La satisfaction fut grande dans tout le château; on avait oublié les

défauts de Marie, et on avait plaint sa disgrâce. Mademoiselle Raymond

seule eut un peu d'humeur: ce n'était pas qu'elle fût méchante; mais

quand elle avait une fois des préventions, elle n'en revenait guère.

D'ailleurs, à force de lui reprocher son éloignement pour Marie, on

l'avait augmenté; et comme les autres domestiques se firent un

petit triomphe de son retour, il lui déplut encore davantage. Mais

insensiblement mademoiselle Raymond avait perdu beaucoup de son empire

sur l'esprit de M. d'Aubecourt, qui avait moins besoin d'elle depuis

qu'il était environné d'une société plus aimable, et qui craignait moins

son humeur, parce que madame d'Aubecourt lui épargnait la peine de

donner lui-même des ordres, et le délivrait de mille petits soins qui

lui déplaisaient. Elle ne témoigna donc rien de son déplaisir à ses

maîtres, et l'on attendit avec une grande impatience la fin de février,

où devait arriver Marie.

Elle arriva dans les premiers jours de mars. Depuis plus d'une semaine,

Alphonse et Lucie allaient tous les jours attendre la diligence qui

passait devant le château. Enfin elle arrêta, et ils en virent descendre

Marie, qu'ils pensèrent d'abord ne pas reconnaître, tant elle était

grandie, tant elle était bien tenue, tant elle avait pris l'air modeste

et sage. Elle se jeta dans les bras de Lucie: elle embrassa aussi

Alphonse. Madame d'Aubecourt, qui l'avait vue de sa fenêtre, accourut;

tous les domestiques accoururent, Zizi accourut aussi, aboyant,

parce que tout ce mouvement lui déplaisait, et que d'ailleurs il se

ressouvenait de son ancienne aversion pour Marie. Philippe lui donna

un coup de houssine qui lui fit faire des cris affreux. Mademoiselle

Raymond, qui arrivait lentement, se précipita vers lui, le prit dans ses

bras, et l'emporta en s'écriant:

--Pauvre bête! tu peux compter à présent que tu n'as pas longtemps à

vivre.

Les domestiques l'entendirent, et regardèrent de travers mademoiselle

Raymond et Zizi.

On conduisit Marie au château, où madame Sainte-Thérèse, qui s'était

rendue chez son frère, avait dit qu'elle la viendrait reprendre. M.

d'Aubecourt avait permis qu'on la lui amenât. Il était dans son jardin;

elle s'arrêta à la porte avec timidité et embarras.

--Entrez, entrez, Marie, lui dit Alphonse, nous y entrons tous à

présent; vous y entrerez et vous le soignerez comme nous.

Marie entra, marchant avec une grande précaution, de peur de gâter

quelque chose en passant. M. d'Aubecourt parut bien aise de la voir:

elle lui baisa la main, il l'embrassa; ils se trouvaient auprès des

petits arbres qu'elle avait donnés à M. d'Aubecourt. Alphonse lui montra

comme ils avaient prospéré par ses soins; il lui montra aussi les arbres

du jardin qui bourgeonnaient, les premières fleurs qui commençaient à

paraître. Marie regardait tout cela avec un bien grand intérêt, trouvait

tout bien joli.

--Oui, mais gare la Fête-Dieu, dit en riant M. d'Aubecourt.

Marie rougit, mais l'air de son oncle prouvait qu'il n'était plus fâché;

