MADAME GUIZOT
NOUVELLES ET CONTES POUR LA JEUNESSE
Marie.--La vieille Geneviève.
Aglaé et Léontine.--Hélène ou le but manqué.
Le petit Garçon indépendant.
Julie ou la morale de madame Croque-Mitaine.
Les petits Brigands.
MARIE
OU
LA FÊTE-DIEU
Après avoir, dans les commencements de la révolution, suivi son mari en
pays étranger, madame d'Aubecourt était revenue en France, en 1796, avec
ses deux enfants, Alphonse et Lucie; comme elle n'était point sur la
liste des émigrés, elle pouvait s'y montrer sans danger, et s'occuper
d'obtenir pour son mari la permission de revenir. Elle demeura deux ans
à Paris dans cette espérance: enfin, ne pouvant réussir à ce qu'elle
désirait, et ses amis l'assurant que le moment n'était pas favorable
pour solliciter, elle se décida à quitter Paris et à se rendre dans
la terre de son beau-père, le vieux M. d'Aubecourt, chez qui son mari
désirait qu'elle habitât en attendant qu'il pût se réunir à elle;
d'ailleurs, madame d'Aubecourt n'ayant d'autre ressource que l'argent
que lui envoyait son beau-père, elle était bien aise de diminuer la
dépense qu'elle lui causait, en allant vivre près de lui. Toutes les
lettres de M. d'Aubecourt le père à sa belle-fille étaient remplies
de plaintes sur la dureté des temps, sur son obstination à suivre des
démarches inutiles, à quoi il ne manquait jamais d'ajouter que, pour
lui, il lui serait bien impossible de vivre à Paris, ayant déjà assez
de peine à se tirer d'affaire chez lui, où il mangeait ses choux et ses
pommes de terre. Ce n'était pas qu'il ne fût assez riche; mais il était
disposé à se tourmenter sur sa dépense; et madame d'Aubecourt, quelle
que fût l'extrême économie avec laquelle elle vivait à Paris, vit bien
qu'elle ne pourrait le tranquilliser qu'en allant vivre sous ses yeux.
Elle partit avec ses enfants au mois de janvier 1799, pour se rendre
à Guicheville; c'était le nom de la terre de M. d'Aubecourt. Alphonse
avait alors quatorze ans, et Lucie près de douze: renfermés depuis
deux ans à Paris, où leur mère, accablée d'affaires, ne pouvait guère
s'occuper d'eux, ils furent enchantés de partir pour la campagne, et
s'inquiétèrent fort peu de ce que leur dit madame d'Aubecourt sur
les précautions qu'ils auraient à prendre pour ne pas importuner et
impatienter leur grand-père, que l'âge et la goutte portaient assez
habituellement au mécontentement et à la tristesse. Ils montèrent pleins
de joie dans la diligence; cependant, à mesure que le froid les gagnait,
leurs idées se rembrunissaient. Une nuit passée en voiture acheva de les
abattre; et quand ils arrivèrent le lendemain au soir à l'endroit où ils
devaient quitter la diligence, ils se sentaient le coeur serré comme si
depuis la veille il leur était arrivé un grand malheur. Il fallait faire
encore une lieue pour arriver à Guicheville; il fallait la faire à pied,
à travers une campagne couverte de neige, car M. d'Aubecourt n'avait
envoyé au-devant d'eux qu'un paysan accompagné d'un âne pour porter
leurs paquets. Quand il proposa de partir, Lucie, d'un air effrayé,
regarda sa mère comme pour lui demander si cela était possible. Madame
d'Aubecourt lui fit observer que puisque leur conducteur était bien venu
de Guicheville à l'endroit où elles étaient, rien ne s'opposait à ce que
de l'endroit où elles étaient elles allassent à Guicheville.
Pour Alphonse, du moment où il avait retrouvé la liberté de ses jambes,
il avait repris toute sa gaieté. Il se mit à marcher devant pour
éclairer, disait-il, le chemin, sondant les ornières, qu'il appelait des
_précipices_; causant avec l'âne, qu'il tâchait d'engager à hennir, et
faisant un tel bruit de _gare à vous! gare la fondrière!_ qu'on l'aurait
pris à lui tout seul pour une caravane; il parvint à égayer tellement
Lucie, qu'en arrivant elle avait oublié le froid, la nuit, la neige.
Leurs rires, en traversant la cour du château, attirèrent deux ou trois
vieux domestiques qui, de temps immémorial, n'avaient pas entendu rire
à Guicheville; le gros chien en aboya avec des hurlements, comme
d'un bruit qui lui était tout-à-fait inconnu. Ils continuaient dans
l'antichambre, lorsqu'on vit paraître M. d'Aubecourt à la porte du
salon. «Quel train!» dit-il. Ce mot rétablit le calme, et les voyant
tous les trois mouillés et crottés de la tête aux pieds:
--Si vous aviez voulu venir il y a six mois, comme je vous en pressais
continuellement... dit-il à madame d'Aubecourt; mais il n'y a pas eu
moyen de vous faire entendre raison.
Madame d'Aubecourt s'excusa doucement, et M. d'Aubecourt les mena dans
un grand salon à boiseries jaunes et à meubles rouges, où, auprès d'un
petit feu et d'une seule chandelle, ses enfants eurent le temps de
reprendra toute leur tristesse. Au bout d'un instant ils entendirent
mademoiselle Raymond, la femme de charge, qui se fâchait contre le
paysan qui les avait amenés de ce qu'il avait placé leurs paquets sur
une chaise au lieu de les mettre sur une table.
--Voila déjà, disait-elle avec humeur, qu'on commence à mettre ma maison
en désordre.
L'instant d'après, Alphonse, altéré par le violent exercice qu'il avait
donné à sa poitrine, sortit pour boire un verre d'eau, et peut-être
aussi pour se désennuyer un instant en quittant le salon. Il eut le
malheur de boire dans le gobelet de son grand-père; mademoiselle
Raymond, qui s'en aperçut, accourut comme si le feu eût été à la maison.
--On ne boit pas, dit-elle, dans le gobelet de Monsieur.
Alphonse s'excusa sur ce qu'il ne le savait pas. Mademoiselle Raymond
voulut lui prouver qu'il devait le savoir; Alphonse répliqua.
Mademoiselle Raymond continua à se fâcher, et Alphonse, se fâchant à son
tour, répondit à mademoiselle Raymond quelques mots assez peu polis, et
rentra dans le salon en fermant la porte très-fort. Mademoiselle Raymond
y entra l'instant d'après, et ferma la porte avec une précaution
marquée, et d'une voix encore toute agitée par la colère, elle dit à M.
d'Aubecourt:
--Comme vous n'aimez pas qu'on ferme les portes fort, vous aurez la
bonté de le dire vous-même à monsieur votre petit-fils, car moi, il ne
me permet pas de lui parler.
