté, n'est-ce pas, ma fille? Et c'est cependant ce
moment-là que vous prenez pour gronder et maltraiter Geneviève quand il
lui arrive quelque malheur de ce genre, comme pour ajouter à son chagrin
et à sa confusion.
--Mais, maman, elle est obligée de prendre garde à ce qu'elle fait.
--Plus que vous, Emmeline, quand vous vous occupez de vos affaires? Vous
voulez qu'elle prenne de vos intérêts plus de soin que vous n'en pouvez
prendre, et que son application à vous servir lui fasse éviter des
maladresses que vous n'auriez pas évitées pour vous-même?
--Mais enfin, ce que je casse est à moi, je suis bien assez punie; au
lieu qu'elle...
--Ne saurait l'être assez, je le vois bien, pour, vous avoir causer un
moment d'impatience. Et non-seulement c'est là votre opinion, mais vous
voulez que ce soit aussi la sienne; car vous trouveriez très-mauvais
qu'elle voulût vous prouver que vous avez tort.
--Sûrement, maman, il serait très-ridicule que Geneviève s'avisât de me
raisonner quand je lui dis quelque chose.
--Cela s'entend: quand vous avez de l'humeur, Geneviève doit se dire: Je
suis domestique, ainsi mon devoir est de conserver de la raison, de la
patience pour mademoiselle Emmeline, qui n'est pas capable d'en avoir.
Si mon âge, mes infirmités, ou enfin quelque faiblesse de ma nature
rendaient en certains moments mes devoirs plus difficiles, je dois tout
surmonter avec courage, de peur de causer à mademoiselle Emmeline un
moment d'attente ou de contrariété qu'elle n'aurait pas la force de
supporter. Si l'injustice me blesse, si l'humeur me révolte, si les
fantaisies me paraissent une chose ridicule et insupportable, je dois
cependant m'y soumettre en considérant que mademoiselle Emmeline est une
pauvre petite personne à qui on ne peut pas demander mieux.
--Il faudrait, reprit Emmeline extrêmement piquée, que Geneviève eût
bien peu d'attachement pour penser ces choses-là.
En ce moment arriva madame de Serres, très-agitée et en colère; elle
n'avait pas fait sa visite.
--Imaginez, ma tante, dit-elle en arrivant, à madame d'Altier, que ma
femme de chambre me quitte: elle a choisi le moment où elle était en
voiture avec moi pour me l'annoncer. Ainsi je l'ai fait mettre à terre
dans le chemin, elle s'en retournera comme elle voudra; vous voudrez
bien me prêter la vôtre pour m'en retourner chez moi. Je l'avais bien
longtemps avant mon mariage; elle me quitte pour une place, qui,
dit-elle, lui convient mieux. Comptez sur l'attachement de ces gens-là!
--Lui étiez-vous fort attachée? demanda négligement madame d'Altier.
--Oh! pas du tout: elle est lente, désagréable; j'en aurais pris une
autre si je l'avais trouvée.
Madame d'Altier se mit à rire. Rien ne lui paraissait plus ridicule que
ces plaintes et cet étonnement continuel de ce qu'un domestique n'est
pas plus attaché au maître qu'il a servi plusieurs années, quand le
maître trouve tout simple de ne se pas soucier du domestique qui l'a
servi tout ce temps. Madame de Serres ne vit pas que sa tante se moquait
d'elle, mais Emmeline s'en aperçut. Il lui arrivait bien quelquefois
de trouver sa cousine assez ridicule. Madame de Serres se consola,
en plaisantant sur le plaisir qu'elle aurait de se retrouver sous
la tutelle de mademoiselle Brogniard, la femme de chambre de madame
d'Altier, qui prenait si gravement sa prise de tabac, et qui, en
pleine campagne, marchait aussi droite et faisait la révérence aussi
régulièrement que si elle eût été dans un salon au milieu de cinquante
personnes. Il fut convenu que, comme il faisait beau et que le chemin
était assez court à travers la campagne, elle s'en irait à pied,
qu'Emmeline l'accompagnerait avec mademoiselle Brogniard, et qu'en
passant elles iraient prendre du lait à une ferme qui se trouvait
presque sur le chemin. Elles partirent peu de temps après le dîner;
mais à peine étaient-elles arrivées à la ferme, que le temps, serein
jusqu'alors, se chargea tout d'un coup, et qu'il commença à pleuvoir par
torrents. Lorsqu'au bout d'une heure la pluie eut cessé fit qu'elles
résolurent de se mettre en route, la campagne était pleine d'eau et de
boue, elles y enfonçaient jusqu'à mi-jambe. Madame de Serres se désolait
de n'être pas revenue en voiture; Emmeline, un peu choquée de ce qu'elle
ne songeait qu'à elle, dit en voyant de loin arriver Geneviève avec un
paquet:
--Ah! pour moi, voilà sûrement Geneviève qui m'apporte ma redingote et
mes brodequins.
