veille, si près d'elle, le convoi funèbre se faisait sans qu'elle en sût
rien. Elle se rappelle les cloches qu'elle a entendues; il lui semble
que d'avoir ignoré que c'était pour sa pauvre nourrice, c'est comme si
elle l'avait perdue une seconde fois; elle pense qu'elle ne la reverra
plus, elle s'assied à terre contre la porte et se met à pleurer bien
fort. Pendant ce temps la voisine lui raconte que cette pauvre femme a
repris sa connaissance quelque temps avant sa mort et qu'elle a
prié Dieu pour sa petite Marie; qu'elle en a même parlé au curé de
Guicheville, que madame d'Aubecourt avait engagé à venir la voir.
Marie pleure encore davantage. La voisine veut l'engager à retourner
à Guicheville; mais Marie n'écoute rien. Enfin, lorsqu'elle a bien
longtemps pleuré, la voisine l'emmène chez elle, parvient à lui faire
boire un peu de lait et manger un morceau de pain; ensuite, quand elle
la voit plus calme elle recommence à vouloir lui persuader de retourner
à Guicheville; mais Marie, qui est alors en état de réfléchir, ne peut
supporter l'idée de revoir madame d'Aubecourt, à qui elle a désobéi.
Cependant, que deviendra-t-elle? Ses regrets pour sa nourrice
redoublent. Si elle n'était pas morte, dit Marie en sanglotant, je
resterais avec elle! Mais ses regrets ne servent à rien. C'est ce que
la voisine veut lui faire entendre, c'est ce que Marie sent bien; mais
comme la raison ne l'a pas arrêtée au moment où il lui est venu dans
l'idée de quitter Guicheville, la raison ne la détermine pas à y
retourner, quoiqu'elle sache que cela est nécessaire, car Marie n'a
jamais appris à faire usage de la raison pour gouverner ses penchants,
ses désirs ou ses répugnances.
Enfin la voisine voyant, après deux heures de sollicitations, qu'elle
n'en peut rien obtenir, et que Marie reste là, ou pensive ou pleurant,
sans rien dire et sans se décider à rien, elle prend le parti d'envoyer
à Guicheville avertir madame d'Aubecourt; mais quand elle revient
des champs, où elle a été chercher son fils pour le charger de la
commission, elle ne retrouve plus Marie. Elle la cherche inutilement
dans tout le village; enfin on lui dit qu'on l'a vue passer par un
chemin qui conduit à Guicheville: alors elle soupçonne qu'elle a pu se
rendre au cimetière. Elle y était allée en effet, mais non pas par le
chemin direct, de peur de rencontrer quelqu'un des habitants du château.
Comme le fils de la voisine n'était pas encore parti, sa mère lui dit
d'aller bien vite par le chemin le plus court avertir au château qu'on
doit la chercher de ce côté-là.
Il s'y était passé, pendant l'absence de Marie, une terrible scène. M.
d'Aubecourt, qu'elle croyait retenu dans sa chambre encore pour huit
jours, s'étant senti beaucoup mieux, avait voulu profiter d'une belle
matinée pour aller voir ses fleurs.
En approchant de son jardin, appuyé sur le bras de mademoiselle Raymond,
il aperçoit le chapeau de Marie à moitié rempli des fleurs qu'elle y
avait ramassées, et dont une partie est éparpillée tout autour. C'était
là qu'elle les avait laissé tomber après avoir parlé au paysan; il
reconnaît ses roses panachées, ses géranium tricolores; il les ramasse
avec anxiété, les examine, regarde mademoiselle Raymond, qui secoue la
tête et dit:
--C'est le chapeau de mademoiselle Marie!
Il double le pas pour arriver à son jardin; il semble que l'ennemi y ait
passé, des branches sont brisées, des buissons ont été entr'ouverts pour
aller chercher une fleur qui se trouvait au milieu; une plate-bande est
toute bouleversée, parce que Marie y est tombée tout de son long, et en
tombant elle a cassé une jeune épine-rose nouvellement greffée.
M. d'Aubecourt, dont ses fleurs faisaient toute l'occupation et tout le
plaisir, et qui était accoutumé à les voir respecter de tout le monde,
est si bouleversé de l'état où il a trouvé son jardin, que, soit aussi
que l'air l'ait frappé ou qu'il ait marché trop vite, il pâlit, et
s'appuie sur le bras de mademoiselle Raymond en lui disant qu'il se
trouve mal. Très-effrayée, elle appelle au secours.