--Que voulez-vous! mademoiselle Raymond, répondit M. d'Aubecourt, c'est
comme cela qu'on élève les enfants aujourd'hui; c'est à nous à plier
devant eux.
Heureusement que madame d'Aubecourt se trouva à côté de son fils; elle
lui serra le bras pour l'empêcher de répondre à son grand-père; mais il
trépigna d'impatience et garda le silence jusqu'à l'heure du souper: à
table, on ne mangea guère, et l'on parla moins encore; et aussitôt après
madame d'Aubecourt demanda la permission de s'aller reposer. Lorsqu'ils
furent dans la chambre que devaient habiter madame d'Aubecourt et sa
fille, Lucie, qui s'était contenue jusqu'alors, se mit à pleurer; et
Alphonse, se promenant dans la chambre avec agitation, disait:
--Cela commence joliment! puis il reprenait:
--Que mademoiselle Raymond s'avise de me parler encore sur ce ton-là!
--Alphonse, lui dit sa mère avec un peu de sévérité, songez que vous
êtes chez votre grand-père.
--Oui, mais je ne suis pas chez mademoiselle Raymond.
--Vous êtes dans un lieu où la volonté de votre grand-père est qu'on la
traite avec égard.
--A la bonne heure, quand elle ne viendra pas crier aux oreilles.
--Je le crois bien, vraiment, que vous ne manqueriez pas d'égards envers
elle si elle était avec vous ce qu'elle doit être.
--Autrement, je ne lui dois rien.
--Vous lui devez tout ce que vous devez aux volontés de votre
grand-père, à qui vous manqueriez essentiellement en maltraitant une
femme qui a sa confiance. Il y a des personnes, Alphonse, dont il nous
est ordonné de respecter jusqu'aux caprices, car nous devons leur
épargner même les mécontentements injustes; puis elle ajouta plus
tendrement: Mes enfants, vous ne connaissez pas encore l'humeur et
l'injustice; ni votre père ni moi ne vous y avons accoutumés; mais vous
auriez tort d'imaginer que vous puissiez passer votre vie, ainsi que
vous l'avez passée jusqu'à présent, sans que rien blesse vos droits, ou
que rien vous oblige à contraindre vos mouvements quand ils n'ont rien
da condamnable. Il faut que vous commenciez à apprendre, toi, Alphonse,
à réprimer ta vivacité, qui pourrait te faire commettre des fautes
graves; et toi, Lucie, à surmonter ta faiblesse, qui te rendrait
malheureuse. Elle ajouta en souriant: Nous ferons ensemble notre
apprentissage de patience et de courage.
Ses enfante l'embrassèrent tendrement: ils étaient remplis de confiance
en elle, et elle avait, d'ailleurs, dans le caractère, une douceur à
laquelle il était impossible de résister. Lucie fut toute consolée par
ses paroles. Alphonse s'alla coucher, en l'assurant cependant qu'il
était si agité, qu'il était bien sûr de ne pas dormir de la nuit; et il
n'eut pas plus tôt la tête sur le chevet qu'il s'endormit pour jusqu'au
lendemain matin.
En s'éveillant, il fut tout étonné d'entendre le ramage des oiseaux.
Il s'était persuadé, depuis la veille, que les oiseau ne devaient pas
chanter à Guicheville. Pour eux, trompés par un beau soleil et un temps
doux qui fondaient la neige, ils s'étaient persuadés qu'ils entraient au
printemps. Cette idée les avait mis en gaieté. Alphonse se mit en gaieté
comme eux. Il alla parcourir le parc avec des sabots que sa mère lui
avait achetés la veille. Il revint ensuite chercher sa soeur, la
conduisit, un peu malgré elle, dans les boues du parc, d'où elle ne
se tirait pas aussi bien que lui. Elle trouva d'abord les sabots bien
lourds, bien incommodes; elle pensa en laisser un dans un trou, et
fut deux ou trois fois au moment de se désespérer. Alphonse, tantôt
l'aidant, tantôt se moquant, lui promettait de l'aguerrir; il revint
content de tout et disposé à passer beaucoup de choses à mademoiselle
Raymond. Il la trouva de moins mauvaise humeur que la veille. Madame
d'Aubecourt n'avait point amené de femme de chambre, en sorte que
mademoiselle Raymond lui avait proposé, pour la servir, une jeune
paysanne nommée _Gothon_, dont elle était la marraine, et que madame
d'Aubecourt avait acceptée avec sa grâce et son amabilité ordinaires,
disant que de la main de mademoiselle Raymond elle était sûre qu'elle
lui conviendrait. Mademoiselle Raymond, enchantée, s'était redressée,
s'était perdue dans quelques phrases de compliments, et avait fini par
assurer que mademoiselle Lucie avait l'air doux comme madame sa mère, et
que M. Alphonse, quoiqu'un peu vif, était extrêmement aimable.
Les dispositions de M. d'Aubecourt se ressentirent de ce retour de
bienveillance. Quand mademoiselle Raymond avait de l'humeur, tout le
monde en avait dans la maison, car tout le monde était grondé. C'était
au fond une assez bonne fille, mais facile à fâcher, sujette aux
préventions, et qui, accoutumée à être la maîtresse, craignait tout ce
qui pouvait gêner son autorité. Quand elle vit que madame d'Aubecourt ne
se mêlait de rien dans la maison, elle perdit toute l'aigreur que lui
avait causée son arrivée. Monsieur d'Aubecourt, qui avait été balancé
entre le désir de dépenser moins d'argent et la crainte du dérangement
que devait faire l'établissement de sa belle-fille dans le château, se
rassura lorsqu'il sut que madame d'Aubecourt avait refusé de faire des
visites dans le voisinage, disant que sa situation et celle de son mari
ne lui permettaient pas de voir personne. Elle prenait d'ailleurs le
plus grand soin de se conformer à toutes ses habitudes; ainsi tout
allait assez bien, pourvu qu'Alphonse et Lucie ne parlassent guère
pendant le dîner, parce que M. d'Aubecourt, accoutumé à manger seul,
assurait que le bruit le gênait; pourvu qu'ils eussent soin de ne rira
jamais que des lèvres, car un éclat de rire faisait tressaillir M.
d'Aubecourt comme un coup de pistolet; et pourvu qu'ils n'entrassent
jamais dans son jardin particulier, qu'il soignait lui-même, et dont il
comptait chaque jour les branches et bourgeons; il n'aurait pu, sans
frissonner de crainte, y voir entrer Alphonse, toujours turbulent, et
remuant de côté et d'autre; et Lucie, dont le schall pendant pouvait, en
passant, accrocher et casser quelques branches.