--Non, dit-elle; mais j'apporte les souliers fourrés et la robe ouatée
de mademoiselle Brogniard; j'ai pensé qu'avec son rhumatisme, cette
humidité pourrait lui faire beaucoup de mal.
--Vous auriez pu au moins, par la même occasion, reprit Emmeline avec
humeur, m'apporter mes brodequins.
--Mademoiselle ne me l'avait pas dit.
--Mademoiselle Brogniard ne vous avait rien dit non plus.
--Mais elle savait, Mademoiselle, reprit mademoiselle Brogniard en
appuyant d'un ton sentencieux sur toutes ses paroles, que je lui en
aurais beaucoup d'obligations: en effet, Geneviève, je vous en remercie
infiniment.
--Je n'ai fait que mon devoir, disait Geneviève, en aidant mademoiselle
Brogniard à passer sa robe; et elle s'en alla, laissant Emmeline
extrêmement piquée de ce que Geneviève se croyait plus de devoirs
envers mademoiselle Brogniard qu'envers elle. Madame de Serres tâcha de
plaisanter sur ce que mademoiselle Brogniard était la mieux vêtue et la
mieux servie des trois; mais comme mademoiselle Brogniard répondait fort
peu, les plaisanteries finirent, et les lamentations sur la voiture
recommencèrent. Enfin, en approchant du grand chemin, madame de Serres
aperçut avec un transport de joie sa voiture qui revenait au petit pas.
Elle s'y élança.
--Mademoiselle Brogniard, dit-elle, me voilà au château, il n'est
pas nécessaire que vous m'accompagniez plus loin. Adieu, ma petite,
cria-t-elle à Emmeline, je suis enchantée de vous épargner ce reste de
chemin. Et elle partit sans songer qu'elle pourrait tirer Emmeline de
ces boues en la ramenant au moins jusqu'à l'avenue du château de sa
mère. Emmeline y pensa, et vit bien que le système de sa cousine, de
ne pas s'occuper du bonheur de ceux qui la servaient, rentrait dans un
système beaucoup plus général, qui était de ne s'occuper de personne.
Ces réflexions et les représentations de sa mère épargnèrent à la
vieille Geneviève quelques hauteurs et quelques caprices; mais Emmeline
ne savait pas la traiter avec bonté. Elle ne lui commandait jamais que
d'un ton sec et bref, et lui commandait toujours. Elle ne s'informait
pas si la chose qu'elle lui ordonnait lui était plus facile ou plus
commode à faire d'une autre manière ou bien à une autre heure; elle ne
s'intéressait jamais à rien de ce qui la regardait: Emmeline avait pensé
que cette espèce de familiarité lui donnait l'air d'une enfant.