En ce moment arrive madame d'Aubecourt, appelant de son côté Marie,
qu'elle est très-inquiète de ne trouver nulle part.
--Mademoiselle Marie! dit mademoiselle Raymond, voyez ce qu'elle a fait;
et elle lui montre M. d'Aubecourt, le jardin dévasté, le chapeau rempli
de fleurs. Madame d'Aubecourt ne comprend rien à tout cela; mais elle
court à son beau-père, qui lui dit d'une voix faible:
--Elle me fera mourir. On le transporte sur son lit, où il demeure
longtemps dans le même état. Il éprouve des étouffements qui lui coupent
la respiration, la goutte lui est remontée dans la poitrine, on craint
à chaque instant qu'il ne suffoque. Madame d'Aubecourt ne sait comment
imposer silence à mademoiselle Raymond, qui répète à chaque instant:
--C'est pourtant mademoiselle Marie qui l'a mis dans cet état-là! Elle
voit que ce nom redouble l'agitation de M. d'Aubecourt. Lucie, qui ne
sait encore rien de tout cela, vient dire à sa mère qu'il est impossible
de retrouver Marie, et qu'il faudrait peut-être envoyer au village de sa
nourrice.
--Oui, cherche-la bien, dit M. d'Aubecourt d'une voix basse et
interrompue par les étouffements, cherche-la bien, pour qu'elle achève
de me faire mourir. Madame d'Aubecourt le conjure de se calmer, lui dit
qu'il est bien sûr qu'on ne fera que ce qu'il voudra, et que Marie ne se
présentera pas devant lui sans sa permission.
Cependant, la nouvelle de ce que mademoiselle Raymond appelle la
méchanceté de Marie s'est bientôt répandue dans le château. Alphonse est
consterné, non pas qu'il croie à aucune mauvaise intention de sa part;
mais accoutumé à un grand respect pour ses devoirs, il ne conçoit
pas qu'on s'oublie à ce point. Lucie, qui commençait à prendre de
l'affection pour Marie, s'afflige et s'inquiète. Les domestiques parlent
entre eux de tout cela, sans beaucoup regretter Marie, qui ne s'est pas
fait aimer d'eux; car il ne suffit pas de la bonté du cour, il faut
réfléchir assez pour la bien employer et la rendra aimable et utile aux
autres. Marie, quelquefois familière avec les domestiques, très-souvent
ne les écoutait pas quand ils lui parlaient, ou se moquait de leurs
remontrances. Elle ne manquait pas de rire quand elle voyait passer le
cuisinier, qui était bossu, et avait dit plusieurs fois à la fille de
cuisine qu'elle était louche. Marie ne s'était jamais demandé si ces
choses-là faisaient peine ou plaisir à ceux à qui on les disait.
Presque toute la matinée s'était passée dans les inquiétudes, et l'homme
qu'on avait envoyé au village de la nourrice n'était pas encore revenu,
lorsque le curé vint au château et fit demander madame d'Aubecourt.
Comme il sortait de l'église après avoir fini l'office, il avait
rencontré le fils de la voisine; et comme il le connaissait, il lui
avait demandé s'il savait ce qu'était devenue Marie, car il avait appris
sa disparition. Le paysan lui dit ce qui était arrivé, et il ajouta
qu'il croyait que Marie devait être dans le cimetière. Ils y allèrent,
et en effet ils la virent, par-dessus la haie, assise à terre en
pleurant; ils la virent se mettre à genoux, les mains jointes, puis
baiser la terre, et ensuite se rasseoir et se remettre à pleurer avec un
air de tristesse qui les pénétra jusqu'au fond de l'âme. Il était clair
qu'en ce moment Marie pensait qu'elle était seule sur la terre et que
personne ne prenait plus intérêt à elle; elle demandait à sa nourrice de
prier pour elle.
Ils n'entrèrent pas pour ne pas l'effrayer; mais le curé, laissant le
paysan en sentinelle à l'entrée, alla avertir madame d'Aubecourt. Elle
se trouva fort embarrassée; elle ne pouvait quitter son beau-père, qui
commençait à être mieux, mais que la moindre agitation pouvait faire
retomber dans l'état d'où il sortait, et elle savait bien que ni
mademoiselle Raymond ni personne de la maison ne parviendrait à ramener
Marie. Elle espéra que le curé en viendrait à bout; et comme elle ne
voulait pas qu'elle rentrât dans ce moment au château, de peur que le
bruit n'en vînt aux oreilles de M. d'Aubecourt, elle le pria de vouloir
bien la conduire chez lui, où il avait avec lui sa soeur, ancienne
religieuse.