Madame d'Aubecourt était depuis six semaines environ à Guicheville quand
elle reçut une lettre de son mari, qui lui apprenait qu'une de leurs
parentes, la petite Adélaïde d'Orly, habitait un village à deux lieues
de là. Adélaïde devait être alors à peu près de l'âge de Lucie: elle
avait perdu sa mère en venant au monde, on l'avait mise en nourrice chez
une paysanne de la terre de M. d'Orly; comme elle était extrêmement
délicate et que l'air du pays lui était bon, on l'y avait laissée fort
longtemps. La révolution était arrivée, son père avait quitté la France,
et ne pouvant emmener avec lui un enfant de trois ans, âge qu'elle avait
alors, il avait pensé que le plus sage était de la laisser encore chez
sa nourrice, où il espérait la venir bientôt reprendre. Les choses
avaient tourné autrement; M. d'Orly était mort peu de temps après son
arrivée en pays étranger, ses biens avaient été vendus, et la nourrice
d'Adélaïde, devenue veuve, s'était remariée et avait quitté le pays,
emmenant Adélaïde, qui n'avait plus qu'elle pour appui. On avait
été longtemps sans savoir où elle était allée: enfin on venait de
l'apprendre. M. d'Aubecourt, qui l'avait su par un autre parent,
recommandait à sa femme d'aller voir Adélaïde.
M. d'Orly était le neveu de M. d'Aubecourt le père, et avait été ami
intime de son fils; il lui avait demandé en mourant de prendre soin de
sa fille. M. d'Aubecourt en avait parlé plusieurs fois à son père dans
ses lettres, celui-ci n'avait jamais répondu sur ce point; d'où M.
d'Aubecourt avait conclu qu'il ignorait totalement ce qu'elle était
devenue. M. d'Aubecourt le père en savait pourtant quelque chose. La
nourrice ayant appris, un an auparavant, qu'il était le grand-oncle
d'Adélaïde, était venue le voir. M. d'Aubecourt, qui craignait tout
ce qui pouvait le déranger et lui coûter de l'argent, avait cherché à
croire qu'elle lui faisait un conte et qu'Adélaïde était morte comme
il l'avait entendu dire. Mademoiselle Raymond, qui n'aimait pas les
enfants, l'avait confirmé dans cette opinion, qu'elle croyait peut-être
fondée, parce qu'on est porté à croire ce que l'on désire. La nourrice,
assez mal reçue, et d'ailleurs ne se souciant pas qu'on lui ôtât
Adélaïde, qu'elle aimait comme son enfant, n'avait pas insisté, et
Adélaïde était toujours avec elle.
Aussitôt que madame d'Aubecourt eut reçu cette nouvelle, elle en parla à
son beau-père, en lui annonçant le projet d'aller voir Adélaïde.
M. d'Aubecourt parut assez embarrassé, et mademoiselle Raymond, qui se
trouvait là, assura madame d'Aubecourt que le chemin était très mauvais
et qu'il lui serait impossible d'y arriver. Madame d'Aubecourt vit bien
qu'ils savaient déjà ce qu'elle avait cru leur apprendre, et que son
projet ne plaisait pas beaucoup à M. d'Aubecourt. Cependant, quel
que fût son désir de l'obliger, elle ne crut pas devoir y renoncer.
L'extrême douceur de madame d'Aubecourt ne l'empêchait pas d'être d'une
grande fermeté sur ce qu'elle regardait comme son devoir. Elle partit
donc un matin avec Lucie, enchantée de faire connaissance avec sa
cousine, et avec Alphonse, ravi de faire quatre lieues à pied.
En approchant du village, ils se demandaient quelle tournure devait
avoir leur cousine, élevée parmi les paysans.
--Peut-être cette tournure-là, dit Alphonse en montrant une jeune fille
qui accourait avec deux ou trois petits garçons pour les voir passer. Il
y avait une mare le long du chemin qu'ils suivaient; les enfants,
pour les voir de plus près, se mirent à courir dans la mare en les
éclaboussant. Alphonse voulut prendre des pierres pour les leur jeter;
sa mère l'en empêcha.
--Cela serait pourtant plaisant, dit-il, si c'était à ma cousine que
j'eusse voulu jeter des pierres.
Lucie se récria contre cette idée, et l'un des petits garçons ayant
nommé la jeune fille _Marie_, elle fut toute soulagée de ce que ce
n'était pas sa cousine Adélaïde d'Orly qu'elle avait vu barboter de
cette sorte avec une troupe de petits polissons.
Ils arrivèrent à la maison qu'habitait la nourrice d'Adélaïde; ils la
trouvèrent accablée d'une maladie de langueur qui la minait depuis six
mois. Madame d'Aubecourt s'étant nommée, cette pauvre femme, qui la
connaissait, lui dit qu'elle était bien heureuse de la voir avant
de mourir; que, comme elle ne pouvait plus sortir, elle avait eu
l'intention de faire écrire par le maire à monsieur d'Aubecourt, car,
disait-elle, not'fille (c'était ainsi qu'elle appelait Adélaïde) n'aura
plus personne quand elle ne m'aura plus. Elle avait perdu son second
mari, elle n'avait pas d'enfants, et elle ne doutait pas que ses
beaux-frères ne vinssent, aussitôt après sa mort, s'emparer de tout, et
chasser son enfant, qui alors n'aurait seulement pas de pain, car
elle n'avait rien à lui laisser; et cette pauvre bonne femme se mit à
pleurer. Elle ajouta qu'elle avait été voir M. d'Aubecourt, qui n'avait
pas voulu l'écouter, et elle commençait à se répandre en plaintes sur
la dureté des parents d'Adélaïde, qui la laissaient à la charge d'une
pauvre femme comme elle. Madame d'Aubecourt l'interrompit pour lui
demander si elle avait des papiers. La fermière lui montra une
attestation du maire et de douze des principaux habitants de la commune
qu'elle avait quittée, certifiant que l'enfant qu'elle emmenait avec
elle était bien réellement la fille de M. d'Orly, baptisée sous le nom
de _Marie-Adélaïde_, et un autre du maire de la commune où elle se
trouvait, certifiant que la jeune fille qui vivait avec elle sous le nom
de _Marie_ était bien la même que celle qu'elle avait amenée dans sa
commune, et dont l'âge et le signalement se rapportaient exactement à
ceux de Marie-Adélaïde d'Orly.
--Marie! s'écria Lucie lorsqu'elle entendit ce nom.
--Oui, vraiment, dit la fermière, la bonne Vierge est sa vraie patronne,
elle l'a sauvée d'une grande maladie; on ne l'appelle que comme cela
dans le village.