A la fin de l'été, madame d'Altier et sa fille allèrent avec madame de
Serres passer quelques jours dans un château du voisinage. Madame de
Lignéville, maîtresse de ce château, était une jeune femme de vingt-deux
ans, d'une douceur charmante, et remarquable surtout par sa bonté envers
ses domestiques, dont la plupart l'entouraient depuis son enfance;
sa concierge était son ancienne gouvernante, et madame de Lignéville
n'avait pas craint de donner de l'autorité dans sa maison à celle qui en
avait eu autrefois sur sa personne; car à mesure qu'elle était devenue
raisonnable, sa gouvernante était devenue aussi soumise qu'elle était
autrefois exacte à se faire obéir. Sa femme de chambre était la fille
de cette gouvernante, qui avait été élevée avec elle, et n'en était pas
pour cela moins zélée et moins respectueuse. Son valet de chambre avait
appartenu à son père; son jardinier l'avait vue naître, et lui racontait
encore quelquefois comme quoi, dans son enfance, elle mettait en
terre des morceaux d'abricot pour faire venir des abricotiers. Tous
l'aimaient, il semblait que dans la maison tout se fît par un ressort
qu'on n'apercevait pas, et sans qu'on eût jamais rien à dire; un ordre
avait l'air d'un avertissement auquel on s'empressait de se rendre: on
ne se doutait pas que madame de Lignéville eût jamais grondé ses gens,
et ils ne le croyaient pas eux-mêmes; car, s'il lui arrivait d'avoir
quelque reproche à leur faire, ils s'apercevaient de leur tort plutôt
que de la réprimande de leur maîtresse. Emmeline voyait avec étonnement
que cette bonté de madame de Ligneville ne lui donnait ni moins
d'élégance ni moins de dignité. Il lui semblait même qu'elle avait l'air
bien plus maîtresse en n'ordonnant jamais, que madame de Serres, qui
semblait ne pouvoir se faire obéir qu'à force de dire, de tracasser et
de gronder. Elle voyait aussi que, bien qu'on s'amusât quelquefois des
petits airs hautains et capricieux de sa cousine, on traitait madame de
Ligneville avec bien plus de respect et d'amitié.
Elles étaient chez elle depuis deux jours, quand toute la société du
château fut invitée pour le lendemain à une fête qui se donnait à
quelques lieues de là. Mesdames de Serres et de Ligneville eurent envie
d'y aller en costume de paysannes du pays: Emmeline en avait un qu'on
envoya chercher, et qui devait servir de modèle; mais madame de
Ligneville, en le voyant, le trouva assez compliqué, et dit qu'elle
craignait que sa femme de chambre n'eût pas le temps de le finir pour le
lendemain, parce qu'on devait partir de bonne heure.
--Oh! il faudra bien, dit madame de Serres, que la mienne le fasse; je
ne lui passe pas ainsi ses fantaisies. Vous gâtez vos gens, ma chère,
dit-elle à madame de Ligneville; je le sais par Justine, qui est, je
crois, la cousine de votre Sophie, mais que j'ai prévenue qu'elle ne
devait pas s'attendre à être traitée de même: croyez-moi, c'est le moyen
de n'en rien obtenir.
Madame de Ligneville ne répondit point; elle s'inquiétait fort peu de
faire partager ses sentiments aux autres. Madame de Serres alla vite
donner ses ordres, et Justine se mit à travailler. Le soir, quand madame
de Serres remonta chez elle, le costume était assez avancé; mais il
n'était pas à sa fantaisie; elle se fâcha, dit qu'elle ne porterait
jamais une horreur pareille, et qu'il fallait recommencer. Justine dit
que cela était impossible, à moins de passer la nuit. Madame de Serres
répondit qu'elle n'avait qu'à la passer, et que ce n'était pas un si
grand malheur. Justine dit qu'elle ne le pouvait pas, parce qu'elle
était fatiguée d'avoir travaillé toute la soirée. Madame de Serres
lui dit qu'elle était une impertinente, et de s'arranger pour le lui
apporter le lendemain à son réveil, ou pour ne plus se présenter devant
elle.
Le lendemain, à son réveil, la robe était absolument au point où elle
l'avait laissée en se couchant. Justine lui dit que comme Madame
paraissait avoir l'intention de la renvoyer, elle venait lui demander
son congé. Madame de Serres s'emporta, lui dit de sortir de sa chambre,
qu'elle ne voulait plus la voir, et fit demander mademoiselle Brogniard
pour la lever; enfin elle fit tant de bruit de ce qu'elle appelait
l'insolence de Justine, elle fut si déraisonnable, que toute la maison
sut ce qui lui arrivait et s'en divertit beaucoup, parce qu'on avait
déjà entendu rapporter sur son compte plusieurs aventures pareilles. A
déjeuner, elle affecta un air plus dégagé qu'à l'ordinaire, pour cacher
l'humeur qu'on voyait percer. Elle ne parla point du tout de son habit;
madame, de Ligneville n'en parla pas non plus, comptant bien ne pas
mettre le sien, quand même il serait fait; et Emmeline, fort triste,
parce que sa mère lui avait dit que pour ne pas fâcher sa cousine il
ne fallait pas mettre le sien, qui lui allait très-bien, commençait à
trouver que madame de Serres avait eu grand tort de traiter Justine de
cette manière.