Le curé retourna donc au cimetière: il y retrouva Marie toujours dans la
même attitude. Quand elle le vit entrer, elle pâlit et rougit; quelque
crainte qu'il lui inspirât, elle se sentait si abandonnée depuis qu'elle
n'osait plus retourner au château, qu'elle éprouva une certaine joie à
voir quelqu'un qu'elle connaissait.
--Marie, qu'avez-vous fait? lui dit le curé en l'abordant d'un air
un peu sévère. Elle cacha son visage dans ses mains en sanglotant,
Savez-vous, continua-t-il, ce qui se passe au château? M. d'Aubecourt a
été si frappé de l'ingratitude que vous lui avez montrée en dévastant
le jardin que vous savez qui fait toute sa joie, qu'il en est retombé
malade, et madame d'Aubecourt a passé la matinée entre les angoisses que
lui donnait l'état de son beau-père, l'inquiétude de votre fuite, et la
douleur de votre méchanceté.
--Oh! monsieur le curé, s'écrie la pauvre Marie, ce n'était pas
méchanceté, je vous assure bien, je voulais parer le reposoir pour que
Dieu m'accordât la grâce de guérir ma nourrice, et elle était déjà là!
dit-elle en montrant la terre et en redoublant ses sanglots. Le curé,
profondément touché de sa douleur et de sa simplicité, s'assied près
d'elle sur un banc de gazon, et lui dit avec plus de douceur:
--Croyez-vous, Marie, que ce soit une manière de plaire à Dieu et d'en
obtenir des grâces, que d'affliger votre oncle, qui vous reçoit chez
lui, de désobéir à madame d'Aubecourt, qui partage avec vous le peu
qu'elle réserve pour ses enfants? Si quelque chose peut affliger l'âme
des justes, vous avez contristé celle de votre nourrice, qui vous voit,
j'espère, du haut du ciel, car c'était une digne femme. Elle avait
repris sa connaissance quelques heures avant sa mort, j'allai la voir
à la prière de madame d'Aubecourt; elle me parla de vous, et me dit:
J'espère que Dieu ne me punira pas de n'avoir pas fait tout ce qu'il
fallait pour la faire rentrer plus tôt chez ses parents; je l'aimais
tant, que je n'avais pas le courage de m'en séparer. Je sais bien qu'une
pauvre femme comme moi n'a pas pu lui donner l'éducation. Elle m'a bien
souvent chagrinée aussi, parce qu'elle ne voulait pas aller à l'école,
et que je n'avais pas le coeur de la contrarier. M. le curé, priez-la,
pour l'amour de moi, de bien apprendre, d'être bien obéissante avec
madame d'Aubecourt, afin que je n'aie pas à répondre devant Dieu de son
ignorance et de ses défauts.
Marie pleurait toujours, mais moins amèrement. Elle s'était remise à
genoux, les mains jointes; il semblait qu'elle entendit sa nourrice
elle-même, et qu'elle la priât de lui pardonner les chagrins qu'elle lui
avait donnés. Après que le curé l'eut exhortée encore quelque temps,
elle lui dit à voix basse:
--M. le curé, je vous en prie, demandez pardon pour moi à madame
d'Aubecourt, demandez pardon à Alphonse et à Lucie, dites-leur que je
ferai tout ce qu'ils me diront, j'apprendrai tout ce qu'ils voudront.
--Je ne sais, mon enfant, dit le curé, s'il vous sera dorénavant permis
de les voir. M. d'Aubecourt est si indigné contre vous, que votre nom
seul redouble son mal, et j'ai peur que vous ne puissiez pas rentrer au
château.
Cette nouvelle frappa Marie comme un coup de foudre: elle venait de
s'attacher à l'idée de faire tout ce qu'il lui serait possible pour
plaire à ses parents, et ils l'abandonnaient, la rejetaient. Elle jeta
presque des cris de désespoir. Le curé eut beaucoup de peine à la
calmer, en l'assurant qu'il travaillerait à obtenir son pardon, et que,
si elle voulait l'aider par sa bonne conduite, il espérait bien réussir.
Elle se laissa emmener sans résistance; il la conduisit chez lui, et la
remit à sa soeur, personne de mérite, seulement un peu sévère, et dont
la première intention avait été de réprimander Marie; mais quand elle la
vit si malheureuse et si soumise, elle ne put songer qu'à la consoler.