Lucie et son frère se regardèrent, et Alphonse se mit à rire de l'idée
qu'il avait pensé jeter des pierres à sa cousine. Marie arriva dans ce
moment en chantant à pleine voix; elle portait une bourrée qu'elle avait
été ramasser, elle la jeta à terre en entrant, et parut un peu étonnée
de voir chez sa nourrice les dames qu'elle avait éclaboussées et le
petit monsieur qui avait voulu lui jeter des pierres.
--Embrasse mademoiselle ta cousine, Marie, lui dit sa nourrice, si
toutefois elle veut bien le permettre.
Marie n'avançait pas, ni Lucie non plus.
--Elle était faite pour avoir aussi de beaux habits, dit la nourrice
d'un air un peu piqué; mais que pouvait de plus une pauvre femme comme
moi! Madame d'Aubecourt se hâta de répondre à la nourrice que toute la
famille lui avait beaucoup d'obligations. Lucie, sur un signe de sa
mère, avait été, en rougissant, embrasser sa cousine. Ce n'était pas par
hauteur qu'elle avait tardé d'abord; mais l'idée d'avoir une cousine
paysanne l'étonnait beaucoup, et tout ce qui l'étonnait l'embarrassait.
Marie, aussi étonnée qu'elle, s'était laissé embrasser sans remuer et
sans le lui rendre. Madame d'Aubecourt la prit par la main, l'attira
vers elle avec bonté, et remarqua combien elle ressemblait à son père.
La ressemblance, en effet, était frappante. Marie était fort jolie, elle
avait de beaux yeux noirs très-vifs, et en même temps très-doux, quoique
les habitudes de son éducation donnassent de la brusquerie à ses
manières; elle avait des dents charmantes, et aurait eu un joli sourire
s'il n'eût été gâté par la gaucherie, l'embarras et l'habitude des
mouvements forts; son teint un peu hâlé était animé et brillant de
santé; elle était bien faite, grande pour son âge; et si elle ne
s'était pas tenue si mal, elle aurait eu de la noblesse sous ses habits
grossiers. Il fut impossible de lui faire lever la tête ni répondre un
mot aux questions de madame d'Aubecourt. La nourrice se désolait:
--Elle est comme ça, disait-elle; si elle s'est fourré quelque chose
dans la tête, vous ne l'en feriez pas sortir; et elle se mit à crier
pour gronder Marie, à qui cela ne parut pas faire la moindre impression.
Madame d'Aubecourt excusa Marie sur son embarras, et dit qu'elle avait
l'air doux; alors la nourrice se mit à faire son éloge avec autant de
chaleur qu'elle en avait apporté à se fâcher contre elle. Marie souriait
et la regardait avec amitié, mais toujours sans rien dire et sans remuer
de sa place.
Madame d'Aubecourt promit à la nourrice qu'elle entendrait bientôt
parler d'elle, et emporta les papiers de Marie, qu'elle lui confia avec
un peu de peine. Madame d'Aubecourt était bien sûre qu'elle parviendrait
à engager son beau-père à la recevoir chez lui; il était le plus proche
parent qu'elle eût en France, et il était bien impossible qu'il ne
sentît pas ce que le devoir lui prescrivait à son égard; mais elle
savait quelle contrariété cela lui causerait. Ses enfants ne parlèrent
d'autre chose pendant leur retour à Guicheville. M. d'Aubecourt
attendait avec quelqu'inquiétude le résultat de la visite: il n'y avait
rien à opposer aux preuves qu'on lui apportait; cependant il dit qu'il
lui fallait encore des renseignements. Madame d'Aubecourt écrivit à
tous ceux qui pouvaient lui en donner: ils furent tous conformes aux
premiers; il n'y eut plus moyen de douter que Marie ne fût véritablement
Adélaïde d'Orly. Alors M. d'Aubecourt dit:
--Je verrai.
Mais la nourrice s'étant sentie plus mal et n'entendant pas parler de
madame d'Aubecourt, qu'un gros rhume avait empêché de l'aller voir, fit
écrire à M. d'Aubecourt par le maire; on avait su aussi, depuis qu'on
parlait de Marie dans le château, combien dans le pays on murmurait de
ce que M. d'Aubecourt avait abandonné sa petite-nièce. La visite de
madame d'Aubecourt chez la nourrice avait répandu le bruit qu'il allait
enfin la recueillir. M. d'Aubecourt en entendait parler au régisseur,
au curé, et surtout à mademoiselle Raymond, à qui cela donnait beaucoup
d'humeur, et qui par cette raison en parlait tous les jours. M.
d'Aubecourt, pour se débarrasser d'une chose qui le tourmentait, donna
son consentement dans un moment d'impatience, et madame d'Aubecourt se
hâta d'en profiter. La situation de Marie l'inquiétait véritablement,
et elle s'affligeait de tout ce temps non-seulement perdu pour son
éducation, mais employé à en recevoir une mauvaise.
Après avoir fait prévenir la nourrice du jour où elle viendrait chercher
Marie, ils partirent un matin, elle et ses enfants, montés sur des ânes.
Celui qui devait emmener Marie était monté par une paysanne que madame
d'Aubecourt avait louée pour servir la nourrice dans sa maladie, que
malheureusement elle prévoyait ne pouvoir être longue; n'ayant pas les
moyens de la récompenser de ce qu'elle avait fait pour Marie, elle
voulait au moins s'acquitter de la manière qui était en son pouvoir:
elle lui avait déjà envoyé quelques médicaments propres à son état, et
quelques provisions un peu plus délicates que celles auxquelles elle
était accoutumée. Au reste, madame d'Aubecourt avait appris, avec une
extrême satisfaction, que cette bonne femme jouissait d'une sorte
d'aisance.