Après le déjeuner on allait se séparer pour les toilettes, lorsqu'on
voulut entrer dans la chambre de madame de Ligneville, pour voir une
fleur singulière que lui avait apportée son jardinier. Comme on y
était, Sophie entra aussi par une des petites portes de l'intérieur de
l'appartement, tenant sur ses mains l'habit de madame de Ligneville
entièrement fini, et le plus joli du monde; tout le monde le regarda,
et fut tenté de regarder madame de Serres, qui, bien qu'en rougissant,
s'empressa de le louer.
--En vérité, Sophie, dit madame de Ligneville très-embarrassée, j'y
avais renoncé, car je n'aurais jamais cru que vous pussiez le finir.
--Oh! Madame, dit étourdiment Sophie, ma cousine m'a aidée, et nous nous
sommes levées de bonne heure.
Cette cousine, c'était Justine. Madame de Serres rougit encore
davantage, et madame de Ligneville rougit aussi; mais les autres
personnes eurent envie de rire. Emmeline le vit, et dès ce moment sa
cousine lui parut aussi ridicule qu'elle l'était en effet. On insista
pour que madame de Ligneville mit son habit; en sorte qu'Emmeline mit
le sien. Comme madame de Ligneville prétendit qu'elle serait sa soeur
aînée, elles passèrent presque toute la journée l'une près de l'autre,
ce que madame d'Altier trouva très-bon, parce que madame de Ligneville
était extrêmement raisonnable; et Emmeline la trouva si bonne, si
charmante, qu'elle s'y attacha beaucoup. Deux ou trois fois madame de
Ligneville dit en regardant sa robe:
--Il y a vraiment bien de l'ouvrage, il faut que cette pauvre Sophie
ait terriblement travaillé. Et Emmeline, comme madame de Ligneville lui
plaisait, trouva charmant de sa part ce que peu de temps auparavant elle
aurait regardé comme au-dessous de sa dignité; mais elle sentait en même
temps qu'il pouvait être doux de recevoir des preuves d'affection et
d'en jouir. Elle s'amusa beaucoup à la fête. Cependant, lorsqu'elle
revint, la fatigue et la chaleur qu'elle avait éprouvées lui donnèrent
une petite maladie qui la retint assez longtemps dans son lit. Un jour,
pendant qu'elle avait la fièvre, elle entendit Geneviève, qui se donnait
beaucoup de soins autour d'elle, dire:
--Il faut bien la soigner, cette pauvre petite, quoique je sois sûre que
quand elle se portera bien elle me fera bien souffrir. Elle se sentit
humiliée d'avoir besoin de la générosité de Geneviève. Pendant sa
convalescence elle eut aussi besoin bien souvent de ses secours. Comme
elle était très-faible, Geneviève lui était nécessaire presque pour
tous les mouvements qu'elle voulait faire. Il fallut bien devenir moins
fière, et comprendre que c'est bien peu de chose que la dignité et
l'autorité d'un être qui ne peut rien par lui-même. Elle sentit que,
si les domestiques ont besoin des maîtres pour le soutien de leur
existence, les maîtres, que l'habitude de l'aisance a accoutumés à
une foule de délicatesses, ont sans cesse besoin des domestiques pour
l'agrément et la commodité de leur vie. Elle vit aussi dans la suite
qu'un domestique laborieux et honnête trouve toujours un maître qui le
paye, au lieu qu'un maître qui paye n'est pas toujours sûr de trouver un
domestique qui le serve avec zèle et affection; qu'ainsi c'est au maître
surtout qu'il importe que les domestiques soient contents. Elle revint à
son caractère naturel, qui était de desirer que l'on fût content d'elle,
et trouva que c'était ce qu'il y avait de plus doux et de plus commode.
AGLAÉ ET LÉONTINE
ou
LES TRACASSERIES.