elle lui baisa encore la main avec une vivacité charmante, car on voyait

bien que Marie était toujours vive, mais qu'elle se contenait par

raison. Elle parlait peu, elle n'avait jamais été bavarde, mais elle

répondait à merveille, et seulement toujours en rougissant. Elle était

timide comme une personne qui a connu les inconvéniens d'une trop grande

vivacité. Madame Sainte-Thérèse revint; Marie paraissait éprouver près

d'elle la crainte qu'inspire le respect; cependant elle l'aimait et

avait confiance en elle. Madame Sainte-Thérèse dit qu'elle venait

chercher Marie. Cela affligea beaucoup les enfants de madame

d'Aubecourt; ils avaient espéré que Marie resterait au château toute

la journée, et que même, peut-être à la fin de cette journée, ils

obtiendraient davantage; mais madame Sainte-Thérèse déclara que Marie

ayant commencé les exercices de sa première communion, il fallait

qu'elle demeurât dans la retraite jusqu'au moment où elle l'aurait

faite; qu'elle ne sortirait point, excepté pour s'aller promener, et

même que son cousin et sa cousine ne la pourraient venir voir qu'une

fois par semaine. Il fallut bien se soumettre à cet arrangement. Quoique

madame d'Aubecourt n'approuvât pas cette excessive austérité, qui tenait

aux habitudes du couvent où madame Sainte-Thérèse avait passé la plus

grande partie de sa vie, c'était une personne si vertueuse, et on lui

avait tant d'obligations pour les soins et les services qu'elle avait

rendus à Marie, qu'on ne crut pas devoir la contrarier. Lorsque Marie

fut partie, Alphonse et Lucie se récrièrent sur son maintien, sur la

grâce de ses manières; leur mère se joignit à eux, M. d'Aubecourt les

approuva, et consentit positivement à ce qu'aussitôt après sa première

communion Marie revînt habiter le château.

Il fut décidé que les premières communions du village se feraient à la

Fête-Dieu, et que jusque-là madame d'Aubecourt et ses enfants iraient

tous les jeudis passer l'après-midi chez le curé, où Marie les attendait

avec bien de la joie. Elle les voyait aussi tous les dimanches à

l'église, où, comme de raison, elle ne leur parlait pas; mais elle leur

disait quelques mots en sortant de l'église, et quelquefois aussi,

quoique rarement, on se rencontrait à la promenade. Ainsi on ne se

perdait point de vue, on se parlait mutuellement de ses occupations.

Marie avait lu toute son _Histoire sainte_, Alphonse lui indiqua

d'autres livres d'histoire, et elle lui rendait compte de ses lectures.

Lucie n'apprenait pas un point nouveau, ne s'occupait pas d'un ouvrage

particulier sans dire:

--Je le montrerai à Marie.

Tout le monde était heureux à Guicheville, et on espérait de l'être

bientôt davantage.

La Fête-Dieu approchait; les deux jeunes personnes, également pleines de

piété et de ferveur, la voyaient arriver avec une joie mêlée de crainte.

Alphonse songeait au beau jour qui devait ramener Marie, qui devait la

donner, ainsi que sa soeur, pour exemple aux jeunes filles du village.

Il aurait voulu le signaler par quelque fête; mais le sérieux et la

sainteté d'un semblable jour ne souffraient aucun divertissement, ni

même aucune distraction. Il voulut du moins contribuer, autant qu'il lui

était possible, aux soins qui lui étaient permis. Madame d'Aubecourt

avait fait faire à Lucie et à Marie deux robes blanches pareilles;

Alphonse voulut qu'elles eussent aussi les voiles et les ceintures

semblables. Sur l'argent que lui avait donné son grand-père pour ses

étrennes, et qu'il avait gardé avec soin pour cette occasion, il les

envoya acheter à la ville voisine, sans en parler à Lucie, qui ne

croyait pas devoir s'occuper de ces soins, et laissait tout faire à

sa mère. Il ne mit dans son secret que madame d'Aubecourt, et avec sa

permission, l'avant-veille de la Fête-Dieu, il envoya à Marie, par

Philippe, le voile et la ceinture, en la priant par un petit billet, de

les mettre le jour de sa première communion.

Philippe était fort attaché à Alphonse et à Marie, c'était presque son

seul mérite; du reste, brutal, querelleur, insolent, il avait pris

surtout en aversion mademoiselle Raymond; et comme il était, avec son

père, le seul des gens de la maison qui ne dépendît que très-peu d'elle,

il se divertissait à la contrarier tant qu'il en trouvait l'occasion. Il

ne la rencontrait pas avec Zizi, qu'il ne s'adressât à celui-ci pour lui

dire quelque chose de désobligeant, à quoi il ajoutait toujours:

--C'est bien dommage qu'on ne vous laisse pas manger mademoiselle Marie,

et il le menaçait de la main, Mademoiselle Raymond se fâchait, et

Philippe s'en allait en riant. S'il le rencontrait dans un coin, ce qui

n'arrivait guère, parce que mademoiselle Raymond n'osait plus le laisser

aller tout seul, il lui attachait des branches d'épines à la queue, un

bâton dans les jambes, ou une papillote au museau; enfin il imaginait

tout ce qui pouvait déplaire à mademoiselle Raymond, qui vivait dans des

transes perpétuelles.