En arrivant à la porte, ils la trouvèrent fermée; ils frappèrent,
et furent quelque temps sans qu'on leur ouvrît. Madame d'Aubecourt
éprouvait une excessive inquiétude, elle craignait que la nourrice ne
fût morte, et alors qu'était devenue Marie? La nourrice elle-même vint
enfin leur ouvrir malgré sa faiblesse, et leur dit qu'elle avait fermé
sa porte, parce que Marie, la veille, croyait que c'était ce jour-là
qu'on devait venir la chercher, s'était sauvée de la maison, et n'y
était rentrée qu'à la nuit, et qu'elle avait voulu l'empêcher d'en
faire autant ce jour-là. Marie, les yeux gros et rouges à force d'avoir
pleuré, était debout dans un coin; elle ne pleurait plus, mais elle
demeurait immobile et ne disait mot. Madame d'Aubecourt alla à elle pour
l'engager doucement à la suivre, lui promettant qu'on la ramènerait voir
sa nourrice, Lucie et Alphonse allèrent l'embrasser. A tout cela elle ne
répondit rien et ne fit pas un mouvement. Sa nourrice l'exhortait, la
grondait, puis se mettait à pleurer et à se désoler de ce qu'elle allait
la perdre; tout cela n'obtenait pas un mot de Marie; seulement, quand la
nourrice pleurait, les larmes de cette pauvre enfant recommençaient à
couler le long de ses joues. Enfin madame d'Aubecourt voyant qu'on n'en
pouvait venir à bout, s'approcha d'elle, et prenant un de ses bras sous
le sien, lui dit d'un ton ferme:
--Allons, Marie, il faut que tout cela finisse; ayez la bonté de venir
avec moi sur-le-champ. Étonnée de ce ton d'autorité auquel elle n'était
pas accoutumée, Marie se laissa conduire; Alphonse prit son autre bras
en lui disant:
--Allons, ma petite cousine. Mais en passant auprès de sa nourrice, elle
se jeta sur elle pour l'embrasser en pleurant et en sanglotant de
toutes ses forces; la nourrice pleura et sanglota comme elle, et madame
d'Aubecourt, toute émue, fut cependant encore obligée d'employer son
autorité pour les séparer.
Enfin Marie est sur son âne, elle va sans rien dire, et quelquefois
laissant échapper de ses yeux de grosses larmes. Cependant, au bout de
quelque temps elle commence à sourire des caracoles qu'Alphonse essaie
de faire faire à sa monture. Tout d'un coup l'âne de Lucie rue et menace
de s'abattre. Marie est sautée à bas du sien avant tous les autres; elle
court au secours de Lucie, qui criait et ne pouvait plus se tenir; elle
parle à l'âne, de la voix et du bâton, le fait rentrer dans le devoir;
mais voyant qu'il est prêt à recommencer, elle oblige Lucie à prendre
le sien, qui est plus doux, disant qu'elle saura bien venir à bout de
l'autre. Ce petit incident établit tout-à-fait la bonne intelligence
entre les deux cousines. Marie commence à s'égayer, à défier Alphonse à
la course, et oublie tout-à-fait ses chagrins et son embarras, lorsqu'en
arrivant à Guicheville, la vue de mademoiselle Raymond et de M.
d'Aubecourt la fait rentrer dans le silence et l'immobilité. Elle en
est bientôt tirée par le chien de mademoiselle Raymond, qui arrive en
aboyant de toutes ses forces: comme la plupart des chiens élevés dans
la chambre, il n'aimait pas les gens mal mis: l'habillement de Marie le
choquait: il s'élance sur elle comme pour la mordre; Marie lui donne
un grand coup de pied qui le renvoie au milieu de la chambre; le chien
jette les hauts cris. Mademoiselle Raymond accourt, prend son chien dans
ses bras avec un air de colère qui annonce tout ce qu'elle va dire et ce
qu'elle dirait sans tarder, si la présence de madame d'Aubecourt ne la
forçait un peu à chercher ses expressions. Alphonse la prévient en lui
disant que si son chien était mieux élevé, il ne se serait pas attiré un
traitement pareil. Alors mademoiselle Raymond ne peut plus se contenir.
Madame d'Aubecourt d'un signe impose silence à son fils, qui voudrait
répondre; mademoiselle Raymond, que ce signe, quoiqu'il ne lui soit pas
adressé, oblige aussi à se contenir, s'en va emportant son chien et tout
son ressentiment.
De ce moment la guerre fut déclarée. Zizi, qui se souvenait du coup
de pied, ne rencontrait pas Marie sans lui montrer les dents; et
s'il s'approchait un peu trop, un autre coup de pied l'écartait sans
l'adoucir. Alphonse ne rencontrait pas Zizi sans le menacer du doigt ou
d'une baguette; et mademoiselle Raymond, toujours occupée à courir après
son chien, à le défendre de ses ennemis, n'avait plus un moment de repos
entre ses craintes pour la sûreté de Zizi et son aversion pour Marie,
don't elle épiait avec avidité toutes les sottises; et les sottises de
Marie étaient presque aussi fréquentes que ses mouvements.
Elle n'en fit pourtant pas d'abord beaucoup devant M. d'Aubecourt; elle
osait à peine élever la voix ou remuer en sa présence; à table, pendant
les premiers jours, il était impossible de la faire manger; mais
aussitôt qu'on était sorti de table, elle s'emparait d'un gros morceau
de pain qu'elle allait manger en courant dans le jardin, où Alphonse
allait bientôt la rejoindre; c'était celui de la maison avec qui elle
s'entendait le mieux. Tous deux gais, vifs, étourdis, entreprenants, ils
se le disputaient de folies. Marie, extrêmement adroite, apprenait à
Alphonse à viser, avec des pierres, les chats qui passaient dans les
gouttières; et dans l'apprentissage, il arriva deux fois à Alphonse de
casser des vitres, dont l'une appartenait à la fenêtre de mademoiselle
Raymond. En revanche, il apprenait à sa cousine à faire des armes, et
ils rentraient souvent tous deux le visage égratigné. Marie savait,
avec des épingles, arranger ses jupons de manière à pouvoir grimper aux
arbres et aux murs. Madame d'Aubecourt la surprenait quelquefois dans
cet exercice, et alors elle la grondait sévèrement. Marie rentrait
aussitôt dans la tranquillité et dans la modestie: elle respectait
beaucoup madame d'Aubecourt et n'aurait jamais eu l'idée de lui désobéir
en face; mais aussitôt qu'elle n'était plus avec elle, soit étourderie,
soit qu'elle ne comprît pas la nécessité d'obéir, parce qu'on ne l'y
avait jamais accoutumée, elle semblait oublier tout qu'on lui avait
dit. Alphonse quelquefois le lui rappelait, et elle écoutait volontiers
Alphonse, car elle avait confiance en lui; elle n'était pas opiniâtre;
mais comme on ne lui avait point appris à réfléchir, ses idées ne
s'étendaient jamais au-delà du moment, et quand une fantaisie la
dominait, elle ne pensait pas à autre chose. Elle parlait fort peu et
remuait presque toujours: le mouvement était sa vie. Quand la timidité
la forçait à se tenir tranquille, cette tranquillité ne tournait pas
pour elle au profit de la réflexion; la contrainte où elle se trouvait
absorbait tout son esprit, et elle ne songeait qu'aux moyens de s'en
délivrer le plus tôt qu'il lui serait possible. Elle ne faisait point,
comme les autres jeunes filles de son âge, des remarques sur ce qu'elle
voyait autour d'elle. On lui avait demandé si elle ne trouvait pas le
château de Guicheville plus beau que la maison de sa nourrice; elle
avait répondu qu'elle le trouvait plus beau; mais elle ne songeait pas
à jouir des agréments et des commodités qui s'y trouvaient, et elle
s'asseyait plus volontiers sur les tables que sur les chaises. Madame
d'Aubecourt lui avait fait faire une robe semblable à celle que Lucie
portait tous les jours: elle avait été enchantée de se voir mise comme
une dame; mais la robe était toujours de travers, le cordon de la
coulisse d'en haut noué le plus souvent avec celui de la coulisse du bas
de la taille. Elle oubliait la moitié du temps de mettre ses bas; et
ses cheveux, qu'on avait fait couper et arranger, étaient toujours
ébouriffés d'un côté ou de l'autre. On lui avait fait faire un corset,
elle se l'était laissé mettre sans rien dire, car elle ne résistait
jamais; mais l'instant d'après le lacet avait été rompu et les baleines
brisées; on l'avait raccommodé deux ou trois fois, enfin il avait fallu
y renoncer. Une fois madame d'Aubecourt avait envoyé Marie voir sa
nourrice, accompagnée de Gothon: tandis que cette fille était allée
faire une course dans le village, Marie s'était sauvée dans les champs
pour qu'on ne la remmenât pas. Il avait fallu la chercher une partie
de la journée, et tout avait été en émoi à Guicheville, où l'on
s'inquiétait de ne pas la voir revenir.