Le curé retourna au château dire à madame d'Aubecourt ce qu'il avait
fait; elle et Lucie furent touchées, comme il l'avait été, des
sentiments de la pauvre Marie; et Alphonse, les yeux mouillés de larmes
et brillants de joie, s'écria:
--Je l'avais bien dit! Il n'avait pourtant rien dit, mais il avait bien
pensé que Marie ne pouvait pas être tout-à-fait coupable. Il fut convenu
que, comme on ne pouvait pas songer pour le moment à faire rentrer Marie
au château, elle resterait en pension chez le curé. Madame d'Aubecourt,
en quittant Paris, avait vendu quelques bijoux qui lui restaient, et
dont elle avait destiné le prix à servir à l'entretien de ses enfants et
au sien. Ce fut sur cette petite somme qu'elle paya d'avance un quartier
de la pension de Marie, car elle savait bien que ce n'était pas le
moment de rien demander à M. d'Aubecourt.
Les enfants de madame d'Aubecourt se réjouirent de cet arrangement,
qui n'éloignait pas Marie, et Alphonse se promettait bien d'aller lui
continuer ses leçons de lecture; mais le lendemain, le curé vint leur
annoncer que sa soeur avait reçu une lettre de sa supérieure, qui
l'engageait à venir se réunir avec elle et quelques autres religieuses
du même couvent qu'elle avait rassemblées. Il ajouta que sa soeur
comptait partir sur-le-champ, et que, si on y consentait, elle
emmènerait Marie, qui passerait ainsi avec elle quelque temps. Alphonse
fut prêt à se révolter contre cette proposition; mais sa mère lui fit
sentir la nécessité de l'accepter, et tous trois allèrent prendre congé
de Marie, qui devait partir le lendemain. Elle avait été extrêmement
affligée en apprenant la manière dont on disposait d'elle. Elle sentait
bien mieux son attachement pour ses parents depuis qu'elle était obligée
de s'en séparer; il lui semblait qu'elle ne devait plus les revoir, et
elle disait en pleurant:
--On m'a fait quitter aussi ma nourrice, et elle est morte. Mais elle
était devenue docile; et d'ailleurs madame Sainte-Thérèse, c'était le
nom de la soeur du curé, avait quelque chose qui lui imposait beaucoup.
Quand elle entendit arriver madame d'Aubecourt et ses enfants, elle
commença à trembler bien fort, et si elle eût été la Marie d'autrefois,
elle se serait enfuie; mais un regard de madame Sainte-Thérèse l'arrêta.
Lucie, en arrivant, alla se jeter à son cou. Marie fut si touchée de
cette marque d'affection, quand elle attendait de la sévérité, qu'elle
embrassa Lucie de tout son cour et se mit à pleurer. Alphonse était tout
triste, elle n'osait trop lui parler ni le regarder; il lui dit:
--Marie, nous sommes tous bien tristes de ce que vous nous quittez. Il
n'en dit pas davantage, car il avait le cour gros, et il savait qu'un
homme ne doit pas se laisser trop aller à montrer sa tristesse; mais
Marie vit bien qu'il n'était pas fâché contre elle. Madame d'Aubecourt
lui dit:
--Mon enfant, vous nous avez causé à tous un grand chagrin, en nous
forçant à nous séparer de vous; mais j'espère que tout se réparera, et
que par votre bonne conduite vous nous donnerez les moyens de vous faire
revenir.
Marie lui baisa tendrement les mains, et l'assura qu'elle se conduirait
bien; elle lui dit qu'elle l'avait promis à Dieu et à sa pauvre
nourrice.
On fut étonné du changement qu'avaient produit en elle deux jours de
malheur et de réflexion. Elle répondait raisonnablement à ce qu'on lui
disait, elle se tenait tranquille sur sa chaise, et déjà regardait de
temps en temps madame Sainte-Thérèse, dans la crainte de faire ou de
dire quelque chose qui lui déplût. L'air austère de celle-ci effrayait
un peu Alphonse et Lucie pour leur cousine; mais ils savaient que
c'était une personne très-vertueuse, et qu'on n'a point à craindre
véritablement de la sévérité des personnes vertueuses, parce qu'elle
n'est jamais injuste, et qu'en se conduisant bien on peut toujours
l'éviter. Alphonse donna à Marie un livre où il la pria de lire tous les
jours une page pour l'amour de lui, et Marie le lui promit; il lui donna
aussi une petite écritoire d'argent pour quand elle saurait écrire.