Comme Alphonse tenait beaucoup à ce que Lucie eût tout la surprise de

voir Marie mise absolument comme elle, il avait recommandé à Philippe

d'entrer sans qu'on le vît au presbytère; et Philippe, qui aimait

beaucoup à faire ce qu'il ne fallait pas faire, avait imaginé d'arriver

par dessus le mur du jardin, qui était assez bas. Lorsqu'il y fut

grimpé, il aperçut Marie qui lisait sur une petite éminence qu'on avait

faite fort près du mur, pour jouir de la vue, qui était très-belle. Il

l'appela à voix basse, lui jeta le paquet d'Alphonse, et se préparait à

descendre, lorsqu'il vit mademoiselle Raymond qui arrivait le long du

mur avec Zizi, qui piaffait devant elle. Comme elle approchait, Philippe

trouve sous sa main un des gravois du mur, le jette à Zizi, et se cache

dans les arbres qui garnissaient le mur à cet endroit. La pierre arrive:

mademoiselle Raymond, qui se baissait en ce moment pour ôter à Zizi

quelque chose qu'il avait dans la gueule, la reçoit au front, où elle

lui fait une assez large blessure. Elle jette un cri et lève la tête.

Voyant Marie sur l'éminence, qui s'étant levée, la regardait parce

qu'elle avait entendu son cri, elle ne doute pas que la pierre ne vienne

d'elle; et hâtant le pas, elle accourt se plaindre au presbytère, sans

voir Philippe, qui n'était pas bien caché, mais qu'elle ne supposait pas

devoir être là. Pour lui, sitôt qu'elle est passée, il saute à bas du

mur et s'enfuit à toutes jambes. Mademoiselle Raymond ne trouve que

madame Sainte-Thérèse; le curé était pour affaire à la ville voisine, et

ne devait revenir que le lendemain au soir. Elle raconte ce qui lui est

arrivé, lui montre son front sanglant, quoique la blessure ne fût pas

profonde; elle montre aussi la pierre qu'elle avait ramassée, et qui

aurait pu la tuer; elle dit que c'est Marie qui l'a jetée, et madame

Sainte-Thérèse ne peut le croire; elle va cependant avec mademoiselle

Raymond trouver Marie dans le jardin.

Marie, en les voyant arriver, cache son paquet sous une touffe de

rosiers, car sans savoir encore ce qui était arrivé, elle se doutait

bien que Philippe avait fait quelque chose de mal; et pour ne pas être

obligée de dire qu'il était venu, elle ne voulait pas montrer ce qu'il

avait apporté. Cependant elle rougissait, pâlissait, car elle craignait

qu'on ne lui fît des questions, et elle ne voulait pas mentir. Madame

Sainte-Thérèse, en arrivant, est frappée de son air embarrassé, et

mademoiselle Raymond lui dit:

--Voilà donc, mademoiselle Marie, comme vous employez l'avant-veille de

votre première communion! On dira après cela, dans le village, que vous

êtes une sainte; je n'aurai qu'à montrer mon front. En disant cela elle

le montrait, et Marie rougissait encore plus de l'idée que Philippe

avait fait une si mauvaise action.

--Est-il possible, Marie, lui dit madame Sainte-Thérèse, que ce soit

vous qui ayez jeté une pierre à mademoiselle Raymond? Et comme Marie

hésitait en cherchant sa réponse, elle ajouta:

--Vous l'avez sûrement attrapée sans le vouloir; mais ce serait encore

un divertissement bien indigne de votre âge et de l'action à laquelle

vous vous préparez.

--Madame, dit Marie, je puis vous assurer que je n'ai pas jeté de

pierre.

--Elle est apparemment venue toute seule, dit mademoiselle Raymond avec

aigreur; et montrant l'endroit où elle était lorsqu'elle a reçu la

pierre, elle prouve clairement qu'elle n'a pu lui venir que du jardin et

d'un endroit élevé. Madame Sainte-Thérèse interroge Marie avec plus de

sévérité, et Marie tremblante ne sait répondre autre chose, sinon:

--Je vous assure, Madame, que je n'ai pas jeté de pierre.

--Tout ce que je vois à cela, dit mademoiselle Raymond, c'est qu'il y

a à parier que mademoiselle Marie ne fera pas sa première communion

après-demain.

--Je crains beaucoup qu'elle ne s'en soit rendue indigne, répondit

madame Sainte-Thérèse. Marie se met à pleurer, et mademoiselle Raymond

s'en va raconter au château son aventure et dire que probablement Marie

ne fera pas sa première communion. Elle rappelle le talent qu'avait

Marie pour attraper à coups de pierre les chats qui passaient sous les

gouttières, et elle ajoute:

--Elle en fait un bel usage!