Tous ces faits étaient recueillis avec soin par mademoiselle Raymond, et
elle n'avait pas de peine à en être informée; c'était un sujet perpétuel
de conversation entre Lucie et Gothon. Lucie ne pouvait s'accoutumer aux
manières de sa cousine. Elle tirait d'ailleurs fort peu d'amusement de
son arrivée à Guicheville; car madame d'Aubecourt, dans la crainte que
Marie ne donnât à Lucie quelques-unes de ses mauvaises habitudes, les
laissait très-peu seules ensemble. Lucie voyait même beaucoup moins son
frère, qui, dès qu'il avait fini ses leçons, courait chercher Marie pour
partager avec elle des exercices qui ne convenaient guère à Lucie; en
sorte qu'un peu par désoeuvrement, celle-ci cherchait son divertissement
dans les nouveaux sujets de blâme ou d'étonnement que lui fournissait
perpétuellement la conduite de Marie. Gothon, sa confidente, en causait
à son tour avec sa marraine mademoiselle Raymond, qui en entretenait M.
d'Aubecourt. Il y avait mis peu d'importance tant qu'il ne s'en était
pas directement ressenti; mais au bout de quelque temps, lorsque
Marie avait commencé à s'accoutumer aux objets et aux personnes qui
l'entouraient, le cercle de ses sottises s'était étendu et était parvenu
jusqu'à lui. Depuis qu'elle osait parler et remuer à table, elle n'y
parlait guère sans crier; et si elle se tournait pour voir quelque
chose, c'était d'un mouvement si brusque, que d'un coup de son coude
elle jetait son assiette à terre ou ébranlait toute la table. Si elle
grimpait sur un fauteuil du salon pour atteindre quelque chose, elle
renversait le fauteuil et tombait avec: un des bras se brisait, et
l'un des pieds déchirait les tapis d'une table qui se trouvait à côté.
Alphonse avait bien averti Marie de ne pas entrer dans le jardin de son
grand-père; mais cet avis était oublié dès que le jardin se trouvait
être le chemin le plus court pour aller d'un endroit à un autre, que le
volant y était tombé, ou bien qu'il s'agissait d'y poursuivre un chat
ou un papillon. Dans ces cas-là, M. d'Aubecourt trouvait toujours
une branche de rosier cassée, une plate-bande enfoncée; et toujours
mademoiselle Raymond, dont la fenêtre donnait sur le jardin, avait vu
Marie entrer ou sortir. Ces griefs multipliés aigrissaient d'autant plus
M. d'Aubecourt, qu'il ne s'en plaignait pas ouvertement, mais par des
phrases détournées; tantôt disant qu'à son âge on ne pouvait guère
espérer d'être maître chez soi, et qu'il était bien simple qu'on
s'embarrassât fort peu des vieilles gens et de ce qui leur déplaisait;
tantôt assurant qu'on pouvait faire de son jardin tout ce qu'on
voudrait, et qu'il ne s'en souciait plus. Madame d'Aubecourt entendait
tout cela, et s'en désolait; et comme elle voyait la présence de
Marie causer à M. d'Aubecourt une agitation toujours croissante, elle
l'écartait du salon le plus qu'il lui était possible.
Mais cette nécessité lui était extrêmement pénible, elle sentait bien
que le seul moyen d'obtenir quelque chose de Marie était de gagner sa
confiance, ce qui ne pouvait se faire qu'à la longue, en la quittant
fort peu, en s'intéressant d'abord aux choses qui l'amusaient et lui
plaisaient; en tâchant de lui faire prendre du plaisir à celles qu'elle
ne connaissait pas encore; en causant avec elle pour tâcher de l'obliger
à réfléchir, et pour conduire à quelques idées son esprit naturellement
vif, mais dépourvu de toute culture. Si elle en eût été la maîtresse,
elle lui aurait passé d'abord toutes les fautes d'étourderie,
d'irréflexion et d'ignorance, réservant sa sévérité pour les choses
graves; on plutôt, sans user de sévérité, elle serait parvenue à
conduire Marie par le seul désir de la satisfaire. Au lieu de cela,
obligée de gronder sons cesse pour des fautes légères, mais qui
indisposaient sérieusement M. d'Aubecourt, elle ne se conservait plus
de moyens d'appuyer d'une manière particulière sur les choses plus
importantes. D'ailleurs il arriva que, pour la première fois de sa vie,
M. d'Aubecourt eut une violente attaque de goutte; comme il ne pouvait
plus se promener dans sa maison et dans son jardin, la société de sa
belle-fille lui devint nécessaire, en sorte qu'elle ne quitta presque
pas sa chambre, et que Marie demeura bien plus souvent livrée à
elle-même, sans autre surveillant ni précepteur qu'Alphonse.