Lucie lui donna son dé d'argent, ses ciseaux damasquinés, un étui
d'ivoire rempli d'aiguilles, et une ménagère garnie de fil, parce que
Marie promit d'apprendre à travailler. Madame d'Aubecourt lui donna une
robe de toile qu'elle et Lucie avaient faite pour elle en deux jours.
Marie fut consolée par tant de bontés. Ils se séparèrent tous fort
tristes, mais s'aimant bien plus véritablement que pendant les deux
mois qu'ils avaient passés ensemble, parce qu'ils étaient bien plus
raisonnables.
Marie partit, M. d'Aubecourt se rétablit, et le calme rentra dans le
château; mais on fut très-étonné dans le village de ce qu'on avait
renvoyé Marie. Comme mademoiselle Raymond avait laissé voir qu'elle ne
l'aimait pas, on prétendit que c'était elle qui l'avait fait renvoyer.
Mademoiselle Raymond elle-même n'était pas aimée, en sorte que cela
intéressa davantage pour Marie. Philippe, le fils du jardinier, qui
regrettait Marie parce qu'elle jouait avec lui, dit aux autres petits
garçons du village que c'était Zizi qui était la cause de l'aversion de
mademoiselle Raymond pour Marie; et quand elle passait dans les rues
avec Zizi, elle entendait dire:
--Voilà le chien qui a fait renvoyer mademoiselle Marie. Elle n'osait
plus l'emmener que dans les champs, ce qui augmentait son humeur contre
Marie.
Quant à M. d'Aubecourt, au contraire, comme il était bon, quoiqu'il eût
des manies et de l'humeur, depuis que Marie n'y était plus il avait
cessé d'en avoir contre elle; il permettait que madame d'Aubecourt lui
en parlât et lui lût les lettres où madame Sainte-Thérèse lui rendait
compte de la bonne conduite de Marie; enfin, comme madame d'Aubecourt
était la personne du monde qui savait le mieux persuader les choses
raisonnables, parce qu'on était gagné par sa douceur infinie, et que
sa raison inspirait la confiance, elle le détermina à payer la petite
pension de Marie, et même il lui envoya une robe. Ce fut Alphonse qui
manda toutes ces bonnes nouvelles à Marie, en lui ajoutant que sa soeur
et lui s'appliquaient à faire tout ce qui pouvait être agréable à leur
grand-père, afin que, lorsqu'il serait bien content d'eux, il leur
accordât la chose qui pouvait leur faire le plus de plaisir au monde,
qui était de reprendre Marie. Il lui mandait qu'il avait entrepris, pour
le jour de la fête de M. d'Aubecourt, qui était la Saint-Louis, un joli
paysage, et que Lucie lui faisait un tabouret de tapisserie pour mettre
son pied malade.
Marie fut enchantée en recevant cette lettre, qu'elle était déjà assez
avancée pour lire elle-même. Le frère d'une des religieuses, qui avait
un jardin dans les environs de l'endroit qu'elle habitait, et qui aimait
beaucoup Marie, lui avait donné deux arbres rares: elle aurait eu bien
envie de pouvoir les envoyer à M. d'Aubecourt pour sa fête, mais elle
n'osait pas trop; et puis, comment les envoyer?
Madame Sainte-Thérèse l'encouragea, et il se trouva qu'un parent de
la supérieure devait aller précisément dans ce temps-là du côté de
Guicheville. Il eut la complaisance de prendre les arbres sur sa
voiture, et les fit bien attacher et appuyer de tous côtés pour qu'ils
ne fussent pas trop secoués dans la route. Les arbres arrivèrent en bon
état, ils furent remis secrètement à madame d'Aubecourt; et le matin
de la Saint-Louis, M. d'Aubecourt les trouva à la porte de son jardin,
comme s'ils n'osaient pas y entrer, avec cette inscription: _Marie
repentante, à son bienfaiteur_, écrite en gros caractères, de la main de
Marie, qui ne savait encore écrire qu'en gros. M. d'Aubecourt en fut si
touché, qu'il écrivit une lettre à Marie, où il lui dit qu'il était bien
content du compte qu'on lui rendait de sa conduite, et que, si elle
persévérait, il serait fort aise de la ravoir au château. Ce fut une
bien grande joie pour madame d'Aubecourt et ses enfants, à qui M.