Lucie est consternée; Alphonse, tout éperdu, court interroger Philippe,

pour savoir si, quand il a fait sa commission, il s'est aperçu de

quelque chose dans la maison du curé, si Marie avait l'air triste.

Philippe l'assure que non, se garde bien de lui dire comment il lui a

fait passer le paquet, et arrange les choses de manière à ce qu'Alphonse

ne se doute de rien. Madame d'Aubecourt, inquiète, écrit à madame

Sainte-Thérèse, qui lui répond qu'elle ne conçoit rien à ce qui est

arrivé, mais qu'il lui paraît impossible que Marie ne soit pas bien

coupable; et dans la journée du lendemain, on apprend par Gothon, qui

l'a su de la servante du curé, que Marie a pleuré presque tout le jour,

que madame Sainte-Thérèse la traite très-sévèrement, et la fait même

jeûner le matin au pain et à l'eau. Le soir, Lucie va à confesse au

curé, qui était revenu; elle voit Marie sortir du confessionnal en

pleurant avec des sanglots. Madame d'Aubecourt s'approche de madame

Sainte-Thérèse en lui demandant si Marie ne fera pas sa première

communion le lendemain. Madame Sainte-Thérèse, d'un ton assez triste et

assez sévère, lui répond:

--Je l'ignore.

Comme elles étaient dans l'église, elles ne se disent rien de plus,

Marie, en passant, jette sur sa cousine un regard qui, malgré ses

larmes, exprimait cependant un sentiment doux. Elle dit tout bas un

mot à madame Sainte-Thérèse, qui l'emmène, et Lucie entre dans le

confessionnal. Après avoir fini sa confession, elle se préparait à

demander timidement au curé ce qu'elle désirait tant de savoir; mais

avant qu'elle ait osé commencer sa phrase, on vint chercher le curé pour

un malade, et il s'en va précipitamment sans qu'elle ait pu lui parler.

Elle passa toute la soirée et la nuit dans une anxiété inexprimable,

d'autant qu'elle se reprochait toutes les pensées qu'elle dérobait à

la sainte action du lendemain. Alors elle priait Dieu pour sa cousine,

unissant ainsi sa dévotion à ses désirs, et l'idée du bonheur qui se

préparait pour elle, aux voeux qu'elle formait pour sa chère Marie. Le

matin arrivé, elle s'habilla sans parler, recueillant toutes ses pensées

pour n'en pas laisser échapper une seule qui pût l'inquiéter; elle

embrassa son frère, demanda à M. d'Aubecourt et à sa mère leur

bénédiction, qu'ils lui donnèrent avec bien de la joie. M. d'Aubecourt

dit qu'il la lui donnait pour lui et pour son fils. Tous soupirèrent de

ce qu'il n'était pas présent à cette cérémonie; et après un moment de

silence ils se rendirent à l'église.

Les jeunes filles qui devaient faire leur première communion y étaient

déjà, rassemblées. Lucie, malgré son recueillement, les parcourut des

yeux en un instant: Marie n'y était pas. Lucie pâlit, s'appuie sur le

bras de sa mère, qui la soutient, l'encourage, lui dit d'offrir ses

peines à Dieu, la conduit dans le rang des jeunes filles, et passe avec

M. d'Aubecourt dans la chapelle à côté. Derrière les jeunes filles

étaient mademoiselle Raymond, Gothon et les premières du village.

--Je savais bien qu'elle n'y serait pas, disait mademoiselle Raymond.

On ne lui répondait pas, car on s'intéressait à Marie, qu'on avait vue

plusieurs fois, depuis quelques mois, dans le cimetière, prier avec

ferveur au pied de la croix qu'elle avait demandé qu'on mît sur la

fosse de sa pauvre nourrice. Lucie entendit mademoiselle Raymond, et,

violemment émue, elle priait Dieu de toutes ses forces, lui demandant de

la préserver de tout sentiment coupable; mais l'agitation, la contrainte

qu'elle imposait à ses pensées, la mettaient dans un état qu'elle ne

pouvait presque plus supporter. Enfin on ouvre la porte de la sacristie.

Marie parait, conduite par le curé et madame Sainte-Thérèse, le voile

blanc sur la tête, belle comme les anges, et pure comme eux. Un murmure

de satisfaction s'élève dans l'église. Marie traverse le choeur en

s'inclinant devant l'autel, et va se mettre à genoux devant monsieur et

madame d'Aubecourt, pour leur demander leur bénédiction.