Il ne lui était pas tout-à-fait inutile. La déraison de Marie le rendait
raisonnable; son défaut d'éducation lui faisait mieux sentir les
avantages de celle qu'il avait reçue; il la reprenait des mots grossiers
qui lui échappaient quelquefois; il lui apprenait à parler français, la
grondait quand il lui arrivait de redire une phrase qu'il lui avait déjà
reprochée, et par les conseils de sa mère il lui faisait répéter la
leçon de lecture qu'elle lui donnait tous les matins. Elle faisait avec
plaisir ce que voulait Alphonse, qui l'aimait et se trouvait bien avec
elle, et dont la présence ne l'embarrassait jamais, parce qu'il avait
les mêmes goûts qu'elle. Aussi, quand elle avait bien pris sa leçon de
lecture, quand il voyait qu'elle avait soin de prononcer les mots comme
il les lui enseignait, il ne souffrait pas patiemment qu'on l'accusât;
il aimait à vanter son adresse et son intelligence dans leurs jeux, la
vivacité et en même temps la douceur de son caractère.
En effet, comme il le faisait remarquer à sa mère, on n'avait jamais vu
Marie en colère, jamais on ne l'avait vue s'impatienter d'attendre, ni
se fâcher d'une contrariété. Toujours prête à obliger, le peloton de
laine n'était pas plus tôt à terre qu'elle l'avait ramassé, et elle
était toujours arrivée la première pour aller chercher le mouchoir de
madame d'Aubecourt à l'autre bout de la chambre. Si en déjeunant elle
voyait un pauvre, elle ne manquait pas de lui donner presque tout son
pain; et un jour qu'un chat s'était jeté sur Zizi et le maltraitait,
Marie, malgré les égratignures et la colère du chat, l'arracha de dessus
le dos de Zizi, qu'il avait déjà mis en sang, et le jeta bien loin, en
se fâchant pour la première fois de sa vie contre Alphonse de ce qu'il
riait de l'embarras de Zizi au lieu de le délivrer. Alphonse rit encore
davantage de la colère de sa cousine, mais il la raconta à sa mère.
Lucie, qui avait vu aussi l'action de Marie, la raconta à Gothon, et
celle-ci à mademoiselle Raymond; mais mademoiselle Raymond était si
animée contre Marie, que, pour qu'elle fût touchée d'une chose qui
venait d'elle, il aurait fallu que Zizi la racontât lui-même.
Cependant ces différents traits de la bonté de Marie commençaient à
donner à sa cousine plus d'affection pour elle. La Fête-Dieu approchait,
Lucie avait travaillé plusieurs jours avec beaucoup d'activité à un
ornement destiné au reposoir qui devait être élevé dans la cour du
château; Marie l'avait vue travailler avec beaucoup de plaisir. Elle
avait un grand respect pour les cérémonies de l'église; c'était là à
peu près toute l'éducation religieuse qu'avait pu lui donner sa pauvre
nourrice. Privée longtemps de curé et de messes, elle les avait
infiniment regrettés; lorsque les pratiques de la religion avaient
recommencé, cela avait été pour elle une grande joie, et Marie l'avait
partagée, quoique sans en bien connaître la raison, car sa doctrine ne
s'étendait pas fort loin; mais elle sa fâchait toujours quand les petits
garçons de son village proféraient quelqu'impiété, et elle leur disait
que le bon Dieu les punirait. Elle avait appris les prières pour chanter
à l'église avec les prêtres, ce qui embarrassait un peu Lucie, parce que
cela faisait regarder de leur côté; mais madame d'Aubecourt laissait
faire Marie, parce qu'elle chantait de bon coeur: c'était d'ailleurs un
moyen d'être sûre qu'elle se tiendrait tranquille à l'église. Elle y
allait volontiers parce que sa nourrice lui avait dit de prier Dieu pour
elle; et elle avait cru faire une oeuvre méritoire en se tenant auprès
du métier de Lucie, tandis qu'elle travaillait à l'ornement du reposoir,
pour lui couper ses soies, lui enfiler ses aiguilles et lui présenter
ses ciseaux.
Depuis le jour où elle s'était sauvée dans les champs pour ne pas
retourner à Guicheville, on ne l'avait pas renvoyée chez sa nourrice,
sous prétexte de la punir, mais en effet parce que la pauvre femme était
si mal qu'elle ne paraissait plus sensible à rien. Madame d'Aubecourt y
avait été plusieurs fois sans en être reconnue: elle veillait avec soin
à ce que rien ne lui manquât de ce qui pouvait adoucir son état, mais
elle désirait épargner ce spectacle à Marie: celle-ci, distraite par
une foule d'objets, n'y pensait que de temps en temps, et alors elle
manifestait une grande impatience de revoir sa nourrice; elle était
loin de la croire en danger, et se flattait, comme on le lui avait fait
espérer, que lorsqu'elle serait rétablie elle viendrait à Guicheville.
La veille de la Fête-Dieu, étant dans la cour, elle voit arriver un
paysan du village de sa nourrice; elle court à lui, lui demande comment
elle se porte, et si elle sera bientôt en état de venir à Guicheville.
--Ah! la pauvre femme, dit le paysan en secouant la tête, elle n'ira
plus que dans l'autre monde; ils disent tous que ce ne sera pas long.
Marie est frappée comme d'un coup de foudre; cette idée ne lui était
jamais venue. Pâle et tremblante, elle demande au paysan si sa nourrice
est donc devenue plus malade, comment, et depuis quand.
--Ah! mademoiselle Marie, dit le paysan, depuis que vous l'avez quittée
elle a toujours été déclinant, c'est ce qui l'a achevée.
Le paysan se trompait, car dans le peu de moments de connaissance dont
elle avait joui depuis ce départ, elle s'était beaucoup félicitée d'être
tranquille sur le sort de Marie; mais ce qu'il disait était le bruit du
village. Marie, pleurant et sanglotant, court trouver Alphonse, car elle
n'osait s'adresser à madame d'Aubecourt, et elle le supplie de demander
à sa mère de lui permettre d'aller voir sa nourrice.
--Je reviendrai, disait-elle en joignant les mains; dites que je lui
promets de revenir, de revenir aussitôt que Gothon me l'aura dit.
Alphonse tout ému courait demander à sa mère la permission que
sollicitait Marie; il rencontre sa soeur, qui lui apprend tout bas qu'on
vient d'annoncer que la nourrice est morte de la veille au soir. Le
paysan avait couché à la ville, et ainsi il n'en savait rien. Marie, qui
suit de loin Alphonse, le voit s'arrêter à parler avec Lucie.
--Ah! dit-elle, ne l'empêchez pas de demander que j'aille la voir, je
vous promets que je reviendrai! Et son air était si suppliant, ses
sanglots si profonds, que Lucie eut de la peine à s'empêcher de pleurer
en l'écoutant. Tous deux lui firent un signe pour la tranquilliser, et
coururent vers leur mère pour l'instruire du désir de Marie.