d'Aubecourt lut sa lettre. Ils écrivirent tous à Marie. Elle avait fait
dire à Alphonse, par le voyageur, que madame Sainte-Thérèse lui avait
défendu de lire dans le livre qu'il lui avait donné, parce que c'étaient
des contes, que cela lui avait fait bien de la peine, et qu'elle priait
Alphonse, parmi les livres que lui permettait madame Sainte-Thérèse, de
lui en indiquer un où elle pût lire tous les jours plus d'une page pour
l'amour de lui. Elle demandait à Lucie de lui envoyer une bande de
mousseline qu'elle voulait lui festonner, parce qu'elle commençait à
bien travailler, et elle faisait dire à madame d'Aubecourt qu'elle
gardait pour les dimanches la robe qu'elle lui avait donnée le jour de
son départ. Ces commissions furent faites fidèlement. Alphonse, par le
conseil de sa mère, lui indiqua l'_Histoire sainte_; Lucie lui envoya,
par une occasion, deux garnitures de fichus à festonner, l'une pour
Marie, l'autre pour elle, et madame d'Aubecourt y joignit une ceinture
anglaise pour mettre tous les dimanches avec sa robe.
De ce moment, les enfants redoublèrent de soins et d'attentions pour
leur grand-père. Lucie écrivait ses lettres sous sa dictée; Alphonse,
qui avait trouvé moyen de se constituer le gouverneur des arbres de
Marie, parce qu'il avait reçu les instructions de celui qui les avait
apportés, entrait tous les jours dans le jardin pour les soigner, et
par occasion arrosait les fleurs de M. d'Aubecourt, qui bientôt s'en
rapporta tellement à lui pour le soin de son jardin, que souvent il le
consultait sur ce qu'il y avait à y faire: Lucie était aussi appelée au
conseil, madame d'Aubecourt donnait son avis dans l'occasion. Le jardin
était devenu l'occupation de toute la famille, et M. d'Aubecourt en
était bien plus heureux que lorsqu'il s'en occupait tout seul.
Un jour qu'ils étaient tous, l'un à arroser, l'autre à ôter les
mauvaises herbes, un autre à écheniller:
--Je suis sûr, dit Alphonse, répondant à sa pensée, que Marie les
soignerait à présent avec autant de plaisir et d'attention que nous.
Lucie rougit et regarda son frère, n'osant regarder M. d'Aubecourt.
--Pauvre Marie! dit tendrement madame d'Aubecourt. Son ton n'était pas
triste, car elle commençait à être bien sûre que Marie reviendrait.
--Nous la reverrons, nous la reverrons, dit M. d'Aubecourt. On ne
poursuivit pas la conversation pour le moment; mais deux jours après,
comme ils étaient tous dans le salon, madame d'Aubecourt reçut une
lettre de madame Sainte-Thérèse, qui lui mandait que vers le printemps
de l'année suivante elle comptait aller passer trois ou quatre mois
avec son frère avant de s'établir définitivement dans l'endroit où elle
était, et que, comme elle désirait que Marie édifiât le village de
Guicheville, où elle avait donné mauvais exemple, elle l'y mènerait
faire sa première communion. Lucie poussa un cri de joie.
--Oh! maman, dit-elle, nous la ferons ensemble.
C'était aussi l'année d'après qu'elle devait faire sa première
communion. Alphonse, tout ému, regardait son grand-père.
--Oui, mais, dit-il après un instant de silence, ensuite Marie s'en ira.
--Après sa première communion, dit M. d'Aubecourt, on pourra voir.
Lucie, assise auprès de son grand-père, se laissa glisser à genoux sur
le tabouret qu'il avait à ses pieds, et baissant doucement sa tête sur
les mains de M. d'Aubecourt, comme elle les baisait, il y sentit couler
deux larmes de joie. Alphonse tremblant ne disait rien, mais ses mains
étaient fortement serrées l'une contre l'autre, et l'expression du
bonheur était sur sa physionomie.
--Si c'est une aussi bonne enfant que vous deux, dit M. d'Aubecourt
attendri, je serai enchanté qu'elle revienne avec nous.
--Oh! elle le sera, elle le sera, dirent les deux enfants de madame
d'Aubecourt, le coeur gros de satisfaction. Ils n'en dirent pas
davantage, dans la crainte d'importuner M. d'Aubecourt, qui aimait la
tranquillité, et les avait accoutumés à contenir leurs mouvements; mais
ils étaient bien heureux.