--Ma fille, lui dit le curé assez haut pour être entendu, soyez toujours

aussi vertueuse, et Dieu aussi vous bénira.

Oh! quelle joie sentit Lucie! elle leva les yeux au ciel, des yeux

mouillés de larmes, et crut recevoir, dans le bonheur qu'elle éprouvait,

le gage de la protection céleste sur toutes les actions de sa vie.

Monsieur et madame d'Aubecourt, attendris, bénirent Marie, à genoux

devant eux, tandis qu'Alphonse, placé derrière eux, le visage rayonnant

de triomphe et de joie, regardait Marie avec autant de respect que

d'affection. Madame d'Aubecourt conduisit elle-même Marie auprès de

Lucie. Les deux cousines ne se dirent pas un mot, ne se jetèrent qu'un

regard; mais ce regard, reporté, avant de se baisser, sur madame

d'Aubecourt, exprimait un bonheur que les paroles n'auraient pu faire

comprendre, et les yeux de madame d'Aubecourt répondirent à ceux de

ses filles. Le moment tant souhaité arriva enfin; les deux cousines

s'approchèrent ensemble de l'autel. Lucie, plus faible, agitée de tant

d'émotions qu'il avait fallu contraindre, était près de se trouver mal;

Marie la soutint: ses regards brillaient d'une joie angélique.

La communion reçue, les deux cousines retournèrent à leurs places,

prièrent ensemble, et après avoir passé une partie de la matinée dans

l'église, allèrent dîner au château, où l'on avait invité le curé et

madame Sainte-Thérèse. Marie et Lucie parlèrent peu, mais on voyait

qu'elles étaient bien heureuses. Alphonse, ses parents, les domestiques,

paraissaient heureux; mais cette joie était silencieuse, il semblait

qu'on craignit de troubler le calme parfait dont devaient jouir ces

jeunes âmes pures et sanctifiées. Tous les égards s'adressaient, sans

qu'on le voulût, aux deux jeunes cousines. On les servait avec une sorte

de respect dont elles ne pouvaient concevoir aucun orgueil.

Après être retournée dans l'après-midi à l'église avec Lucie, Marie

revint avec elle s'établir au château. La soirée fut bien douce et même

un peu gaie. Alphonse commençait à oser rire, et les deux cousines à

sourire. Marie trouva dans la chambre où elles couchaient, auprès de

celle de madame d'Aubecourt, un lit pareil à celui de Lucie; tous ses

meubles étaient semblables, c'étaient désormais deux soeurs. Marie, dès

le lendemain, partagea les occupations de Lucie et surtout ses soins

pour M. d'Aubecourt, qui l'aima bientôt autant que ses petits-enfants.

Mademoiselle Raymond étant tombée malade quelque temps après, Marie, qui

était forte, active, et qui avait eu l'habitude de soigner sa pauvre

nourrice, lui rendit tant de services, alla si souvent dans sa chambre

lui donner de la tisane, eut tant de soin chaque fois de caresser Zizi,

et même quelquefois de lui porter du sucre pour l'adoucir, que tous les

deux changèrent de sentiment à son égard; et si Zizi, qui était le plus

rancunier, la grognait encore quelquefois, alors mademoiselle Raymond le

grondait et demandait pardon pour lui à Marie.

Elle avait conté, mais sous le plus grand secret, à Alphonse et à Lucie,

ce qui s'était passé; elle leur avait dit que madame Sainte-Thérèse

l'ayant interrogée inutilement, l'avait traitée avec beaucoup de

sévérité; qu'elle n'avait rien dit, de peur que, si on savait la vérité,

cela ne fît chasser Philippe de la maison, mais qu'elle avait été bien

malheureuse pendant ces deux jours; qu'enfin M. le curé étant revenu,

elle avait pris le parti de le consulter en confession, bien sûre alors

qu'il n'en dirait rien; qu'il lui avait conseillé de se confier à

madame Sainte-Thérèse, ce qu'elle avait fait, en sorte qu'elles étaient

réconciliées. Elle dit, de plus, à Lucie que ce qui l'avait fait pleurer

si fort en sortant du confessionnal, c'est que le curé l'avait exhortée

très-pathétiquement, en lui rappelant sa pauvre nourrice, portée en

terre précisément le même jour et au même moment l'année précédente.