Madame d'Aubecourt ne voulait pas lui apprendre en ce moment la mort de
sa nourrice. Quoique la santé de Marie fût en général très bonne,
elle avait eu depuis quelques jours deux ou trois accès de fièvre qui
tenaient à ce qu'elle grandissait beaucoup, et elle craignait que cette
nouvelle ne lui fit mal. Elle vient donc trouver Marie, cherche les
moyens de la calmer, lui promet que dans quelques jours elle fera
ce qu'elle voudra; mais elle lui dit que dans ce moment cela est
impossible; que Gothon, Lucie et elle-même sont occupées à travailler
pour la fête du lendemain; elle l'assure qu'on se trompe en croyant que
c'est son départ qui a fait mal à sa nourrice; enfin elle parvient à la
rendre un peu plus tranquille. Mais Marie, pour la première fois de sa
vie, sent un chagrin qui s'est fixé sur son coeur et qui ne la quitte
pas; elle pense à sa pauvre nourrice, à la dernière fois qu'elle l'a
embrassée, au chagrin qu'elle avait de la voir partir, et alors elle
jette des cris de douleur; elle prie Dieu, et plusieurs fois dans la
nuit elle réveille Lucie en disant à demi-voix, à genoux sur son lit,
tout ce qu'elle sait de prières. Elle pense que c'est le lendemain une
grande fête, et que ce sera le moment de demander à Dieu qu'il rende la
santé à sa nourrice. Comme sa dévotion n'est pas fort raisonnable, elle
s'imagine que pour mériter cette grâce il n'y a rien de mieux que de
contribuer de tout son pouvoir à orner le reposoir qu'on va dresser dans
la cour du château: en conséquence, elle se lève avant le jour, et sort
de la chambre sans qu'on l'entende, pour aller chercher dans un certain
endroit du parc qu'elle a remarqué des fleurs qu'elle y a vues, et dont
elle veut faire des bouquets et des guirlandes; mais en arrivant, elle
voit avec chagrin qu'une forte pluie qu'il a fait la veille a défleuri
tous les arbres, elle ne peut trouver une branche fraîche, et dans tout
le reste du parc, presque tout est bois de haute futaie; il n'y a pas
moyen d'espérer de rencontrer de quoi faire un bouquet. En cherchant,
cependant, elle passe auprès du jardin de M. d'Aubecourt, qui au point
du jour exhalait une odeur charmante; elle pense que si elle en prend
quelques fleurs on ne s'en apercevra pas: elle commence par en cueillir
avec précaution en différents endroits; puis, lorsqu'elle en a pris une
belle, il en faut une pareille pour faire le pendant de l'autre côté
du reposoir; son zèle et son goût de la symétrie l'entraînent à chaque
instant dans de nouvelles tentations; et puis elle vient à songer que
M. d'Aubecourt a la goutte, qu'il ne verra pas ses fleurs, que personne
n'en profiterait, et que personne ne saura ce qu'elle a fait; alors elle
oublie toute prudence, et le jardin est presqu'entièrement dépouillé.
Au moment où elle achevait sa récolte, elle voit de la terrasse passer
sur le chemin qui se trouve au-dessous du parc le paysan qui lui avait
parlé la veille; elle l'appelle, et le prie de dire à sa nourrice qu'il
ne faut pas qu'elle ait trop de chagrin, qu'elle ira bientôt la voir,
qu'on le lui a promis.
--Ah! la pauvre femme! dit le paysan, vous ne la reverrez plus,
mademoiselle Marie: on vous trompe, mais cela ne me regarde pas.
En disant ces mots, il donne un coup de talon à son cheval et s'en va.
Marie, dans le plus grand trouble, jette ses fleurs, et va voir dans la
cour si elle ne trouvera pas quelqu'un qui lui explique les paroles du
paysan. Elle trouve la fille de cuisine qui tirait un seau d'eau au
puits; elle lui demande si madame d'Aubecourt n'a pas envoyé la veille
savoir des nouvelles de sa nourrice.
--Ah! vraiment, envoyé! dit cette fille, ce n'était pas la peine. Marie
s'inquiète, la questionne; elle refuse de lui répondre.
--Mais pourquoi, dit Marie, Pierre m'a-t-il dit que je ne la verrais
plus?
--Apparemment, répond la servante, qu'il a ses raisons pour cela; et
elle s'en va en disant qu'il faut qu'elle fasse son ouvrage. Marie,
quoiqu'il ne lui vienne pas encore dans l'idée que sa nourrice soit
morte, s'inquiète pourtant, parce qu'elle voit qu'on lui cache quelque
chose. Timide à questionner, elle ne sait comment elle apprendra ce
qu'elle veut savoir. Elle voit une petite porte de la cour ouverte.
Marie avait si longtemps couru seule dans les champs, qu'elle ne peut
croire qu'il y ait un grand mal à cela; accoutumée à céder à tous ses
mouvements et à ne pas réfléchir sur les suites de ses actions, tandis
que la servante a le dos tourné, elle sort, déterminée à aller savoir
elle-même des nouvelles de sa nourrice.
Elle marche le plus vite qu'elle peut, agitée d'inquiétude tantôt pour
sa nourrice, tantôt pour elle-même. Elle sait bien qu'elle fait une
faute; mais une fois qu'elle a commencé, elle continue. Elle pense à ce
que dira Alphonse, qui, toujours prêt à l'excuser auprès des autres,
revient ensuite la gronder, quelquefois même assez sévèrement, et à qui
elle a promis, quelques jours auparavant, d'être plus docile et plus
attentive à ce que lui dirait madame d'Aubecourt. Elle pense que c'est
peut-être parce qu'elle ne s'est soumise à rien de ce qu'on voulait
d'elle que le bon Dieu l'a punie, car Marie ne sait pas encore que ce
n'est pas toujours dans ce monde que Dieu manifeste ses jugements.
Cependant elle ne songe pas à revenir, elle ne saurait plus comment
rentrer; et puis l'idée de revoir sa nourrice, de la consoler, lui cause
un plaisir auquel elle ne peut pas renoncer. Pauvre Marie! à mesure
qu'elle approche, elle s'en occupe plus vivement et avec plus de joie.
Les inquiétudes qui l'avaient tourmentée se dissipent; elle se hâte,
elle arrive au village, court à la porte de sa nourrice et la trouve
fermée; elle pâlit, mais cependant sans oser deviner la vérité.
--Est-ce que ma nourrice est sortie? Voilà tout ce qu'elle peut demander
à une voisine qu'elle voit sur sa porte et qui la regarde d'un air
triste.
--Sortie pour ne plus revenir, répond la voisine. Marie, tremblante et
les mains jointes, s'appuie contre le mur.
--On l'a portée en terre hier au soir, ajoute la voisine.
--En terre... hier... comment... où l'a-t-on portée?
--A Guicheville, c'est là qu'est le cimetière.