Alphonse gronda très-fort Philippe et lui défendit de faire jamais aucun

mal à Zizi ni rien qui pût déplaire à mademoiselle Raymond: celle-ci,

devenue tranquille de ce côté, se console de n'être plus si maîtresse au

château, parce que madame d'Aubecourt et ses enfants, en la débarrassant

de beaucoup de soins, lui laissent plus de liberté, et que d'ailleurs

les égards qu'ils ont pour elle comme une personne fidèle et attachée

flattent son amour-propre; en sorte que son humeur s'adoucit

sensiblement, et qu'on entend chanter et rire à Guicheville autant qu'on

y avait entendu gronder pendant quelques années.

M. d'Aubecourt est rentré en France, il n'y a retrouvé que peu de chose

de ses biens, mais cependant assez pour faire vivre sa femme et ses

enfants. Marie, au contraire, s'est retrouvée riche, parce qu'on a

reconnu ses droits à la fortune de sa mère, et même à celle de son père,

qui était mort avant les lois contre les émigrés. M. d'Aubecourt le

père est son tuteur; et comme elle jouit, quoique mineure, d'un

revenu considérable, elle trouve mille moyens d'en faire partager les

jouissances à cette famille qui lui est si chère; enfin, pour s'y unir

tout-à-fait, elle va épouser Alphonse, qui l'aime tous les jours avec

plus d'affection, parce qu'elle est tous les jours plus aimable. Lucie

est transportée de joie de devenir réellement la soeur de Marie. Madame

d'Aubecourt est bien heureuse; et Marie trouve qu'il ne manque rien à

son bonheur que d'en pouvoir faire jouir sa pauvre nourrice; elle fait

célébrer tous les ans un service à Guicheville, et toute la famille

regarde comme un devoir d'y venir assister, pour honorer la personne qui

a si généreusement pris soin de l'enfance de Marie.

LA VIEILLE GENEVIÈVE

--Vous ne savez faire que des bêtises! Comme vous attachez ridiculement

cette épingle! Vous me serrez tout de travers: je serai horriblement

habillée; cela est insupportable; je n'ai jamais rien vu de si

maladroit.

C'était à peu près de cette manière qu'Emmeline parlait à la vieille

Geneviève, qui, depuis qu'elle avait perdu sa bonne, était chargée de

la servir, et qui, après avoir vu Emmeline toute enfant, ne s'attendait

guère à en être un jour traitée de cette manière; mais on remarquait que

depuis quelque temps Emmeline, naturellement douce et bonne, et même

assez timide, prenait avec les domestiques des airs de hauteur auxquels

on ne l'avait point accoutumée; elle ne les remerciait plus lorsqu'à

table ils lui donnaient une assiette; elle se faisait servir sans leur

dire jamais _je vous prie_. Jusqu'à ce moment Emmeline, lorsqu'elle

traversait, à la suite de sa mère, une antichambre où tous les

domestiques se levaient sur leur passage, n'avait jamais pu s'empêcher

de répondre par un léger signe de tête à cette marque de leur déférence;

mais alors elle semblait croire qu'il était de sa dignité de passer au

milieu d'eux la tête plus haute qu'à l'ordinaire: on aurait pu remarquer

cependant qu'elle rougissait un peu, et qu'il lui fallait un effort pour

prendre ces manières qui ne lui étaient pas naturelles. Sa mère, madame

d'Altier, qui commençait à s'en apercevoir, l'en avait plus d'une fois

reprise; aussi Emmeline n'osait-elle pas trop s'y livrer en sa présence.

Elle les affectait surtout lorsqu'elle était avec sa cousine, madame

de Serres, jeune femme de dix-sept ans, mariée depuis dix-huit mois,

très-gâtée durant toute son enfance, parce qu'elle était fort riche et

n'avait point de parents; gâtée actuellement par sa belle-mère, qui

avait fort désiré qu'elle épousât son fils, et gâtée aussi par son mari,

qui, presque aussi jeune qu'elle, lui laissait faire tout ce qu'elle

voulait. Accoutumée à ne se gêner pour personne, elle se gênait encore

bien moins pour ses domestiques que pour les autres; aussi disait-elle

sans cesse qu'il n'y avait rien de si insolent, parce que les tons durs

et impérieux qu'elle prenait avec eux les entraînaient quelquefois à lui

manquer de respect, et que la bizarrerie de ses caprices leur faisait

perdre patience.

Nouvelles et Contes pour la jeunesse · 第 3 / 11 段